Culture.

PArce qu’on ne peut pas s’émanciper sans aile !


Frederico Garcia Lorca, une vie à peine commencée et déjà immense

Frederico, quatre-vingt-dix ans que les balles n’ont pas réussi à te faire taire, car la poésie ne meurt jamais. Quatre-vingt-dix ans que tu es tombé sur cette terre andalouse, mais la terre a transporté ta voix dans le murmure du vent sur les oliviers, dans la plainte d’une guitare, dans la voix du flamenco. Elle l’a gardée pour les salles obscures des théâtres et dans la lumière des poèmes. Elle l’a gardée surtout dans cette étrange force que tu appelais le duende, cette présence obscure et brûlante qui surgit lorsque l’art cesse d’être seulement beauté pour devenir vérité. Le duende c’est une présence, quelque chose qui monte de la terre lorsque la voix tremble, lorsque le corps se souvient, lorsque la mort s’approche et que, malgré tout, quelqu’un continue de chanter. Le duende, c’est la vie qui refuse de céder devant la mort. La poésie, elle, a continué son chemin. Elle a traversé les frontières, les langues et les générations. Elle est revenue d’Andalousie chargée de poussière, de sang et de lumière. Elle s’est posée sur nos épaules comme un oiseau nocturne.

Lorca avait trente-huit ans, une vie à peine commencée et déjà immense. Il avait fait entrer dans la poésie les chevaux, la lune, les gitans, les femmes enfermées, les amours impossibles, les corps désirants et les blessures secrètes. Il avait surtout compris quelque chose d’essentiel : la poésie est une manière de regarder le monde jusqu’à ce qu’elle révèle sa part de mystère. Lorca évoque dans son œuvre la fraternité la lumière, les ténèbres la mort initiatique et le voyage autant de symboles partagés avec ses amis francs-maçons. C’est pour cela que la poésie et le théâtre de Lorca demeurent si actuels. Sa disparition appartient à cette histoire plus vaste où les pouvoirs cherchent périodiquement à faire disparaître les voix qui dérangent, celles qui refusent les frontières imposées entre les êtres, entre les sexes, entre la liberté et le désir. Lorca n’était pas seulement un poète qui écrivait, il était un homme qui voulait que la poésie appartienne à tous. La poésie ne doit pas rester enfermée dans les salons cultivés elle doit descendre dans la rue, aller vers les campagnes, rencontrer le peuple.

Quatre-vingt-dix ans après, nous continuons à marcher avec lui dans Grenade. Nous entendons encore le pas des chevaux dans la nuit, nous voyons encore la lune au-dessus des maisons blanches perchées près de l’Alhambra qui illumine Grenade et nous devinons, derrière les murs, ceux qui rêvent de liberté.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, Federico García Lorca est celui dont nous constatons la présence poétique. Dans le silence d’une nuit andalouse, quelque part entre Grenade et la lune, sa voix nous rappelle encore ceci :

« Tant qu’un homme chantera, tant qu’une femme refusera de se taire, tant qu’un amoureux cherchera son chemin, tant qu’un poète écrira contre la nuit, les assassins n’auront jamais le dernier mot.[1] »

Daniel Rome


[1] J’ai retrouvé ces quelques vers dans un de mes carnets mais je n’en retrouve pas l’auteur.

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