Horizons d'émancipation

Pourquoi radicalité ?

La période électorale semble se limiter au choix du ou de la candidat.e à gauche pour faire face à Macron, la droite, et à l’extrême-droite. Or les 5 dernières années ont été (et sont encore) marquées par un développement des luttes d’une rare intensité et d’une radicalité impensée à laquelle il manque les mots pour prendre forme. Non seulement elles ont souligné le rejet d’une politique qui dure depuis des décennies et s’aggravent continuellement et ce, quelle que soit la couleur politique affichée, mais les propositions faites, visiblement, ne rencontrent guère d’échos parmi les exploité.e.s et les dominé.e.s. Il est pourtant difficile d’attribuer ce manque d’appropriation à de la passivité.

Alors que reste-t-il comme explication ? Si ce n’est qu’à gauche on semble confondre ne pas semer l’illusion d’un grand soir miraculeux, avec rafistolage. On cherche à reproduire des solutions qui auraient fait recette il y a un demi-siècle ce qui débouche soit sur de l’indifférence soit sur de la colère. Nous avons donc besoin de travailler sur ce que nous entendons par « radicalité », champ qui nous paraît aujourd’hui inexploré aussi bien par la gauche que par le syndicalisme.

« La brume humide et transperçante n’a pas eu raison de notre irrépressible envie d’être présents en ce lieu, qui fut autrefois sans vie et sans âme, et qui s’inscrit maintenant dans l’histoire de la ville de Montpellier comme un marqueur de lutte sociale ! »

Avec l’aimable autorisation de l’auteur, le dossier est illustré par des photos du réveillon revendicatif du jour de l’an qui s’est déroulé sur le Rond-Point des Prés d’Arènes à Montpellier.


Elles et ils disent Radicalité

Qu’est-ce que pour vous la radicalité ?  Est-ce « mettre la barre trop haut » ou au contraire une clé actuelle pour aller de l’avant ? Où en est la gauche de transformation et l’extrême-droite ? Ce sont les trois questions proposées par l’équipe de rédaction. 

Pour Patrick Le Tréhondat la radicalité c’est ouvrir une porte sur une émancipation, construire un pont entre les besoins immédiats et la rupture avec l’ordre capitaliste, c’est  une utopie présente qui dessine un horizon de rupture. Pierre Zarka se préoccupe du lien « radicalité – conscience de soi »  et d’évoquer les gilets jaunes : « la symbolique est forte : tout le monde a un gilet jaune dans sa voiture; il suffit d’être Madame ou Monsieur n’importe qui pour être reconnu comme apte à faire bouger les choses ».

Urgence de radicalité affirme Sylvie Faye-Pastor : « alors, si l’anxiété, la peur ne sidère pas les possibilités de penser, c’est la conviction que l’on n’a plus le temps d’attendre qui s’impose radicalement ».

Daniel Rome examine les diverses significations du mot et pose que « la radicalité a permis de redonner à la politique ses lettres de noblesse car de nouvelles générations se sont impliquées dans le champ politique en inventant de nouvelles formes d’action ».

Pour Vincent Présumey, la radicalité réaliste c’est le boycott de la présidentielle en 2022 et c’est aussi la sortie du travail, incontournable pour sortir du capitalisme et que ne retinrent en leur temps ni les bolcheviques, ni  les sociaux-démocrates.

Pour sa part, Catherine Destom Bottin note que le militantisme féministe recourant au terme radical de féminicide a explosé la notion de crime passionnel en en faisant un fait social dont l’éradication passe par le combat politique contre la domination patriarcale.

Au  R2R, Réseau ravitaillement des luttes du pays rennais, la radicalité c’est soutenir des collectifs de lutte, de transformation sociale, sous forme de cantines solidaires,  ravitaillement des piquets de grève, des manifs, le soutien humain, financier ou matériel.

Bénédicte Goussaut interroge le phénomène pour mieux le cerner, radicaux Mélenchon et son programme, radical Zemmour, radical le boycott de l‘élection présidentielle qui propose que les « simples » gens se sentent aptes à mettre à bas une institution et pas des moindres ? Richard Abauzit pose que le capitalisme a atteint sa date de péremption et s’effondre sur ses bases. Dès lors, être « radical » […] ne peut vouloir dire que poser les bases d’une société débarrassée du capitalisme,[…] où le peuple prend en mains les décisions qui le concernent. Pour Saïd Bouamama,  nous sommes entrés dans une séquence historique de radicalité populaire. Des Gilets Jaunes au mouvement anti-pass en passant par les grands mouvements […] réforme des retraites, loi travail, violences policières racistes, ce besoin de radicalité populaire prend la forme de mouvements sociaux.

