Descartes
Ce qui se joue aujourd’hui c’est une bataille autour des conditions mêmes de production du savoir. Les États-Unis offrent un exemple particulièrement spectaculaire de cette offensive. Lorsque le trumpisme coupe les vivres à des agences sanitaires, réduit les programmes de recherche sur le climat ou présente comme « woke » le moindre consensus scientifique, il délégitime des institutions chargées de produire des connaissances indépendantes. En France, les mécanismes sont différents mais la multiplication des financements sur projets, la précarisation des carrières scientifiques et la dépendance croissante de certains secteurs de la recherche aux logiques privées interrogent elles aussi la place accordée à une recherche publique autonome. L’histoire des sciences prouve pourtant que les découvertes majeures naissent rarement d’une logique de rentabilité immédiate. Peter Higgs expliquait lui-même que les critères actuels d’évaluation universitaire l’auraient probablement empêché de mener les travaux qui conduisirent à la découverte du boson portant son nom.
On réduit souvent cette bataille aux seules sciences dites « dures ». Pourtant, les attaques les plus explicitement idéologiques visent bien souvent les sciences humaines. La sociologie serait devenue « militante », l’histoire « repentante », les études de genre « idéologiques ». Les qualificatifs changent selon les contextes politiques, mais leur fonction reste remarquablement stable : jeter le soupçon sur des disciplines qui interrogent les rapports de pouvoir, les mécanismes de domination ou la fabrication des inégalités. Leur tort n’est pas d’apporter des réponses définitives — elles débattent constamment entre elles — mais de rappeler que les phénomènes sociaux ne relèvent ni de fatalités naturelles ni d’évidences intemporelles. C’est précisément cette capacité critique qui dérange. Faire de la sociologie ou de l’histoire ne consiste pas à réciter un catéchisme progressiste. C’est apprendre à confronter des sources, à formuler des hypothèses, à distinguer les faits des interprétations, à comprendre comment se construisent les récits collectifs. En ce sens, ces disciplines ne fournissent pas des certitudes ; elles donnent des outils pour penser.
Alors on comprend l’intention de François Ruffin lorsqu’il appelle à bâtir un « Puy du Fou de gauche ». L’idée procède d’une intuition politique réelle : on ne gagne pas seulement avec des statistiques ou des programmes, mais aussi avec des imaginaires. Mais si l’on répond à une mythologie par une autre mythologie, l’histoire cesse alors d’être une discipline critique pour devenir un instrument de mobilisation. Or c’est précisément ce que rappelle Patrick Boucheron lorsqu’il affirme que le rôle de l’histoire est d’« inquiéter le présent » : restituer au passé ses incertitudes, ses conflits, ses possibles, plutôt que fabriquer un récit destiné à conforter des certitudes.
L’émancipation ne naîtra jamais d’une propagande fût-elle, animée des meilleures intentions. Elle suppose au contraire une confiance dans l’intelligence des citoyens. À une époque où prospèrent les théories du complot, les récits simplificateurs et les entrepreneurs de désinformation, défendre les sciences et la recherche publique ne revient pas à sanctuariser une corporation. Il s’agit de préserver des lieux dont la fonction est de produire des connaissances susceptibles d’être discutées, contestées, améliorées. Car ce qui mérite d’être défendu c’est une manière, une méthode, de chercher la vérité.
Stéphane Sahuc



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