La démocratie se construit avec les gens
Cyril
Dans le village juste à côté de chez moi, dans l’Yonne, il y a un gars qui avait été tiré au sort pour la convention citoyenne pour le climat. J’ai commencé à organiser et animer des moments de rencontre avec lui. Il nous présente le processus, puis il nous écoute et on débat avec lui. On a fait plusieurs rencontres, c’était super intéressant. C’est un processus perfectible auquel je crois pas mal. Je trouve que c’est un compromis entre la démocratie directe à laquelle j’aimerais tendre, et la démocratie représentative. J’ai un côté citoyen qui s’intéresse à beaucoup de choses et qui mûrit ses réflexions, qui prend le temps d’écouter, de réfléchir et débattre, de changer parfois d’avis.
Pourquoi ne pas essayer d’imaginer une convention citoyenne du budget, voir qui financerait ça, ce sont quelques millions à débloquer, et de l’organisation. On a énormément de machines, on a énormément gagné en productivité, pourquoi est-ce qu’on ne travaille pas beaucoup moins ? Et pourquoi on n’utilise pas plus notre temps restant, plutôt que de le mettre sur des choses inutiles, pourquoi ne pas se dire on invente une journée citoyenne dans la semaine, un jour un peu comme le dimanche a été férié pour des raisons religieuses. Je suis allé plusieurs fois sur des marchés, dans le coin à la campagne, à Charny, il y a plusieurs années, j’avais un tableau d’expression sur lequel je mettais un gros sujet d’expression avec quelques petites sous questions et j’y allais vraiment avec une curiosité pour les gens et les gens adoraient ça. En fait, il y avait toujours plein de monde qui venait dire son avis, parfois pas écouter, mais déjà donner son avis, puis revenir la semaine d’après etc. Il y avait des petits groupes qui se lançaient comme ça, il y avait vraiment une envie de discuter.
Jean-Marc
Je voulais intervenir justement sur les consultations citoyennes. C’est effectivement pour nous, enfin, en tout cas pour moi, un levier important. Il faut que chacun et chacune puisse être considéré·e comme étant en capacité d’apporter sa pierre à l’édifice. Tous les avis des un·es et des autres sont à prendre en compte. Le souci c’est ce que certains politiques en ont fait. Comme quand on fait une consultation citoyenne et qu’on enterre les dossiers, parce que ça ne va pas dans le sens des choix politiques aux manettes. Comme les cahiers de doléances. Les contenus sortent très tardivement parce que – soi-disant – ce n’était pas exploitable. En fait, c’est la question du contenu qui ne correspondait pas aux attentes politiques de ceux qui sont au pouvoir. Malgré tout, il faut remettre la population au centre des choses.
On a une partie des gens qui serait en capacité de prendre des décisions avec des perspectives d’avenir ou en tout cas, des choses un peu plus engageantes, mais qui, du coup, ne sont pas au pouvoir ou en tout cas, ils n’ont pas la possibilité de le faire. On est dans des logiques élitistes.
Les gens comprennent qu’on ne peut pas vivre dans une société que de spécialistes. On doit être acteur de ce qu’on vit. On ne peut pas juste se contenter de regarder et de subir sans rien dire.
Mais il faut aussi qu’on offre des perspectives, on doit aussi expliquer qu’il y a des choses qui sont faisables. Pas de façon forcément toujours très compliquée. C’est une question de choix politiques.
Tout ne se résout pas par le vote. Il faut échanger, discuter, montrer que ce n’est pas que l’affaire des spécialistes. Certes un budget de l’état, ça ne se gère pas comme le budget d’un ménage, mais ça ne veut pas dire que c’est incompréhensible et que c’est inaccessible.
Il y a des leviers qui ne sont pas si difficiles que ça à comprendre, à mon avis.
Les conditions d’une véritable construction citoyenne
Daniel
Il ne s’agit pas de demander à chacun de maîtriser les mécanismes de la comptabilité publique. Les citoyens sont capables de définir leurs besoins et les priorités qu’ils souhaitent voir inscrites dans la loi de finances, à condition de disposer d’une information accessible, transparente et contradictoire.
