Il est des vérités que les peuples n’aiment guère entendre, parce qu’elles les obligent à se regarder sans le secours des apparences.
La première est celle-ci : une civilisation ne révèle jamais son âme dans les discours qu’elle prononce, mais dans les choix qu’elle consent.
Les proclamations sont généreuses. Les budgets sont sincères.
Ils ne connaissent ni l’éloquence, ni la rhétorique, ni les grands élans de la parole publique. Ils additionnent, retranchent, arbitrent. Ils disent, avec la froideur des chiffres, ce que les nations placent au sommet de leurs priorités et ce qu’elles acceptent de voir disparaître.
Un budget est un texte philosophique écrit sans adjectifs. Il est la traduction comptable d’une vision du monde. Il répond, sans jamais la formuler, à une question essentielle : qu’est-ce qui mérite encore d’être protégé lorsque les temps deviennent difficiles ?
Toutes les civilisations ont rencontré cette épreuve. Les unes ont choisi de préserver leurs écoles. D’autres leurs temples. D’autres encore leurs bibliothèques, leurs théâtres, leurs universités, leurs jardins, leurs musées, parce qu’elles avaient compris qu’une société ne se défend pas seulement par ses murailles, mais par ce qu’elle transmet.
Les pierres protègent les corps. La culture protège la durée.
L’histoire est sévère envers les peuples qui confondent l’essentiel avec l’urgent.
Elle nous rappelle inlassablement que les civilisations ne meurent presque jamais d’un manque d’argent. Elles meurent d’un manque d’horizon.
Rome ne disparut pas lorsque ses caisses furent vides. Elle commença à décliner lorsque l’idée qu’elle se faisait d’elle-même cessa d’être plus grande que ses intérêts immédiats.
Athènes ne demeure pas dans notre mémoire parce qu’elle possédait des ports florissants ou des arsenaux puissants. Elle demeure parce qu’au milieu des guerres elle trouva encore le temps d’écouter Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane. Elle comprit que la cité n’était véritablement forte que lorsqu’elle acceptait de se laisser interroger par ses poètes.
Voilà le paradoxe des grandes nations.
Elles investissent dans ce qui ne rapporte rien immédiatement. Parce qu’elles savent que c’est précisément cela qui leur permettra de traverser les siècles.
Nous vivons pourtant une époque singulière. Jamais les sociétés n’ont disposé d’outils aussi puissants pour calculer. Nous savons mesurer la croissance au dixième de point. Le rendement à la seconde. La productivité à l’instant. Nous savons prévoir les flux, les dépenses, les investissements. Mais plus nos instruments deviennent précis, plus nous peinons à évaluer ce qui donne pourtant un sens à l’existence collective.
Comment mesurer une vocation née dans un théâtre de quartier ?
Quel indicateur révélera qu’un enfant, un soir de juillet à Avignon, a découvert dans une réplique de Shakespeare la possibilité de devenir un autre sans cesser d’être lui-même ?
Quel tableau budgétaire enregistrera le courage retrouvé d’une femme après avoir entendu Antigone dire non à la fatalité ?
Les économistes savent compter les sièges occupés. Ils ne peuvent compter les consciences éveillées. Les statisticiens savent mesurer la fréquentation. Ils ne savent mesurer l’espérance.
Et c’est heureux.
Car ce qui fait la grandeur d’une civilisation échappe toujours à l’arithmétique. (L’amour. La confiance. La mémoire. La beauté. La justice. La liberté). Tout ce qui nous constitue résiste aux colonnes d’un bilan comptable.
Pourtant, depuis plusieurs années, une étrange idée s’installe dans notre vocabulaire public. On parle de la culture comme d’un secteur. On lui demande d’être compétitive, Rentable et Performante.
On lui applique les critères qui servent à évaluer une chaîne de production. Comme si une tragédie pouvait être comparée à une marchandise. Comme si un poème devait produire des dividendes. Comme si la beauté devait désormais présenter ses résultats trimestriels.
Ainsi commence toujours le renversement des valeurs. Ce qui était un bien commun devient une charge. Ce qui relevait du droit devient un coût. Ce qui appartenait à la République devient une variable d’ajustement.
Alors les réductions budgétaires cessent d’être des décisions techniques. Elles deviennent des décisions anthropologiques.
