Le titre un peu mystérieux de cet essai fait référence au roman de science-fiction de Liu Cixin, publié en 2008, et comme tout bon roman de science-fiction, l’essai de Romaric Godin nous parle de notre présent. Le problème à trois corps est aussi l’étude des trajectoires de trois corps soumis à la gravitation universelle. A la fin du XIXème siècle, le mathématicien Henri Poincaré prouva que les systèmes à 3 corps étaient chaotiques.
Romaric Godin fait une analogie entre l’évolution chaotique des trajectoires d’un système à 3 corps et notre présent qui est marqué par les interactions entre 3 crises ; la crise écologique, la crise sociale et la crise économique qui se nourrissent. Pour surmonter la crise économique liée à la baisse du taux de profit, la capitalisme pousse plus loin la marchandisation des biens communs et de la nature, ce qui aggrave la crise écologique et sociale qui en retour déstabilise la société et rend plus difficile l’accumulation du capital. On ne s’en sort pas, ou presque ! Heureusement, si on ne peut pas encore annuler la gravité, on peut essayer de se débarrasser du capitalisme. Mais il faut faire un grand effort d’imagination, car si l’on en croit Frédéric Jameson et Slavoj Žižek « il est plus facile d’imaginer une fin du monde que celle du capitalisme ».
Le livre de Romaric Godin est une contribution majeure pour la compréhension des temps que nous vivons. Pour le dire vite : les crises globales actuelles sont toutes produites par un capitalisme qui pour survivre déséquilibre de plus en plus le monde. D’où la tentation du fascisme pour imposer des politiques d’urgence que les populations ont de plus en plus de mal à supporter et qui menacent littéralement notre existence. La menace néofasciste ne se réduit pas à un parti d’extrême-droite qui aurait pris de l’influence, mais est le résultat de choix politiques d’une partie importante de la bourgeoisie.
Pour son essai, Romaric Godin mobilise les pensées de nombreux philosophes, d’abord Karl Marx, Georg Lukacs, Walter Benjamin, mais il s’appuie aussi très fortement sur Henri Lefebvre et Guy Debord, qui sont peu convoqués pour penser la situation actuelle alors qu’ils sont très pertinents. La marchandise ne remplit pas sa promesse de contribuer au bonheur, elle déçoit et doit être remplacée par une nouvelle marchandise qui tient encore moins les promesses du capitalisme de permettre une vie bonne. La domination croissante de la marchandise aboutit in fine à une vie de moins en moins bonne. Romaric Godin note que là où la machine-vapeur augmentait concrètement les capacités de production de l’être humain, les smartphones et autres objets numériques supports du développement actuel sont pour une grande part destinés à distraire, c’est à dire à remplacer ce qui est directement vécu par une représentation : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans la représentation » (Guy Debord, La société du spectacle, 1967). Du coup, libérer la vie quotidienne de l’emprise de la marchandise et du spectacle devient un enjeu politique. Dans son ouvrage « La Proclamation de la Commune « (éditions de la Fabrique), Henri Lefebvre écrit « « La Commune de Paris ? Ce fut d’abord une immense, une grandiose fête que le peuple de Paris, essence et symbole du peuple français et du peuple en général s’offrit à lui-même et offrit au monde ». La fête est solidarité, émotion partagée, vie éprouvée et temps de vivre retrouvé, très loin du spectacle.
L’essai se finit par une belle évocation de la Révolution française, chapitre joliment intitulé « lignes de fuite ». Après des tâtonnements, des impasses, alors que « la durée du mal saisit l’imagination des hommes et leur fait croire qu’il ne finira jamais » (cardinal de Retz), un système qui durait depuis un millénaire s’effondre en quelques mois. Et une fois abattu, l’ancien ordre est irrémédiablement englouti par le passé et toute tentative de le restaurer est vaine.
Mariano Bona
Le problème à trois corps du capitalisme
Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face)
Romaric Godin, Éditions La découverte, Février 2026, 320 pages, 22 euros



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