Bonne lecture

L’équipe de rédaction


LES ÉLÉMENTS DE CE DOSSIER

Vous trouverez ci-après l’énumération des articles et documents constituant ce dossier. Pour chacun, un lien, qui vous en permet la lecture intégrale.

L’immédiat et la rupture

Construire un pont entre les besoins immédiats et la rupture avec l’ordre capitaliste

Par Patrick Le Trehondat

(Suite de cet article en cliquant sur le visuel)

Pour moi la radicalité c’est ouvrir une porte sur une émancipation, construire un pont entre les besoins immédiats et la rupture avec l’ordre capitaliste. Avec la gauche, et même avec la gauche radicale, cette porte s’ouvre trop souvent sur l’État à qui l’on demande d’organiser le changement voire la rupture. On ne peut pas déléguer à l’État l’émancipation. Elle doit procéder des exploité·es et des opprimé·es eux-elles mêmes qui doivent construire leur propre autodétermination, leurs propres usages et règles de vie, leur propre économie politique, bref construire leur propre alternative ici et maintenant en toute indépendance. Au cœur de cette démarche, la stratégie autogestionnaire conçue comme un but, un moyen, un chemin.


Radicalité et conscience de soi

Par Pierre Zarka

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Face à la gauche molle, on oppose souvent des mesures qui disent rompre avec le capitalisme. La plupart du temps, ces mesures sont de fait empruntées à la nostalgie des années 1945 et 50 à savoir faire accepter au capitalisme des réformes. Or nous avons changé d’époque : désormais chaque mesure structurelle met en cause l’existence du système : développer les services publics c’est moins d’argent pour le capital ; aujourd’hui il est plus rentable financièrement de spéculer que de faire travailler : moins besoin de main-d’œuvre donc moins besoin d’école ou de santé ; élargir la démocratie c’est perdre du pouvoir. Il n’y a de radicalité qu’en allant chercher des solutions qui mettent en cause l’existence du capitalisme.



Urgence de la radicalité

Par Sylvie Faye Pastor

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Qu’est-ce que la radicalité ? Une réaction à une large prise de conscience de notre situation actuelle : les prévisions pessimistes sur le changement climatique ne sont plus des vues théoriques extrêmes mais des réalités quotidiennes qui hypothèquent la survie sur la planète. Pour un très grand nombre de personnes, les difficultés s’amoncellent, jour après jour, sans solution claire. Les problèmes pour s’alimenter, se loger, se chauffer, se déplacer, se soigner, envahissent le quotidien, ne laissent plus la place à une vie agréable, voire simplement décente. Les services publics et les institutions deviennent maltraitants à force de rationnement.


Radicalité, rupture ou alternatives

Par Daniel Rome

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Radicalité. Ce mot dans la langage politique est ancien puisqu’il a donné naissance au parti radical à la fin du 19ème siècle. Il a plusieurs significations dont celle de revenir à la racine des choses. Et rappelons que la radicalité est un terme utilisé aussi bien par l’extrême-droite que par d’autres forces politiques. Au fil du temps les discours de modération n’ont plus été à la mode et celle ou celui qui se prétendait radical, ou porteur de radicalité était considéré comme une personne de conviction car il/elle abordait les problèmes sur le fond. Mais à force d’utiliser ce mot on ne sait plus très bien de quoi on parle. Quand est évoqué l’islamisme radical, on signifie extrémisme, aller au bout d’une démarche, d’une logique de pensée et refus de composer avec d’autres points de vue qui seraient considérés comme plus réformistes. Dans ce cas on pense à violence.


Radical et réaliste

Par Vincent Présumey

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Qu’est-ce que la radicalité en politique, me demandent les amis de Cerises ! Belle question, qui tombe évidemment à pic par les temps qui courent, où nous tentons de faire percer une option radicale et réaliste : le boycott

Je viens d’associer les mots « radical » et « réaliste ». C’est fondamental : prendre les problèmes à leur racine est réaliste, mais paraît souvent utopique si l’on s’attache à la surface des choses. Quoi de plus radical par exemple que cette démarche de Marx se demandant ce qu’est la valeur de la marchandise exprimée par son prix monétaire, et qui remonte au travail constitutif de cette valeur, mais pas du « travail » en général, mais le travail abstrait, socialisé sous la forme monétaire précisément, visant son auto-accroissement : forme spécifique au capitalisme.


