Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Les mots de l’alternative

Villes et villages ne sont pas opposables mais il est des territoires éloignés des équipements publics, sociaux, culturels où les échos du monde s’enracinent dans des réalités alternatives dangereuses.

Mon témoignage est celui d’une ruralité, où un lien sensible de solidarité et de coexistence unit les gens du cru. Dauphiné Libéré, télé et portable sont les seuls liens avec l’actualité du monde. Des jeunes viennent aussi s’installer, parfois avec des démarches alternatives, apportant une ouverture culturelle, bien que qualifiés de « mangeurs de graines ». Terme nouveau après celui de « doryphores » dédiés autrefois aux vacanciers.

Les questions de l’entre-soi, de la tradition héritée d’une agriculture de montagne souvent très dure, de l’identité locale et de son maintien sont fortement ancrées. De là naît, non pas la réalité de l’Autre mais la représentation qu’on s’en fait. La racialisation de l’étrangeté, de l’assisté, de la dangerosité, du profiteur, remplace toute réflexion, dont celle de la « guerre de classes ». Ce milieu rural vit la précarité et les violences socio-économiques, l’incertitude et la frustration. La double activité de paysan – ouvrier n’est plus toujours assurée dans la vallée. Chacune donne beaucoup sans se sentir reconnu/e et sans rien recevoir en retour (comprendre : « alors que les étrangers/es   reçoivent beaucoup et ont des chariots pleins à Carrefour  ») !

Une sémantique accusatoire racialisée s’est lentement distillée et a détruit progressivement la vérité. Elle donne, clés en main, du sens à sa propre vie et procure un espace pour y loger ses peurs et ses ressentiments.

 

Langage banalisé, déréalisation et nouvel imaginaire se substituent à la peur du déclassement, à un futur qui fait défaut comme celui de voir le village perdre son entre soi. Le concept est simplificateur, puissant, identificateur. La pensée n’est plus disponible, ni critique, ni capable d’ordonner sa perception pour agir sur cette médiation entre le langage et le monde. « Le fascisme commence par le langage » dit Manonni, en rendant acceptable ce qui ne l’était pas avant. La langue rebattue par les médias acquis à l’idéologie d’extrême droite ne fait pas que refléter des idées. Elle les détermine et les fait advenir. Alors oui, le vote RN sera leur choix avec cette toute puissance que donne un bulletin dont d’ailleurs on ne se cache plus.

Il nous faut des luttes, des espoirs, nous remettre en prise avec les rapports sociaux, en responsabilité (dans le sens de Arendt) et en capacité de penser complexité et transformation. Si « penser c’est prendre le risque d’être inquiet »,  aussi faut-il sortir des solutions toutes faites pour s’inquiéter de la polarisation des débats, de l’absence de fondement commun et des pièges qui nous dressent non pas contre les ultra riches, mais contre les plus modestes dont nous sommes.

S’intéresser particulièrement à la façon de faire culture est un enjeu démocratique. Enjeu que le monde de la culture parfois enfermé dans ses budgets et ses subventions fléchées doit absolument faire vivre entre territoires urbains et ruraux. Construire les mots d’une autre alternative à travers la (re)connaissance et l’altérité, dans des temps de re-symbolisation et d’expériences communes,  constitue une résistance majeure face au néofascisme et à son langage.

Si -pour la réputation du village- ma jeune voisine a été sommée par le maire de ne plus cohabiter avec sa compagne, je veux retenir les paroles rapportées par un vieux paysan, ayant répondu à l’invitation de ses nouveaux voisins pour une soirée jazz. :« Comment ils disent déjà ? Ah oui, « manouche », « jazz manouche »! Ben c’était vraiment bien  !

Jacqueline M.
Réseau Coopératif Gauche Alternative

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