Horizons d'émancipation

L’espoir collectif des jours heureux

(Cet article fait partie du dossier « Radicalité » que vous retrouverez en cliquant sur ce visuel)

Tout le monde ne met pas la même chose derrière les mots. C’est sans doute une des raisons qui explique que les révolutionnaires de papier ou du clic se retrouvent souvent, poissons sans eau, dans l’entre soi, et se disputaillent sans fin quand ils ne finissent pas par s’insulter, loin des classes populaires.

Depuis une quarantaine d’années, les dominants, et de façon croissante avec la dégradation du rapport de forces, imposent leurs mots et leur syntaxe. Combien de syndicalistes, de membres d’associations parlent désormais avec les mots de l’ennemi de classe, dissolvant le social dans le « sociétal », la guerre de classes dans les « inégalités »,  les licenciements dans les « plans de sauvegarde de l’emploi », l’égalité à assurer dans les « discriminations » à prouver, la fraternité en actes dans « l’accompagnement » (comme pour les enfants), quand on n’a pas le contresens total lorsque, face à un nième projet de casse sociale, des syndicalistes, de la CGT à l’UNSA en passant par la FSU, parlent de « manque d’ambitions » !

Certains mots changent de sens, avec la réalité des pratiques : par exemple qu’est-ce que « la gauche » ? Que veut dire être « de gauche » ? Les « socialistes » qui participaient avant 1981 aux Dîners du Siècle étaient-ils déjà de droite ou n’auraient-ils trahi qu’après ?

Dès lors, par opposition, on se met à utiliser des formulations diverses : « vraie gauche » ; « 100% gauche » ; « gauche radicale » ; « gauche de transformation »… qui se sont ajoutées à la traditionnelle distinction entre « révolutionnaires » et « réformistes » qui a priori partageaient le même but mais pas le même chemin.

Dire de quelqu’un ou d’un groupe qu’il est « radical » renvoie communément au choix des moyens, plus rarement aux fins poursuivies.

S’agissant des fins poursuivies, le capitalisme a atteint sa date de péremption et s’effondre sur ses bases dans un chaos croissant ; des foules immenses se sont mises en mouvement (Espagne, Tunisie, Égypte, Syrie, Gilets Jaunes en France, Liban, Chili, Inde pour ne citer que celles-ci) ; les pouvoirs en place ne tiennent plus que par la répression des corps et le détournement des esprits par les grands médias et la fachosphére ; la planète brûle et a soif. Dès lors, être « radical » au sens de s’attaquer aux racines des problèmes ne peut vouloir dire que poser les bases d’une société débarrassée du capitalisme, une société où le peuple prend en mains les décisions qui le concernent. Quelle que soit la dénomination employée, socialiste, communiste, humaniste, autogestionnaire, on n’a plus le choix de « la hauteur de la barre ». « Un autre monde on n’a pas le choix » concluait déjà en 2009 la chanson de HK « On lâche rien ! ».

Le capitalisme a atteint sa date de péremption

S’agissant des moyens, c’est-à-dire du chemin ou des chemins pour y arriver, la « radicalité » est le plus souvent associée à une certaine « violence », à sa nécessité et à la rapidité des résultats qu’elle est censée assurer. Ce que peut résumer la formule « la fin justifie les moyens ». Si la fin recherchée est celle évoquée ci-dessus, et pour dépasser l’opposition rhétorique entre l’urgence et les garanties de ne pas reproduire ce que l’on combat, l’expérience historique et la participation aux luttes indiquent que c’est « la fin qui juge les moyens ». Et que donc « la hauteur de la barre » pour les moyens ne peut être fixée à l’avance. Sans, par exemple, rien retirer du courage de certains « autonomes » qui fleurissent à chaque mouvement social d’ampleur, on peut estimer que toutes les barricades ou tous les blocages ne se valent pas. Comment ne pas voir la différence entre quelques feux de poubelle, barrières déplacées et projectiles lancés sur la police par un petit nombre d’ « autonomes » et l’insurrection en cours en Guadeloupe et en Martinique ? Il y a là le nombre agissant et la légitimité auprès de ceux qui ne sont pas dans la lutte, garants de victoires ou, au minimum, de moindres reculs, le tout accroissant le rapport de forces pour la suite.

L’extrême-droite organisée et la diffusion de leurs haines

Les buts de l’extrême-droite organisée ne sont pas les mêmes que ceux évoqués plus haut et si elle surgit quand la lutte sociale (gilets jaunes par exemple) ou politique (périodes électorales importantes) est très forte, c’est pour détourner la lutte de ses buts ou/et pour s’y attaquer physiquement. L’infiltration des gilets jaunes sur les deux premières années a été pour l’essentiel un échec en raison d’une part des revendications sociales d’égalité que ceux-ci portaient et d’autre part de la durée du mouvement. Sur l’épidémie leur présence dans les manifestations contre le passe sanitaire puis vaccinal est, progressivement, camouflée sous diverses appellations  et mots d’ordre singeant ceux traditionnels de la gauche ou mettant en avant le droit à une « liberté » si abstraite que, libertariens et libertaires néophytes peuvent s’y reconnaître.

Il reste que le travail nécessaire pour écarter la confusion exige d’être présent dans ces manifestations, ce que font les gilets jaunes qui n’ont pas lâché prise. Force est de constater que l’extrême-gauche politique et la gauche syndicale, pour l’essentiel, réitèrent l’erreur, ou plutôt la faute, déjà faite avec les gilets jaunes : on n’y va pas parce qu’il y a des fachos. Or c’est précisément parce qu’il y a des fachos qu’il faut y aller ! Les gilets jaunes qui n’ont pas lâché font depuis trois ans la démonstration qu’il n’y a que dans la lutte que peut se maintenir le but et que peuvent être mis de côté, voire reculer, les détournements sur les boucs-émissaires (musulmans, arabes, juifs, prétendus « assistés », privés d’emploi, immigrés, syndicalistes, et tout ce qui peut être désigné comme de gauche). Et ce d’autant plus que les principaux médias amplifient la fachosphére qui, camouflée ou non, prospère sur les réseaux dits « sociaux ».

La participation à la lutte, qu’il s’agisse de celle des gilets jaunes ou de la fraction de la population issue de l’immigration, est la seule voie qui permette de renouer les liens collectifs disparus, à l’intérieur des classes populaires et entre classes populaires et classes « moyennes ». Cette participation permet de vérifier, et surtout de ressentir une différence concrète entre la « gauche de transformation » et l’extrême-droite : la joie, ainsi que l’a constaté et décrit F. Bégaudeau dans son dernier livre. Même si les fachos n’ont pas de tristesse. De cela ils ne sont pas capables, car la tristesse se conjugue avec la joie, la joie qui vient avec l’espoir collectif des jours heureux.

Richard Abauzit

Gilet jaune Rond Point de Montpellier

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