Il existe une erreur ancienne. Elle consiste à croire que la création naît du confort. Comme si les œuvres les plus fortes étaient filles de l’abondance. Comme si les grandes pages de la littérature, les plus hautes tragédies, les plus bouleversantes musiques avaient attendu des temps paisibles pour voir le jour.
L’histoire raconte exactement l’inverse. Les œuvres ne naissent pas parce que le monde est parfait. Elles naissent parce qu’il est imparfait. Parce qu’il demeure, au cœur de chaque époque, des femmes et des hommes qui refusent de considérer l’injustice comme un paysage ordinaire.
Créer n’est pas fuir le réel. Créer est une manière d’y répondre. L’art n’est pas une décoration apposée sur la vie. Il est une conversation obstinée avec elle.
Voilà pourquoi les artistes dérangent.
Non parce qu’ils posséderaient une vérité supérieure. Mais parce qu’ils rappellent qu’aucune vérité humaine n’est jamais définitive.
Le théâtre ne distribue pas des certitudes. Il ouvre des questions. Le roman ne dicte pas une conduite. Il explore les contradictions de l’existence. La musique ne démontre rien. Elle fait éprouver ce que les mots ne savent plus dire. La peinture n’impose aucune conclusion. Elle déplace le regard. Et ce déplacement est déjà un acte de liberté. Une démocratie vivante n’a pas besoin d’artistes qui confirment ce que chacun pense déjà.
Elle a besoin d’artistes qui rendent impossible l’habitude.
Car l’habitude est parfois la plus douce des censures. On s’habitue aux inégalités. On s’habitue aux exclusions. On s’habitue aux humiliations. On s’habitue aux renoncements.
Puis vient un poème. Une pièce de théâtre. Une chanson. Un film. Et soudain ce qui semblait normal redevient insupportable.
Voilà la puissance de la création. Elle ne change pas le monde par décret. Elle change le regard que nous portons sur lui.
Et lorsque des millions de regards changent, l’histoire elle-même finit par prendre une autre direction. Il faut pourtant le dire avec gravité : les artistes ne sont pas des héros solitaires.
Ils dépendent d’une chaîne invisible de femmes et d’hommes sans lesquels aucune œuvre ne verrait le jour. Il y a le machiniste qui ajuste un décor. L’éclairagiste qui invente la nuit. Le costumier qui donne une époque à un personnage. La régisseuse qui veille à ce que chaque silence arrive au bon moment. Le bibliothécaire qui met un livre entre les mains d’un enfant. L’enseignante qui ose lire un texte difficile. Le libraire qui conseille un inconnu. Le bénévole qui accueille les spectateurs. Le programmateur qui prend le risque d’une œuvre inconnue. L’élu qui choisit de soutenir un lieu de création alors que d’autres dépenses semblent plus visibles.
Créer est toujours un verbe au pluriel.
C’est pourquoi une société qui affaiblit ses artistes affaiblit aussi toutes celles et tous ceux qui rendent possible leur travail.
Elle ne perd pas seulement des spectacles. Elle perd une manière de fabriquer du commun.
Résister par la création ne signifie donc pas transformer l’art en propagande.
L’art cesse d’être libre dès qu’il reçoit pour mission de convaincre.
Sa vocation est plus exigeante. Il ne commande pas, il éclaire. Il ne simplifie pas, il complexifie. Il ne désigne pas des ennemis, il révèle des êtres humains. Voilà pourquoi l’on se tromperait en demandant au théâtre de répondre à la haine par une haine symétrique.
Le théâtre répond autrement. Il montre que derrière chaque masque se cache une conscience. Que derrière chaque certitude demeure une fragilité. Que derrière chaque adversaire existe une histoire. Il ne justifie rien, il humanise. Et cette humanisation est déjà une résistance.
Nous vivons une époque où tout semble appeler à l’accélération. Il faudrait produire plus vite. Réagir plus vite. S’indigner plus vite. Oublier plus vite.
La création suit un autre rythme. Elle demande du temps. Du doute. Des reprises. Des échecs. Des silences.
Dans un monde gouverné par l’immédiateté, le temps de l’œuvre devient un acte de résistance.
Prendre une année pour écrire une pièce. Des mois pour répéter un spectacle. Des semaines pour construire une scénographie. Ce n’est pas perdre du temps. C’est rappeler que l’être humain ne grandit jamais dans la précipitation. Il grandit dans la maturation.
Résister par la création, c’est donc refuser que le temps humain soit entièrement soumis au temps marchand. C’est préserver un espace où l’on peut encore chercher sans savoir d’avance ce que l’on trouvera. C’est accepter que certaines œuvres échouent pour que d’autres bouleversent une génération. Car une civilisation qui n’autorise plus l’échec artistique n’autorise bientôt plus aucune invention.
Et une société qui ne crée plus finit toujours par répéter.
Il y a, dans chaque atelier, dans chaque salle de répétition, dans chaque bibliothèque, dans chaque théâtre, une forme de courage silencieux. Ce courage ne fait pas la une des journaux. Il ne s’exprime pas dans les cris. Il consiste simplement à continuer. Continuer à écrire quand les financements se raréfient. Continuer à enseigner quand le doute gagne. Continuer à ouvrir une salle quand le public hésite. Continuer à monter un festival quand tout invite au renoncement. Continuer à croire qu’un enfant peut changer de vie parce qu’un soir il a entendu une phrase qui l’a révélé à lui-même.
Cette obstination est peut-être la plus belle définition de la résistance. Non une résistance contre quelqu’un. Mais une résistance pour quelque chose. Pour la liberté de créer. Pour le droit de penser. Pour la joie de transmettre. Pour cette conviction simple que les êtres humains ne vivent pleinement que lorsqu’ils inventent, partagent et racontent le monde.
Voilà pourquoi, malgré les incertitudes, malgré les contraintes, malgré les découragements parfois, il faut continuer.
Non parce que la victoire serait assurée. Mais parce que la création n’a jamais attendu les certitudes pour commencer.
Elle est née, depuis les premières peintures sur les parois des grottes jusqu’aux scènes dressées sur les places de nos villes, de cette confiance obstinée dans l’intelligence humaine.
Et tant qu’une femme prendra un pinceau, qu’un homme ouvrira un livre, qu’un enfant montera sur une scène, qu’une troupe installera ses tréteaux sur une place de village ou dans la Cour d’honneur d’Avignon, quelque chose d’essentiel demeurera vivant.
Non seulement l’art. Mais la possibilité, toujours recommencée, pour l’humanité de se réinventer elle-même.
Jean-Luc
Illustration : Ismael Shammout-Artiste palestinien


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