Horizons d'émancipation

Démocratie : le pouvoir du peuple ?

Démocratie représentative, économique, directe totale, la réunion débat   co-organisée le 19 janvier dernier par l’Association Autogestion (AA), l’Association des communistes unitaires (ACU), les Amis de Tribune socialiste (ATS), Cerises, l’Observatoire des mouvements de la société (OMOS), le Réseau pour l’autogestion, les alternatives, l’altermondialisme, l’écologie et le féminisme (AAAEF), le Temps des lilas et l’Union syndicale Solidaires, des membres d’Ensemble et du NPA, a tenu ses promesses et appelle à des suites . Retenez d’ores et déjà la date du 23 mars.

Prologue

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Le dossier qui suit, s’inspire des problématiques qui ont émergé lors des échanges et s’ancre dans une actualité brûlante. Dans un contexte de crise aiguë du système représentatif, nous retenons du mouvement des Gilets jaunes cette aspiration très forte à conquérir d’autres pouvoirs que le simple droit de mettre un bulletin dans l’urne. La démocratie comme but et moyen pour s’émanciper, Cerises interroge les contradictions du mouvement actuel.


Vous avez dit système représentatif ???

par Bénédicte Goussault

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Les G.J n’ont pas fini de nous interroger, notamment à propos de la démocratie et du système représentatif. En effet, leurs interventions sur la scène nationale (et internationale) révèlent, dans toute la violence et le désordre qu’elles expriment, la crise et l’inadéquation du système représentatif. Une des explications de ce mouvement, et d’autres aussi (les femmes , les migrants, les fonctionnaires, les enseignants…) c’est la conviction de n’avoir aucun autre pouvoir que celui de la rue et du désordre et de n’être absolument pas représenté par le politique, qui, comme l’économique, n’est qu’au service des intérêts d’une classe. D’où la dénonciation d’un système vertical ; mais aussi la facile récupération et instrumentalisation anti élites de RN. Et d’où le rejet de toute forme de représentation qui ne représente pas, jusqu’aux syndicats qui, dans des formes de luttes classiques, se font déborder pas leurs bases avec une dissociation du social et du politique « de la rue aux urnes » ou des urnes à la rue ..

Le peuple concret n’a pas d’évidence sociologique, il est à construire

Les G.J ont développé sur les rond points, et à travers les réseaux sociaux, (outre un fort sentiment d’injustice et de mépris à leur égard), un sentiment d’appartenance (conscience de classe aurait-on dit en d’autres temps), de faire masse, et de représenter le peuple. Comme, historiquement, l’ont souvent fait les ouvriers . Ce peuple souverain mais sans autre pouvoir que celui de mettre un bulletin dans l’urne, ce que ne font même plus un grand nombre de citoyens face au sentiment d’inutilité .

Ce peuple dont, Sieyès, pilier du Tiers État, dit à la Convention : « qu’il ne peut parler par lui-même parce qu‘il n’a pas d’existence politique propre ; qu’ il ne peut parler que par ses représentants », ou, comme le dit Cabanis « tout se fait en son nom mais sans lui ».[1] Voila d’où vient le mal.

C’est dire toutes les difficultés auxquelles se heurte l’idée (idéal) du pouvoir et de la souveraineté du peuple depuis la révolution qui prétend l’instaurer. Ce qui induit d’ailleurs la ou les difficultés du principe de représentation. Ceci amène à penser la dissociation entre le principe ou l’abstraction de la souveraineté du peuple et sa mise en œuvre notamment à travers la question de la représentation. Le principe d’égalité par exemple qui nous fait considérer que chacun est sujet de droits et que tous ont les mêmes droits, est une fiction juridique qui désubstantialise le social pour ne considérer les individus que de façon abstraite et sans consistance propre. Il y a contradiction entre le principe politique et le principe sociologique .

Face à la fragmentation sociale, la démocratie ne peut exister que dans la confrontation et le conflit entre groupes sociaux, le consensus fait taire les minorités ou dominés. Entre la totalité et l’incarnation des particularités, la figuration du peuple ne peut se faire que par une fiction et cela depuis le contrat social. La représentation ne peut en effet pas être l’échantillon (terme de sociologie quantitative) de la population représentant ses différences et ses particularités, mais doit être une figuration de la totalité. Le peuple concret n’a pas d’évidence sociologique, il est à construire.

