Il n’est pas de disparition plus efficace que celle qui ne dit pas son nom.
Les peuples redoutent les ruptures brutales, les effondrements spectaculaires, les crises visibles. Ils imaginent que l’histoire se défait dans le tumulte. Mais la vérité est plus discrète, presque insaisissable : ce qui compte vraiment ne disparaît pas d’un coup. Cela s’érode.
Le bien commun ne s’effondre pas. Il se retire.
Un jour, il est là. Présent dans les évidences, dans les habitudes, dans les institutions, dans les mots. Le lendemain, il est encore là, mais déjà un peu moins certain. Puis il devient une idée que l’on invoque. Puis une formule. Puis un souvenir. Et enfin une nostalgie.
Ce glissement est si lent qu’il échappe à ceux qui le vivent. On ne voit pas disparaître le bien commun. On s’habitue à le voir reculer. On ne voit pas se fermer les portes. On accepte qu’elles deviennent plus étroites. On ne voit pas s’éteindre les lieux. On constate qu’ils doivent désormais se justifier.
C’est ainsi que commence toute transformation silencieuse d’une civilisation. Non par la violence. Mais par la normalisation du renoncement.
Il fut un temps où l’on parlait de la culture comme d’un service public de l’esprit. L’expression pouvait surprendre. Elle disait pourtant une chose essentielle : certaines réalités ne relèvent pas du marché, ni même de la seule initiative individuelle. Elles relèvent d’une responsabilité collective.
Aujourd’hui, le vocabulaire a changé. On parle de dispositifs. De dispositifs culturels. De dispositifs d’accompagnement. De dispositifs de soutien. Le mot est neutre, administratif, presque sans corps. Il remplace peu à peu d’autres mots, plus anciens, plus engageants : peuple, citoyen, transmission, partage.
Or le langage n’est jamais innocent. Changer les mots, c’est déjà déplacer les choses qu’ils désignent.
La lente disparition du bien commun commence souvent par une mutation du langage. Une bibliothèque devient un équipement. Un théâtre devient une structure. Un public devient une cible. Une œuvre devient un contenu. Et dans ce glissement lexical, quelque chose d’essentiel se perd : l’idée que ces réalités ne sont pas interchangeables, mais fondatrices.
Car un équipement peut être optimisé. Une structure peut être rationalisée. Une cible peut être redéfinie. Un contenu peut être évalué.
Mais une œuvre ne se réduit pas à ses indicateurs. Un public ne se résume pas à sa fréquentation. Un lieu de culture ne se confond pas avec son coût de fonctionnement.
Ce que le langage administratif gagne en précision, il le perd en humanité.
Il est tentant, dans les périodes de contrainte budgétaire, de parler de la culture comme d’un secteur parmi d’autres. Comme si elle relevait du même ordre que les infrastructures matérielles, les réseaux techniques ou les services de gestion.
Mais une civilisation ne tient pas seulement par ce qu’elle administre. Elle tient par ce qu’elle imagine. Et l’imagination ne se gère pas comme un stock. Elle se cultive. Elle se transmet. Elle se protège. Parfois même, elle s’arrache à l’indifférence.
Les réductions budgétaires, lorsqu’elles touchent la culture, ne sont jamais de simples ajustements comptables. Elles sont des choix de priorités. Et ces choix disent quelque chose de profond sur l’idée que nous nous faisons du collectif.
Car diminuer progressivement les moyens alloués aux lieux de création, aux artistes, aux médiations culturelles, aux festivals, aux écoles d’art, aux bibliothèques, aux cinémas indépendants, ce n’est pas seulement réduire des dépenses.
C’est déplacer le centre de gravité d’une société. C’est dire, sans toujours le formuler, que certaines dimensions de l’existence peuvent attendre. Que la création est secondaire. Que la transmission est négociable. Que la beauté peut être différée.
Pourtant, ce que l’on appelle « bien commun » ne supporte pas le report. Il ne fonctionne pas comme une réserve que l’on mobilise en cas de prospérité. Il est ce qui permet, précisément, de traverser les périodes de tension sans se désagréger.