Car diminuer les moyens de la culture ne consiste pas seulement à fermer une scène, à supprimer une résidence d’artistes, à interrompre un festival, à retarder une création ou à fragiliser une compagnie. C’est modifier silencieusement l’idée que nous nous faisons de l’être humain. C’est dire, sans l’avouer, que l’imaginaire peut attendre. Que la pensée viendra plus tard. Que la beauté est secondaire. Mais la beauté n’est jamais secondaire. Elle est ce qui empêche la nécessité de devenir une prison.
Les peuples privés d’art ne cessent pas immédiatement de vivre. Ils cessent progressivement d’espérer autrement que dans la consommation. Ils remplacent les récits par les slogans. Le dialogue par le bruit. La nuance par l’affrontement. La création par le divertissement permanent.
Ils ne deviennent pas plus pauvres parce qu’ils fréquentent moins les théâtres. Ils deviennent plus vulnérables parce qu’ils perdent les lieux où l’on apprend encore à écouter l’autre. Le théâtre est l’un de ces lieux. Une bibliothèque est l’un de ces lieux. Un cinéma d’art et d’essai est l’un de ces lieux. Une salle de concert est l’un de ces lieux. Ils sont les ateliers invisibles de la démocratie.
C’est là que se forme lentement cette qualité rare que l’on appelle un citoyen. Non un individu qui possède des opinions. Mais un être capable de suspendre son jugement pour accueillir la parole d’autrui.
Nous oublions trop souvent que la démocratie est moins un régime politique qu’un apprentissage. On n’apprend pas seulement à voter. On apprend à regarder, À écouter, À douter, À débattre et À imaginer.
La culture enseigne précisément cela. Elle ne fabrique pas des électeurs. Elle forme des consciences. Voilà pourquoi elle inquiète parfois tous les pouvoirs qui préfèrent les certitudes aux questions.
Il existe une forme de censure plus discrète que l’interdiction. Elle ne brûle pas les livres., elle les laisse s’épuiser. Elle ne ferme pas brutalement les théâtres, elle réduit peu à peu leurs moyens jusqu’à ce que le silence accomplisse ce que la violence n’aurait pu imposer. Elle ne condamne pas les artistes, elle les épuise.
Elle transforme la création en une lutte quotidienne pour survivre. Et lorsque l’artiste consacre davantage de temps à chercher les conditions de son existence qu’à inventer son œuvre, la société entière finit par perdre quelque chose qu’aucun budget ne saura jamais restituer.
Il faut alors poser la seule question qui importe.
Quel est le véritable prix d’une civilisation ?
Est-ce le montant qu’elle consacre à ses politiques culturelles ?
Ou est-ce le coût immense qu’elle devra payer le jour où ses enfants ne sauront plus pourquoi tant de femmes et d’hommes ont jugé nécessaire, depuis des millénaires, d’écrire des tragédies, des romans, des symphonies, des poèmes et des pièces de théâtre ?
Le prix d’une civilisation ne se lit pas dans les comptes publics. Il se lit dans le regard de celles et ceux qui héritent du monde que nous leur laissons.
Si ce regard demeure capable de s’émouvoir devant une œuvre, de s’indigner devant une injustice, de reconnaître en un inconnu un frère en humanité, alors nous n’aurons pas vécu en vain. Mais si ce regard devient incapable d’autre chose que de calculer, de comparer, de consommer et d’oublier, alors notre prospérité n’aura été qu’une illusion.
Une civilisation ne s’effondre jamais le jour où elle manque d’argent. Elle commence à disparaître le jour où elle ne trouve plus de raisons de transmettre ce qui ne s’achète pas.
Voilà pourquoi défendre un théâtre, une bibliothèque, un musée, un festival ou une école d’art ne consiste pas à protéger des institutions. Cela consiste à protéger la part irremplaçable de l’humanité qui nous permet encore de croire que l’homme vaut davantage que ce qu’il produit, davantage que ce qu’il possède, davantage que ce qu’il coûte.
Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable prix d’une civilisation : La décision obstinée de continuer à offrir à chaque enfant, à chaque femme, à chaque homme, non seulement les moyens de vivre, mais les raisons de désirer le monde.
Car une société qui ne nourrit que les corps préparent des générations qui survivront. Une civilisation qui nourrit aussi les esprits prépare des générations capables de la réinventer.
C’est cette promesse qui nous réunit aujourd’hui. Et c’est elle, plus que toutes les richesses, qui mérite d’être sauvée.
Jean Luc


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