Le problème s’étend à la démocratie dans l’entreprise : une démocratie économique totale : des unités de production dirigées par leurs travailleurs mais liées entre elles par des communs sociaux géographiques — eux mêmes démocratiques — qui socialisent les revenus et les investissements. La perspective de la démocratie économique permet d’envisager une démocratie qui s’établit à l’échelle de l’ensemble de la société. Le capital n’existe plus en tant que pouvoir, en tant que rapport social. Point constitutionnel novateur : interdiction de la propriété dominante, d’une propriété que l’on utilise pas.[2]

Dans de réels systèmes participatifs , l’État et le pouvoir ne devraient être que les coordonnateurs de la mise en cohérence des débats

Le XXème siècle voit advenir ce que Pierre Rosenvallon appelle la « démocratie d’équilibre ». Elle résultait de la reconnaissance du rôle des partis, de nouvelles techniques électorales et d’une place faite aux corps intermédiaires comme les syndicats, des conseils économiques et le développement des sciences sociales. Elle n’est qu’une réponse imparfaite, circonstancielle et précaire aux apories de la démocratie et ne résout pas les tensions entre le social et le politique. Cette démocratie d’équilibre oscille entre deux écueils : le totalitarisme comme utopie d’une société homogène et unifiée et d’un pouvoir confondu avec elle ; ou le pluralisme d’une multitude de segments limités de la société et de groupes d’intérêts négociant directement avec le pouvoir[3].

La nécessité donc de process de concertation et de participation des citoyens aux décisions ; le RIC interroge, comme beaucoup des expériences de participation, qui, soit, ont échoué, soit, furent peau de chagrin, alibi et légitimation du politique aussi bien dans les entreprises, que dans les services publics.  Dans l’éducation nationale par exemple, CA, CDEN, CSE, commissions paritaires « toutes ces instances où nous (travailleurs et même syndicats) prenons la parole sans être jamais entendus »[4]. Dans les comités de quartiers dans les villes, qui ont souvent réuni à nouveau les catégories sociales proches des élites, et ont vu une désaffection du fait qu’ils n’avaient pas eu de réel pouvoir de décision. Dans de réels systèmes participatifs , l’État et le pouvoir ne devraient être que les coordonnateurs de la mise en cohérence des débats. Il est peu probable que ce gouvernement se résolve à travers le RIC à un processus de démocratie directe.

De l’Autogestion, nous disions qu’elle était un but, un chemin et un moyen. C’est toujours vrai aujourd’hui en ce qui concerne la démocratie : une requête permanente dans laquelle il ne faut pas faiblir : il y a diverses solutions. Une chose reste certaine, un des verrou aujourd’hui de la démocratie, c’est la démocratie économique, c’est l’éviction des actionnaires et l’abolition de la propriété dominante qui est le prochain progrès de l’humanité à réaliser.[5]

[1] Marc Belissa ; Yannick Bosc Le Directoire ; La fabrique. 2018.

[2] B.Borrits ibidem

[3] P.Rosanvallon le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France .

[4] Sylvie Larue ibidem

[5] B.Borrits Ibidem


«Sur l’écran noir de mes nuits blanches[1]»… le jaune!

 par Patrick Silberstein

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Dans Les Temps modernes, Charlot ramasse un drapeau tombé d’un camion et court pour le rapporter. Une foule sortie d’on ne sait où se précipite derrière lui… C’est ça qui est bath dans le cinoche en noir et blanc: même les Miró voient les couleurs. Le technicolor aurait-il obscurci notre vision? Cônes et bâtonnets se mélangeraient-ils les pinceaux?

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La France black-blanc-beur en colère noire s’est habillée de jaune. Drôle d’idée aurait-dit mon grand-père rouge qui était dans le « schmates[2] ». Si t’ajoute dans le pot que pour compliquer le tableau, les jaunes ont ressorti les drapeaux tricolores et que les vert-de-gris et les chemises brunes s’en sont mêlés, le rouge moyen est blême. Normal ! Il faut s’habituer au noir. Surtout quand on a soi-même éteint la lumière.

