Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Et au fond de vos coffres…

Bulle d’oxygène dans notre ère de la post-vérité… enfin, la Gen Z prend les rennes. On finissait par penser que la communication se résumait à la fonction phatique du langage : faire du bruit avec sa bouche pour garder l’attention sur soi. On désespérait de se faire entendre. On perdait sur toute la ligne, bien assis dans nos petites peurs de petits-bourgeois et nos infimes infamies. Une journée de grève de temps en temps, parce qu’on a tous des crédits à payer. Parcoursup et Pisa qui dévalorisait notre jeunesse. Assis au bord du monde avec du Pop Corn salé.

Il y avait des signes. Des drapeaux pirates qui fleurissaient à l’autre bout du monde, One Piece en étendard.

« Ce que vous ne comprenez pas, c’est qu’on est désespérés. Nos parents, ils visaient un CDI, ils voulaient être propriétaires. Mais pour nous, ça n’existe pas, tout ça » !

Pandore ouvrit la boîte, dit le mythe, et tous les maux de l’humanité s’envolèrent : la peur, la mort, la maladie… quand elle réussit enfin à refermer le couvercle, il ne restait qu’une chose au fond : l’espoir. L’espoir ? Est-ce un malheur parce qu’il nous susurre que tout ira mieux, un jour, qu’il faut continuer coûte que coûte ? Parce qu’il jette le manteau de Noé sur nos conditions misérables ? Parce qu’il nous pousse à attendre patiemment en nous soumettant à la loi de ceux qui n’ont pas besoin de lui ? Nos jeunes sont désespérés. Et c’est ce qui pourrait bien changer le monde.

Pisa a dit que nous étions mauvais. Mais selon quels critères ? Ecoutez ! Ecoutez les slogans…

Maths ? « 1 prof pour 36 élèves, 1 CRS pour 5 manifestants » « 211 milliards de cadeaux aux entreprises» « 1 lycéen sur 7 a déjà eu des pensées suicidaires »

Littérature ? « Regardez madame : « On est sérieux quand on a 17 ans » d’un côté, et « on a aussi mis la Boétie ! Tout notre programme de première ! »

Histoire ? « 17 octobre 1961 », prise de la bastille, « Tu nous la mets à l’Envers, on te la Mai 68 ! »

Latin ? « Bismillah tenebrae sunt ! »

Punchlines en tous genres griffonnées sur des pancartes bricolées à la va-vite, des bouts de carton minuscules parce qu’il faut échapper à la censure. Et puis, la culture méprisée de la Gen Z s’affiche un peu partout. Spiderman grimpe sur un réverbère, le cosplay s’invite, les cortèges sont joyeux et imaginatifs. Dansants, vibrants. Vivants. Les héros d’animés, de dessins animés rappellent que les manifestants sont des gamins – et on gaze pas des gamins, putain ! – et prennent un tour politique « Nous, on aime pas Trotro les fachos ». Les mythes fondateurs viennent à la rescousse : le démantèlement du Cheval de Troie de l’Ecole Boule, qui infiltrait en manif de quoi se protéger de la « lacrymocratie », est salué par « une minute de (non) silence » musicale. Thème de Dark Vador aux lèvres, les jeunes rappellent aux CRS qu’ils ne sont pas seulement l’armée des clones de l’empire macroniste, mais aussi leurs pères…

Contre le récit fasciste de nos gouvernants, écrit et convenu, qui rejoue l’Histoire jusque dans l’utilisation de ses mots-clés, qui joue de la post-vérité comme note dominante, nos jeunes jouent dans la rue et sur les réseaux « la bande-son du nouveau monde » (Toute mon admiration à Etienne Jarrier et à son orchestre). Ils s’inspirent de nos plus beaux récits, chantent Ma Bohème ou l’Internationale. Crient « La jeunesse emmerde le Front National », et sous « Front National » se cache non seulement le RN, mais aussi tous les partis racistes qui ont démocratisé la haine des autres, racisés, femmes, LGTQIA+, ceux qui n’entrent pas dans des cases et à qui la rue appartient. Ils connaissent tous vos codes. Et y ajoutent les leurs.

Messieurs du gouvernement, au lieu de froncer les sourcils en renvoyant les jeunes dans leur chambre, forts de votre indignation sélective de théâtre, vous qui laissez défiler tranquillement les néo-nazis, lisez donc Hunger Games… Derrière le Hanging Tree de l’Orchestre du Nouveau Monde, il y a le désespoir de Katniss, le Mockingjay qui fait tomber la dictature, quitte à y perdre des morceaux d’humanité. Et qui met fin d’une flèche assassine à l’hégémonie de ceux qui pensaient récupérer son image et rejouer, encore, la même partition. Sous les pavés, ce n’est plus la plage. Sous les rires, l’humour et la transgression, c’est le désespoir qui vous parle. Celui qui bouge les foules et brise les chaînes. Pendant ce temps, l’Espoir qui marche au garde-à-vous dort bien au chaud au fond de vos coffres.

Alexandra Pichardie

 

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