Rien ne doit se faire dans la vie politique et sociale sans une intervention citoyenne. Comment ??
Cyril et d’autres ont tracé quelques pistes, notamment avec la Convention citoyenne. À Montreuil au moment du mouvement des gilets jaunes, il y avait de sacrés débats tous les soirs sur les places où des choses extrêmement fortes se sont élaborées collectivement, des revendications, des besoins et les contours d’une autre politique se sont construits collectivement.
On pourrait imaginer des conventions citoyennes, des assemblées locales, des conférences territoriales, des consultations numériques et des débats publics qui pourraient permettre de dégager quelques grandes priorités nationales et aussi locales pour construire les budgets des communes, des départements et des régions et aussi définir les orientations concernant le budget de la Sécurité Sociale. Rappelons qu’à l’origine, la loi initiée par Ambroise Croizat a confié la gestion de la Sécu aux travailleurs eux-mêmes. Mais la Bourgeoisie n’accepte pas que le peuple décide de ce qui est bien pour lui.
Alors je ne dis pas ça pour dire « on jette aux orties les partis, les syndicats », on en a besoin, mais ça veut dire aussi que les partis et les syndicats doivent à partir de cette démarche irriguer leur activité.
Aujourd’hui, on décide de faire des autoroutes qui sont un contresens écologique. Les élus décident dans les Pyrénées de fermer l’hôpital de Tarbes et l’hôpital de Lourdes pour en construire un nouveau à Lanne. On ne tient pas compte des 30 000 signatures de pétition pour proposer d’autres solutions et les élus n’en font qu’à leur tête, donc on a une coupure, une cassure entre une fraction des élus et l’ensemble de la population. Mais il faut aussi que les syndicats, les partis politiques réfléchissent autrement et qu’on gagne à ce que les décisions soient prises collectivement, c’est-à-dire faire vivre l’autogestion à une grande échelle.
Josiane
Quelles sont les conditions pour que les citoyens se sentent capables de se mobiliser pour construire le budget ? Il faut bien tenir les deux bouts de la démarche : la définition des finalités, c’est-à-dire quelle société on veut financer, et comment on met ces finalités à la portée des gens, c’est à dire comment elles apparaissent réalisables. Je trouve que c’est surtout le second aspect qui pose problème.
Une des conditions du déclenchement de larges mobilisations au-delà des cercles militants, c’est que les objectifs apparaissent à la portée du « pouvoir faire » des gens. Les citoyens peuvent être d’accord avec les finalités mais considérer que dans l’immédiat, elles sont hors de portée.
Un référendum d’initiative citoyenne pourrait-être organisé sur l’utilisation de ces 211 MD ainsi que sur la dette. Cette initiative permettrait aux citoyens de passer à l’acte pour exiger que leur argent finance leurs besoins et ceux du pays et non ceux des entreprises du CAC 40 et les marchés financiers.
Vincent
Réduire le temps de travail, c’est une vraie question aujourd’hui pour inciter à avoir une vie citoyenne. J’ai été syndicaliste, donc j’ai eu des autorisations d’absence dans mon métier pour participer à la vie de mon organisation syndicale.
Comment on organise une nouvelle représentation sans forcément abandonner l’idée de la représentation ? C’est une question qui avait été posée dans les conventions citoyennes, c’est une question qui se pose dans toutes les organisations, même des collectifs, à un moment donné. Qui organise le débat ? Qui va mettre en œuvre des décisions, etc ?
Une citoyenneté pleine et entière
Pierre
Oui, prendre du temps. Il y a des assemblées générales pour protester. Pourquoi on ne fait pas des assemblées générales prise sur le temps de travail pour s’informer sur où on peut trouver l’argent ? Il faut oser déplacer le centre de gravité. Le rôle des citoyens. La définition de la citoyenneté n’est pas d’aller déposer des textes au guichet de réclamation. C’est d’essayer de dégager des solutions. Ça, ça s’appelle la citoyenneté. Sinon on n’est citoyen que le temps passé dans un isoloir.