Au milieu des palettes, Jackson Pollock jette un œil gris sur ses compagnons. Il se gratte la gapette, tire sur son bleu et froisse sa blouse blanche. «Mais où donc ont-ils planqué leur spectromètre de masse?» Enterré quelque part dans le bric-à-brac de l’amphi Richelieu et de la place Kossuth? Sont-ils frappés d’achromatopsie[3] au point de ne pas voir la couleur qui se cache derrière le jaune?

«Ensemble de radiations monochromatiques résultant de la décomposition d’une lumière», selon La Rousse, le spectre ça tache et s’attache. Il suffit pourtant de quelques prismes pour faire l’arc-en-ciel. Et la lumière fut sur les bancs des Beaux-Arts. Tamisée certes mais le clair-obscur c’est flashy, surtout quand trop de lumière nuit.

Les bourgeois éclairés, tels Orange, un peu verts de trouille, ont lâché quelques pièces jaunes pour que le mélange des couleurs ne coule pas sur leurs costumes gris.

Le jaune éclaire la rue, sortons nos pistolets (à peinture) et graphons revendications sociales et démocratiques radicales. A quoi bon avoir un chevalet sinon ?

« Il faut savoir foncer dans le provisoire. À condition de ne pas oublier que c’est du provisoire» (Lucien Febvre).

[1] Claude Nougaro.

[2] Mot juif désignant fabrication et commerce de tissu

[3] L’achromatopsie est une pathologie du système visuel qui se manifeste par une absence totale de vision des couleurs.

Erratum

Dans notre dossier du mois de février s’est glissé une erreur à propos du schmates défini comme un mot juif… (voir note [2] ci-dessus)

Qu’on se le dise: il y a des blagues juives (à la télé en ce moment), des mères juives, mais pas de langue juive. Les juifs pratiquant prient en hébreu. Les Juifs parlent la langue du pays d’établissement, mal au début. Ils parlent l’hébreu en Israël. Ils parlent (parlaient) le yiddish en Europe ukraino-russo-polonaise, orientale et centrale (ce qui a fait, selon Trotski qui ne le parlait pas, de cette langue, par la grâce de la diaspora et de l’Internationale, une des langues de la révolution d’Odessa à New York en passant par Belleville. D’autres encore parlaient le ladino dans le bassin méditerranéen, voire en Amérique du Sud. Mais ils ne parlent pas le juif et ne l’ont jamais parlé. Il n’y a que les libraires de la FNAC et les idéologues sionistes pour classer en  » littérature juive » les auteurs yiddish et les auteurs séfarades.

Azoï

Patrick


 

Que disent les enquêtes sur les Gilets Jaunes ?

par Henri Mermé

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La principale enquête regroupant 70 chercheur-e-s. sous forme de questionnaires et entretiens en tête-à-tête sur les rond points et les manifestations a été faite à l’initiative de chercheur-e-s du Centre Emile Durkheim de Bordeaux. Une première communication a été faite en décembre 2018 sur un échantillon de 166 questionnaires et une autre portant sur environ 700 questionnaires dans les villes suivantes (Bordeaux, Caen, Rennes, Grenoble, Montpellier, Marseille, Paris) et leurs régions est actuellement en cours. Les principaux résultats encore partiels sont les suivants :

Le profil des manifestant-e-s montre une assez grande mixité avec une proportion de 57 % d’hommes contre 43% de femmes, certes sans réelle égalité mais supérieure par exemple à ce qui avait été constaté lors de Nuits Debout où la proportion était de 2/3 hommes, 1/3 femmes. Lors des manifestations il y a une plus grande visibilité des femmes avec en particulier des marches de femmes mais aussi une grande hétérogénéité des revendications certaines étant très traditionnelles (maternité, enfants, familles) et d’autres relevant de la tradition féministe.