On découvre alors une inversion étrange : ce n’est pas lorsque tout va bien que le bien commun soit le plus visible, mais lorsque tout vacille. C’est dans les moments de fragilité qu’on mesure ce qui tenait réellement la société debout.
La lente disparition du bien commun ne se joue pas seulement dans les budgets. Elle se joue aussi dans les imaginaires.
Lorsqu’une société commence à considérer que ce qui ne produit pas de rentabilité immédiate est suspect, elle réduit le champ de ce qu’elle juge légitime. Lorsque la valeur d’une action se confond avec son rendement mesurable, tout ce qui échappe à la mesure devient fragile.
Or la culture appartient précisément à cet espace. Elle produit des effets, mais pas toujours immédiats. Elle transforme, mais pas toujours quantifiablement. Elle agit, mais souvent à rebours du temps court.
C’est pourquoi les sociétés qui affaiblissent leur vie culturelle ne deviennent pas seulement moins cultivées. Elles deviennent plus prévisibles. Moins ouvertes à l’inattendu. Plus sensibles aux discours simplificateurs. Plus vulnérables aux récits qui rassurent plutôt qu’ils n’interrogent.
Le recul du bien commun ne produit pas immédiatement du vide. Il produit du remplissage. Du bruit. Des opinions rapides. Des certitudes sans friction.
Il faut ici comprendre une chose essentielle : le bien commun n’est pas seulement un ensemble d’institutions. Il est une pratique. Une habitude du partage. Une manière de faire société.
Il existe lorsque des individus acceptent de reconnaître qu’ils dépendent d’espaces qui ne leur appartiennent pas entièrement, mais dont ils partagent la responsabilité. Une école. Une bibliothèque. Un théâtre. Un musée. Une place publique. Ce sont des lieux où personne n’est propriétaire de la vérité, mais où chacun peut contribuer à la construire.
C’est peut-être cela que la lente disparition du bien commun met en péril : non pas des objets, mais une disposition intérieure.
La capacité à considérer qu’il existe des choses qui nous dépassent et nous relient. La capacité à accepter que l’intérêt général ne soit pas la somme des intérêts particuliers, mais une construction fragile, exigeante, toujours à reprendre.
Alors une question demeure, simple et redoutable : que devient une société lorsqu’elle cesse progressivement de produire des lieux où l’on apprend à ne pas être d’accord sans se détruire ?
Que devient-elle lorsqu’elle réduit les espaces où l’on peut éprouver ensemble une émotion, une pensée, un désaccord, une surprise ? Que devient-elle lorsqu’elle n’entretient plus les formes les plus fragiles du lien ?
Elle ne disparaît pas. Elle se contracte. Elle se rétracte autour de ce qui est immédiatement utile, immédiatement mesurable, immédiatement exploitable. Et dans cette contraction, elle perd ce qui faisait sa profondeur.
Le bien commun ne meurt donc pas. Il s’efface. Et ce qui s’efface n’est pas toujours regretté immédiatement.
Mais un jour vient où l’on ne sait plus très bien ce qui a été perdu. Seulement qu’il manque quelque chose. Et ce manque-là est souvent le plus difficile à nommer.
C’est peut-être là que commence la responsabilité des artistes, des enseignants, des élus, des citoyens : non pas défendre un héritage figé, mais maintenir vivante l’idée même qu’il existe un commun qui ne se réduit ni à l’utilité, ni à la rentabilité, ni à l’opinion.
Un commun qui se transmet parce qu’on le pratique. Un commun qui existe parce qu’on l’entretient. Un commun qui disparaît dès lors qu’on cesse de le considérer comme essentiel.
Et c’est à cet endroit précis que la culture cesse d’être un secteur. Elle redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une condition de possibilité du lien entre les êtres humains.
Jean Luc


A lire également
Inconnu au bataillon
Obsolescence du capitalisme, immédiateté de la visée, rapport de force
Que nous disent les luttes…?