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2 – Jean Vilar ou la République du peuple spectateur

Il arrive parfois qu’un homme transforme l’histoire sans disposer d’aucune armée. Sans conquérir de territoire. Sans promulguer de loi. Sans même exercer le moindre pouvoir.

Il lui suffit d’une idée. Et lorsque cette idée répond à une nécessité profonde d’un peuple, elle survit à celui qui l’a portée.

Ainsi fut Jean Vilar.

Lorsqu’il entra dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, en 1947, il ne venait pas ajouter un festival aux réjouissances de l’été provençal. Il venait poser une question à la France tout entière.

À qui appartient la beauté ? À quelques-uns ? À ceux qui savent ? À ceux qui peuvent payer ? À ceux qui possèdent les codes, les diplômes, les habitudes ?

Ou appartient-elle à tous, comme l’air que nous respirons, comme le ciel au-dessus de nos têtes, comme cette langue française que des générations ont façonnée afin qu’elle puisse accueillir aussi bien la tragédie que le rire, la colère que la tendresse, la mémoire que l’espérance ?

Cette question n’a jamais cessé de nous être adressée.

Car le théâtre n’est pas un bâtiment. Il n’est pas davantage une administration, un budget ou une programmation. Le théâtre est une manière pour une société de se regarder elle-même sans détourner les yeux. Une nation qui construit des théâtres ne bâtit pas seulement des murs. Elle construit des consciences.

Voilà pourquoi Jean Vilar parlait du théâtre comme d’un service public.

Certains s’étonnaient de cette expression. Ils la trouvaient excessive.

Comment comparer une scène avec une école, un hôpital, une route ou un réseau d’eau ?

Ils oubliaient une vérité essentielle. L’eau empêche le corps de mourir. La culture empêche l’esprit de se résigner.

Une République ne nourrit pas seulement des estomacs. Elle nourrit des intelligences. Elle nourrit des imaginaires. Elle nourrit cette capacité extraordinaire qu’ont les êtres humains de se reconnaître dans une histoire qui n’est pas la leur.

Que devient un peuple qui cesse d’écouter les récits des autres ?

Il ne tarde pas à croire que sa propre vérité suffit. Alors commence le temps des certitudes. Et les certitudes, lorsqu’elles ne rencontrent plus la contradiction de l’art, deviennent facilement des prisons.

Le théâtre est précisément le lieu où les prisons intérieures se fissurent. On y vient persuader d’avoir raison. On en ressort parfois avec davantage de questions que de réponses. Et c’est une victoire.

Car une démocratie ne demande pas des citoyens qui pensent tous de la même manière. Elle demande des citoyens capables d’entendre ce qui les dérange.

Jean Vilar avait compris cela avant beaucoup d’autres. Il ne voulait pas d’un théâtre qui rassure. Il voulait un théâtre qui rassemble.

La nuance est immense. Rassurer, c’est flatter ce que nous sommes déjà. Rassembler, c’est nous conduire vers ce que nous pourrions devenir ensemble.

Voilà pourquoi il ne parlait jamais du public comme d’une clientèle.

Le mot lui aurait paru presque offensant. Il parlait du peuple. Non par nostalgie. Encore moins par démagogie. Mais parce qu’il savait qu’un spectateur cesse d’être un consommateur dès lors qu’il entre dans une salle obscure.

À cet instant, il devient un citoyen de l’imaginaire. Il accepte de partager le même silence avec des inconnus. Il accepte que son émotion dépende de celle de son voisin. Il accepte de recevoir une parole qui ne lui appartient pas encore.

Le théâtre fabrique ainsi une étrange communauté.

Des femmes et des hommes qui ne se connaissent pas découvrent qu’ils peuvent pleurer ensemble devant Antigone, rire ensemble avec Molière, trembler devant Shakespeare ou écouter les auteurs de leur temps comme s’ils parlaient de leur propre existence.

Dans cette communauté provisoire réside peut-être l’une des plus belles définitions de la République.

Une République n’est pas seulement une organisation politique. Elle est une expérience quotidienne du commun. Elle suppose que des individus différents acceptent de partager un monde sans chercher à l’uniformiser.

Le théâtre rend cette expérience visible.

Pendant deux heures, chacun demeure lui-même. Et pourtant tous vivent la même aventure.

Quelle autre institution réalise un tel miracle ?

L’école y prépare. La justice le protège. Le suffrage universel lui donne une forme. Mais le théâtre lui donne un visage.

C’est pourquoi réduire la culture à une ligne budgétaire revient toujours à commettre une erreur de perspective. On croit économiser quelques millions. On affaiblit en réalité ce qui permet encore à une société de se reconnaître comme une communauté de destin.

Lorsque disparaît une compagnie, ce ne sont pas seulement des artistes qui perdent leur travail. Ce sont des villages qui perdent une rencontre. Des enfants qui perdent leur premier émerveillement. Des adolescents qui ne découvriront peut-être jamais qu’une scène peut changer une vie. Des citoyens qui renonceront à ce rendez-vous discret où l’on apprend à regarder le monde autrement.

Les comptables savent calculer le prix d’un spectacle. Ils ne peuvent calculer le prix d’une vocation.

Ils savent additionner des subventions. Ils ne savent pas additionner les consciences éveillées.

Et c’est heureux.

Car tout ce qui fonde une civilisation échappe, tôt ou tard, aux instruments de mesure. L’amour. La confiance. La fidélité. La mémoire. La création. La liberté.

Voilà pourquoi Jean Vilar demeure parmi nous. Non parce que son nom figure sur des plaques ou des affiches. Mais parce qu’il continue de nous poser cette question simple et redoutable :

« Quelle République voulons-nous laisser à celles et ceux qui viendront après nous ? Une République où chacun pourra devenir spectateur, acteur, lecteur, créateur ? Ou une République où la beauté sera réservée à ceux qui auront les moyens d’y accéder ? »

Cette question est plus actuelle qu’elle ne l’était en 1947. Car notre époque ne manque ni d’écrans, ni d’images, ni de discours. Elle manque parfois de lieux où l’on apprend encore à écouter.

Le théâtre est l’un de ces lieux. Il n’est pas le dernier refuge de la culture. Il est l’un des premiers laboratoires de la démocratie.

Et tant que des femmes et des hommes accepteront de s’asseoir côte à côte dans l’obscurité pour écouter une parole qui cherche moins à convaincre qu’à comprendre, alors l’espérance républicaine demeurera vivante.

Car la véritable République ne commence peut-être pas devant les urnes. Elle commence lorsqu’un peuple devient spectateur de lui-même, non pour se contempler avec complaisance, mais pour apprendre, ensemble, à devenir davantage humain.

Jean-Luc

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