40% déclarent n’avoir jamais fait de manifestations

33% se déclarent ni de gauche ni de droite

43% sont plutôt de gauche

17% plutôt de droite avec une préférence pour les extrêmes

7% refusent de répondre

La moyenne d’âge de 47 ans est légèrement supérieure à celle de la population française 41 ans.

Répartition par catégories socio-professionnelles : agriculteurs 1%, artisans-commerçants-chefs d’entreprises 9%, cadres 8%, catégories intermédiaires 8%, employés 20%, ouvriers 16%, inactifs dont retraités et chômeurs 33%

Revenu médian 1800 euros par mois soit un tiers de moins que le revenu médian français

Niveau de formation : aucun diplôme 8%, CEP-Brevet 6%, CAP/BEP 28%, Bac 20%, Bac +2 : 23%, Bac +4 : 5,14%

Engagements. 40% des interrogés déclarent n’avoir jamais fait de manifestations et le rapport à la politique est le suivant : outre 7% qui refusent de répondre, 33% se déclarent ni de gauche ni de droite et pour ceux qui répondent 43% sont plutôt de gauche et 17% plutôt de droite avec une préférence pour les extrêmes.

Ce mouvement très hétérogène dans son rapport aux questions sociales et politiques est en évolution ce qui se traduit par des changements dans ses revendications. Au départ lancé sur le prix du carburant il a d’abord débouché sur trois thèmes principaux (pouvoir d’achat, injustices fiscales et critique du gouvernement dont spécialement le Président Macron) puis enfin débouché sur des revendications institutionnelles en particulier le fameux RIC. Des questions comme l’immigration ou l’Europe n’apparaissent pas.

Une autre enquête a été menée par le collectif critique composé de chercheur-e-s et doctorant-e-s de Lille et Sciences Po Paris à partir de facebook et de 80 questionnaires dans la région de l’Oise ; celui-ci apporte des renseignements sur des aspects plus qualitatifs en particulier sur la taille des entreprises où travaillent les Gilets Jaunes et leurs rapports aux patrons. Si la méthode et la taille de l’échantillon induisent un biais il n’en demeure pas moins que les indications sont intéressantes. L’essentiel des Gilets Jaunes interrogés appartient aux milieux populaires hors de la fonction publique (ouvriers et employés) et aussi chômeurs et précaires et ceux qui travaillent sont dans des petites entreprises où le syndicalisme n’existe pas. Pour ce qui est du rapport aux patrons à la question posée : « Avez-vous fait une demande d’augmentation de salaire ? » il est répondu soit la réponse a été négative soit ce n’est même pas la peine de demander. Ces réponses sont des indications fortes pour expliquer que la question salariale ne se pose pas en direction des employeurs comme c’est le cas dans la tradition sociale habituelle mais en direction de l’Etat qui est directement interpellé.

Au total ces enquêtes montrent l’irruption d’un nouvel acteur. Certes d’origines diverses mais principalement issu des couches parmi les moins visibles de la société les classes populaires (employés et ouvriers) surtout des petites et moyennes entreprises, à laquelle s’agrègent des fractions de la petite-bourgeoisie et proches (socialement et spatialement) des classes populaires, ainsi que des retraités-e-s issu-e-s des mêmes catégories. Extérieur tant à la représentation politique, souvent rejetée, qu’au mouvement syndical qui par ailleurs a été ces dernières années en échec et depuis longtemps absent de ces secteurs, il unifie salarié-e-s et indépendants en dehors de l’entreprise, lieu habituel des luttes sociales, et se dresse directement contre l’Etat.


Gilets Jaunes :

L’extrême-droite en embuscade ?

 par Frédéric Bodin[1]

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A moins d’être député-e LREM ou éditorialiste sur BFM, personne ne peut résumer le mouvement des Gilets jaunes à un mouvement d’extrême droite. Pour autant, que des militant-es d’extrême droite y participent, que ce courant politique et ses multiples chapelles aient très vite décidé de le relayer, que des actes abjects aient eu lieu durant certaines initiatives sont des évidences qu’on ne peut et ne doit pas balayer d’un revers de la main en se contentant d’ânonner « qu’aucun mouvement populaire n’est chimiquement pur », avant de passer à autre chose. Cette présence, multiforme, de l’extrême-droite explique, en partie, la méfiance dont ont fait preuve nombre de militant-es et d’organisations de « notre camp » lors de l’émergence de ce mouvement, qui par ailleurs ne reprenait pas les codes et le vocabulaire habituel de nos milieux.