Appeler un chat un chat

Par Catherine Destom-Bottin

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Radicalité dit ce qui est relatif à la racine, à l’essentiel, à l’origine d’une chose, d’un phénomène. Dans le champ politique radicalité désigne ce qui a une action décisive sur les causes profondes d’un phénomène. Ce qui n’admet d’atténuation sauf à changer de sens.

Évoquons rapidement la notion de radicalisation. On devrait entendre ici, le chemin de ceux qui transigent de moins en moins. Le mot désigne, dans le vocabulaire gouvernemental et celui de la presse publique ou privée contrôlée par l’argent ce qu’il faut dénoncer, à l’école ou au boulot pour mettre un terme aux attentats terroristes. Ce retournement du mot dit l’inquiétude politique qu’il produit parmi les couches dominantes.


Une stratégie de nature révolutionnaire

Par R2R (Réseau de ravitaillement des luttes du pays rennais)

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« Il ne peut pas y avoir de gauche radicale parce qu’on ne peut pas être trop pour la justice, trop pour l’égalité, trop pour la liberté; ça n’a aucun sens. Il ne peut y avoir par définition qu’une seule gauche, qui est celle qui va au bout des exigences qui portent ce type de valeur, et ensuite il peut y avoir des nuances de droite. » G. de Lagasnerie

Pour le R2R, la radicalité, c’est soutenir des collectifs de lutte, de transformation sociale, et non pas des individu.es ou des projets portant des « alternatives » ne remettant pas en cause le système capitaliste et ne portant pas un rapport de force réel dans la société : les alternatives néo-rurales, le féminisme carcéral, l’anti-racisme moraliste…


Radicalités ? Radicalité ?  Les radicalités ?

Par Bénédicte Goussault

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On pense très vite au radicalisme islamique versus la radicalisation et le radicalisme qui s’assortit de violences, est porteur de danger et qui aurait pour objectif la subversion de la société à travers un socle religieux.

Les féministes aussi peuvent être radicales : lorsqu’elles attaquent par la violence les racines du problème des dominations et de l’oppression, c’est-à-dire la société patriarcale comme système social dans sa globalité.

Donc radicalité impliquerait une revendication d’un changement brutal et en profondeur de la société politique, religieuse, ou familiale et une part d’utopie et d’exigences non satisfaites.


L’espoir collectif des jours heureux

Par Richard Abauzit

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Tout le monde ne met pas la même chose derrière les mots. C’est sans doute une des raisons qui explique que les révolutionnaires de papier ou du clic se retrouvent souvent, poissons sans eau, dans l’entre soi, et se disputaillent sans fin quand ils ne finissent pas par s’insulter, loin des classes populaires.

Depuis une quarantaine d’années, les dominants, et de façon croissante avec la dégradation du rapport de forces, imposent leurs mots et leur syntaxe. Combien de syndicalistes, de membres d’associations parlent désormais avec les mots de l’ennemi de classe, dissolvant le social dans le « sociétal », la guerre de classes dans les « inégalités »,  les licenciements dans les « plans de sauvegarde de l’emploi », l’égalité à assurer dans les « discriminations » à prouver, la fraternité en actes dans « l’accompagnement » (comme pour les enfants), quand on n’a pas le contresens total lorsque, face à un nième projet de casse sociale, des syndicalistes, de la CGT à l’UNSA en passant par la FSU, parlent de « manque d’ambitions » !


Un besoin de radicalité populaire

(qui n’a pas encore trouvé son canal d’expression politique)

Par Saïd Bouamama

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Commençons par dire ce qu’elle n’est pas. La radicalité ne peut se réduire au choix de méthodes d’action violentes, ni à un programme formalisé de rupture avec un système de domination. L’histoire connaît de nombreux exemple de radicalités populaires non violentes même si elle est marquée aussi par de tout aussi nombreux exemples de radicalités violentes. De même elle compte des séquences de radicalité populaire portée par des organisations dotées d’un programme politique formalisé et d’autres caractérisées par la spontanéité de la colère sociale. La radicalité, celle en mesure d’avoir un effet de transformation sociale réel, ne se décrète donc pas. Elle se constate comme un besoin en recherche d’un canal d’expression. Elle exprime le sentiment, plus ou moins conscientisé, qu’aucune amélioration significative d’une situation vécue comme insupportable n’est possible, sans un changement d’ampleur.

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