Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Des slogans qui cartonnent

Quel regard porter sur ces récits de manifestants/es ?

Sur ces récits implicites que leurs cartons nous invitent à lire ?

Car oui, les slogans lus sur ces cartons « d’invitation »

sont l’aboutissement de récits à découvrir, et à entendre, et à comprendre,

 de récits antérieurs, énoncés ou intérieurs,

ces slogans lus sur ces cartons « d’invitation » sont à comprendre,

à prendre avec nous, à faire nôtre

de la même façon qu’une morale de fable est comprise dans son récit puis de son lecteur.

Peu importe que cette morale soit à l’initiale, au milieu ou à la fin du récit, voire ne soit pas :

le récit reste au fondement de cette morale

comme

le récit est au fondement de n’importe quel slogan.

Autant de récits que de slogans.

 

C’est quoi un récit ?

C’est une histoire,

celle du, de la protagoniste principal/e appelé/e « héros », « héroïne ».

Chaque manifestant/e est donc le « héros », l’« héroïne » du récit qui le, la concerne.

C’est son histoire que construit le récit, en racontant ses actions,

lesquelles s’inscrivent dans la grande majorité des cas

sur une ligne temporelle avec un début, un milieu, une fin ;

des causes et des conséquences pour chaque action.

Tout cela sur un carton

comme le palimpseste du récit de celle ou de celui qui le brandit.

 

L’action de manifester en brandissant son carton

constitue l’ultime action d’un passé révolu où la première d’un renouveau possible.

 

Le déroulé du récit est donc simple à suivre ou à construire.

Il suit la linéarité.

Certes, il peut anticiper certaines actions, revenir en arrière avec d’autres pour éclairer l’histoire mais…

in fine, toutes les actions s’inscriront sur cette ligne temporelle qui semble immuable.

 

La linéarité et la causalité sont au cœur du récit, la ligne directrice de son corps.

Un début, un milieu, une fin ; des causes et des conséquences.

 

Le récit a donc à voir avec un sens unique qu’impose cette linéarité. 

Il donne un sens, il fait sens et il arrête le sens qui fait sens,

Oui, le récit arrête le sens à un moment précis, sur la ligne infinie du sens qui se poursuit,

segment sinueux, droit, anguleux… ligne ! et sens !

À un moment donné.

 

Tant que ce sens fait sens, un récit peut émerger de la multitude

et se montrer englobant, il inclut alors les autres sens.

Les autres sens sont « compris » et « se comprennent » par ce segment de ligne.

Une multitude de récits ressemblants l’alimenteront dès lors.

 

Si ce sens se spécifie ou se stratifie au point de ne plus faire sens,

les autres sens ne trouvent plus leur place.

Ils sont rejetés ou restent hors la ligne,

assis à côté,

« dissidents ».

Et pourtant ils sont là,

Dans l’attente d’une nouvelle ligne englobante.

 

Mais

ne soyons pas hypocrites ou aveugles:

de l’« englobant » au « dominant »,

de la causalité à la responsabilité puis à la culpabilité,

il y a peu d’espace, et il est souvent franchi.

C’est la sempiternelle lutte entre les Anciens et les Modernes,

lutte entre la règle et son non-respect,

entre la règle et la dissidence.

 

Il existe bel et bien un récit dominant.

Il existera toujours, avec plus ou moins de pouvoir, avec plus ou moins de puissance.

Il se rend fort de la culpabilité qu’il impose à celle ou celui qui ne suit pas sa ligne.

Les hors la ligne peuvent vite devenir des parias ou des semeurs de trouble.

Le récit dominant qui est toujours un récit linéaire, simple à suivre,

où il y a des causes et des conséquences produit des coupables

qui doivent être honteux de ne pas adhérer à ce qui est donné comme une aubaine.

 

A l’origine, ce récit dominant n’est rien de tel : il est englobant avant tout,

c’est-à-dire qu’il est capable de réunir de nombreux autres récits qui trouvent en lui

des points communs, des valeurs et une sensibilité communes, une vision commune,

voire un avenir possiblement commun.

Il devient dominant par et pour l’intérêt de quelques-uns/es

et par paresse ou errance d’autres.

L’esprit commun, l’esprit communautaire, s’effrite alors,

et le récit reste dominant par autorité.

Et pourtant, d’autres récits, et d’aucuns qui se montrent non linéaires, existent bel et bien…

 

Les récits varient, évoluent au gré des sensibilités, des goût, des époques, des personnes,

de la langue qui permet de construire le sens et de faire sens.

Ils ne peuvent échapper au mouvement, au changement et des mœurs et de la langue.

Ils sont donc une éternelle refonte.

 

Le récit dominant ne peut donc dominer éternellement non plus,

à moins… d’intégrer dans ses paramètres

la reconnaissance et l’acceptation de cette variabilité et des variations qui en découlent

mais il ne serait dès lors plus dominant.

Ne pas considérer ces variations, c’est refuser le mouvement, c’est refuser la vie, c’est donc mourir.

 

Les récits sont vivants comme la langue est vivante.

Le corps social de même.

 

            Aussi, les premiers récits sont les épopées. Elles racontent les actions des grands héros qui ont vaincu leurs adversaires : les valeurs héroïques du combat sont exaltées,

au nom de valeurs appartenant à la communauté que protègent ces héros.

Ensuite les récits de saints : les valeurs morales et la foi aident à mieux vivre.

Puis les récits chevaleresques où l’amour courtois apparaît,

puis les récits strictement courtois,

le roman psychologique qui apporte de la profondeur morale au personnage,

le roman réaliste qui parle enfin du peuple et rejette tout idéalisme…

le nouveau roman qui rejette la linéarité du récit « à la papa »…

Toujours au nom de valeurs issues de ou contre la communauté

et qui construisent une nouvelle communauté.

 

Le récit englobant devient sérieux et finit par montrer des lettres de noblesse

Mais il y a toujours eu un récit pionnier, paria, qui a ouvert la possibilité d’un récit englobant.

 

Il y a toujours eu des récits qui finissent par montrer l’iniquité de celui qui les précède.

 

Et s’ils en sont empêchés, toujours ils y travailleront

par le rire, le divertissement, la dérision, le comique, par des formes brèves…

sous cape… au grand jour…

La ressource n’a jamais manqué…

Rien de bien sérieux, de la bouffonnerie un tantinet vulgaire, une désobéissance par ci par là…

 

Mais… certains d’entre eux constitueront le fondement d’un nouveau récit englobant.

 

Considérez donc

le regard acéré du paria comme force,

la spontanéité de l’être humain comme pouvoir à commencer quelque chose de neuf.

Ces cartons ne sont certes pas un matériau noble mais ils sont la vie et ne doivent jamais se baisser

face à la ligne dominante

qui méprise la vie et la dignité

pour qui l’être humain se fait de plus en plus superflu

et qui cherche à détruire l’individualité pour protéger la pensée unique du profit.

 

baFobaC

Sources : 

Le Dictionnaire du littéraire de Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Vial, 2002.

Lexique des termes littéraires sous la direction de Michel Jarrety, 2001.

Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt, 1951

Et bien d’autres…

 

 

 

Cet article fait partie du dossier :

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