Patrick
Il y a la nécessité d’un mouvement d’éducation populaire sur la question du budget pour permettre une compréhension commune, et un apprentissage de ce qu’est le budget de l’État, parce que l’Etat, c’est quand-même un monstre, très compliqué à comprendre du point de vue de ses rouages. Le budget est une chose trop sérieuse pour le laisser à des parlementaires, dans une démarche délégataire.
Daniel
En 2005, Chirac, président de la République, décide de faire un référendum sur l’adoption du traité constitutionnel européen. Les gens se sont vraiment emparés du texte pour faire un vote éclairé.
Je crois aussi que la bataille pour une démocratie, c’est aussi réduire le temps de travail pour permettre vraiment une implication citoyenne.
Il ne s’agit pas de prétendre que la démocratie participative résoudra toutes les difficultés. Il faudra organiser le débat, garantir la représentativité, rendre les données compréhensibles, éviter les effets de groupe et accepter la confrontation entre des intérêts parfois contradictoires. Mais c’est précisément le rôle de la démocratie : organiser pacifiquement le désaccord afin de construire des choix communs.
La loi de finances ne devrait donc pas être seulement le résultat d’un dialogue entre Bercy, le gouvernement et le Parlement. Elle devrait être précédée d’un grand débat sur la société que nous voulons construire. Car derrière les chiffres du budget se trouve toujours une question beaucoup plus fondamentale : quel avenir voulons-nous financer ? Et cette question-là ne devrait pas appartenir aux seuls experts ou aux seuls gouvernants.
Elle appartient à tous les citoyens.
Cyril
Et juste pour donner un ordre de grandeur (il faut vérifier les chiffres), en calcul grossier, ça coûte dix fois moins cher de faire une convention citoyenne du budget que de payer tout le système actuel d’élaboration du budget de l’état.
La démocratie directe, un scandale ?
La rencontre entre le ministre de l’Intérieur et les organisations syndicales des pompiers n’a pas débouché sur grand-chose. Sans surprise. Unitairement, les syndicats du personnel des Services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) appellent à l’action à compter du 26 septembre. Mais un point a fait scandale à l’occasion de la réunion du 13 août : elle a été enregistrée et retransmise, en direct et a posteriori un bref moment. Un scandale, si on en croit les réactions du ministre et d’autres défenseurs du secret des négociations.
Ce n’était pas autorisé ? Certes, cela s’est fait sans aval ministériel. Mais tout le monde sait que le gouvernement, les patrons, les directions d’entreprise refusent toujours que les discussions avec les organisations syndicales soient enregistrées, filmées, mises intégralement à disposition des salarié‧es concerné‧es. Si le seul problème est l’absence d’autorisation, alors organisons cela pour l’avenir ! Chiche ?
Su le fond, cet épisode remet à l’ordre du jour la question du contrôle des négociations ; non par défiance de principe vis-à-vis des syndicalistes, mais parce qu’il est sain que tout le monde puisse savoir exactement ce qu’il se dit, comment ça se passe, quelles réponses sont données ou non, etc. Cela vaut pour les « grandes négociations » comme pour des discussions locales. Les représentant‧es mandaté‧es par leurs collègues n’ont rien à cacher. Les gouvernements et les patrons si ?
L’histoire ne se fait pas toujours et partout comme aux chantiers navals de Gdansk en août 1980[1], mais la démocratie directe est toujours et partout d’actualité ! Placer des négociations sous le contrôle des travailleurs et des travailleuses, de la population, ce n’est pas un scandale, c’est une mesure de salubrité publique en matière de démocratie !
Christian Mahieux
[1] A Gdansk, les grévistes organisèrent la retransmission par haut-parleurs et l’enregistrement des négociations avec les représentants du gouvernement polonais, leur diffusion à travers les autres entreprises, ce qui contribua à l’extension du mouvement et à sa dynamique autogestionnaire. Voir notamment Pologne : combats pour l’autogestion. Solidarnosc (1980-1981), éditions Syllepse, 2023.



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