Depuis des semaines, les chaînes d’information en continu et les journaux télévisés concentrent l’essentiel de leur temps d’antenne aux poubelles brûlées et aux violences au détriment de l’analyse des revendications lycéennes[1]. Du côté du gouvernement, en quinze jours de mobilisation, plus de 5000 gardes à vue (dont 85% de mineurs), presque autant que 12 mois de Gilets jaunes et plus de 50 fois plus qu’en mai 1968[2]. Au 24 octobre, plus de 200 jeunes ont été blessés dont 8 éborgnés et 5 amputés, notamment en raison de l’usage d’armes de guerre par les forces de l’ordre[3].
Or, loin de cet emballement médiatique et politique dramatique, c’est une toute autre réalité que nous observons dans et aux abords de nos lycées depuis le début du mouvement.
Le 9 octobre dernier, les cours sont banalisés par le ministère pour un temps de « démocratie interne ». Des journalistes sont autorisés par le rectorat à assister à l’Assemblée générale organisée par les élèves[4]. Des lycéennes sont à la tribune, elles demandent aux profs et aux journalistes de sortir pour discuter entre eux et elles des conditions de cette AG. Au retour, elles demandent aux profs de ne pas intervenir, donnent aux journalistes l’autorisation d’être présent.e.s à certaines conditions et gèrent d’une main de maître les débats pendant près d’une heure pour établir une liste de revendications locales et nationales. Les journalistes s’approchent de moi médusé.e.s : « ils sont incroyables de maturité vos élèves ».
De notre côté, nous ne sommes pas totalement surpris car nous savons de quoi ils et elles sont capables. C’est pourquoi, avec des collègues, nous appelions dès le début du mouvement à les écouter[5].
Elles et ils savent pertinemment ce qu’ils et elles ont construit ces dernières semaines. « Monsieur, vous avez vu, on met fin à l’époque contemporaine ! ». Si ce slogan a de quoi faire sourire le prof d’histoire-géo que je suis (l’époque contemporaine commençant traditionnellement avec la Révolution française et s’écoulant jusqu’à nos jours), il en dit long sur leur connaissance de l’histoire de leur pays, la France, sur leur conscience de s’inscrire dans l’histoire républicaine. Quand ils et elles chantent la Marseillaise, quand ils et elles arborent le drapeau tricolore, quand ils et elles réclament l’égalité, c’est à la réalisation du pacte républicain qu’ils et elles en appellent[6].
Et comme les media mainstream ne semblent pas vouloir les entendre, ils ont également pris en main les conditions de la médiatisation de leur propre récit. A coups de pancartes, de slogans pleins d’humour, de battles d’aura auxquelles ils et elles ont su associer des proviseurs ou des policiers, de moments uniques de partage avec des personnes âgées, cette Gen Z a su tirer de ses codes culturels des scènes très fortes de joie et de vivre ensemble. Si cette joie et cet humour ne surprennent pas leurs profs qui en tirent une partie de la saveur de leur métier au quotidien, c’est leur capacité à en faire une « arme politique » majeure[7] qui surprend alors que d’aucuns les disent de plus en plus « écervelés » car rivés à leurs écrans. Par leur maîtrise des réseaux sociaux, ils ont réussi à construire un contre-discours culturel qui a permis de craqueler le récit médiatique mainstream.
Bref, valeurs républicaines, joie, partage, vivre-ensemble, esprit critique…notre avenir ne paraît plus si sombre avec une telle jeunesse qui ne peut qu’inspirer notre fierté collective.
Jimmy Markoum
Enseignant en histoire-géographie en Seine-Saint-Denis, syndiqué au SNES-FSU, élu municipal à Saint-Denis
[1] https://www.acrimed.org/Au-JT-de-France-2-poubelles-brulees-partout
[2] https://www.liberation.fr/societe/police-justice/mobilisation-lyceenne-selon-les-chiffres-les-interpellations-ont-deja-atteint-un-niveau-inedit-par-rapport-aux-autres-mouvements-sociaux-20261007_W73OSH4T55GBXOHBSCDCP7ON4M/?redirected=6566
[3] https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-7231
[4] https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/10/mouvement-lyceen-a-saint-denis-le-temps-de-democratie-voulu-par-le-gouvernement-a-l-epreuve-de-l-eveil-politique-des-eleves_6790937_3224.html
[5] https://www.cafepedagogique.net/2026/10/05/ecoutons-les/
[6] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/22/mobilisation-lyceenne-depuis-la-revolution-nous-vivons-dans-un-pays-dont-le-contrat-collectif-repose-sur-l-inacceptation-des-inegalites_6798565_3232.html
[7] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/mobilisation-lyceenne-face-au-monde-en-crise-la-joie-comme-arme-politique-20261007_QOYXMO4XZZBXPGANGFKN2MAIZY/



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