Cette présence, multiforme, de l’extrême-droite explique, en partie, la méfiance dont ont fait preuve nombre de militant-es et d’organisations de « notre camp »

C’est à travers la vidéo, aux 4,5 millions de vues, de Franck Buhler que le grand public, et le milieu militant, ont découvert les Gilets jaunes. Ce militant de Debout la France, exclu du FN l’an dernier après avoir publié des tweets racistes, ne sera pas considéré longtemps comme un représentant des Gilets jaunes, sauf par quelques médias comme la BBC. Il continue cependant son petit bonhomme de chemin et interviendra en mars dans un colloque de Riposte laïque. Parmi les nombreux « porte-parole », souvent auto-déclarés ou choisis par les chaînes d’information en continu parce que « bons clients », il n’est pas le seul à avoir des idées politiques extrêmement droites : Benjamin Couchy, l’un des plus médiatisés, est un ancien du « syndicat » étudiant UNI, et resté proche du groupuscule d’extrême droite UCODEL. A Limoges, les médias choisissent comme figure du mouvement Christophe Lechevallier, militant du FN. En novembre, l’exercice imposé de tout-e journaliste était d’examiner et de publier les comptes Facebook des autres « porte-paroles » : cela révélera des fréquentations pour le moins douteuses, de sites complotistes au soutien aux « policiers en colère ». Avant de faire le ménage sur ses comptes, Eric Drouet, qui reste le plus médiatisé, avait publié des messages très problématiques. Tant mieux s’il a changé, on y croirait d’autant plus s’il rompait tout lien avec le journaliste, ex-soralien mais toujours d’extrême droite, Vincent Lapierre, adulé par certains Gilets jaunes.

Dans les semaines qui précédent les manifestations du 17 novembre, alors que le mouvement social peine toujours à savoir comment se positionner, toutes les composantes de l’extrême droite vont appeler à y participer : de Riposte Laïque au RN, de Philippot à Soral, de l’Action Française à Debout la France, tout le monde veut en être, sentant « qu’il se passe quelque chose ». Et parce qu’il ne perd jamais une occasion de se faire un peu d’argent, l’escroc antisémite Dieudonné en profitera même pour faire fabriquer en urgence et vendre (20 euros !) des gilets jaunes floqués de son ananas.

La journée du 17 novembre confirmera les craintes de celles et ceux qui trouvent que l’extrême droite est quand même bien intégrée dans cette mobilisation, à défaut d’être à la manœuvre : à Bourg en Bresse, un élu local et son compagnon sont victimes d’une agression homophobe ; à Saint Quentin, une femme est contrainte de retirer son voile à un barrage routier ; à Cognac, une femme est victime d’insultes racistes devant ses enfants… et dans la Somme, des migrants cachés dans un camion sont dénoncés à la police par des Gilets jaunes. De nombreuses figures de l’extrême droite, de Gabriac aux cadres du RN, des responsables de Civitas à ceux du Parti de la France, multiplieront les selfies aux ronds points tenus par les Gilets jaunes, montrant qu’ils sont « aux côtés du peuple français ». Lors de la première manifestation parisienne, plusieurs figures de l’extrême droite radicale arriveront très tôt sur les Champs Élysées.

Mais avouons que la situation est bien souvent la même sur nos lieux de travail !

Au-delà de cette présence « physique » aux côtés des Gilets jaunes, c’est surtout sur les réseaux sociaux que l’extrême droite a manœuvré pour véhiculer ses idées et faire passer au premier plan ses obsessions et notamment celles autour de « l’invasion migratoire ». Dans les discussions des Gilets jaunes, ces questions ont été présentes, abordées sur des tons très différents selon les endroits, donnant lieu au meilleur comme au pire. Parfois, elles n’étaient pas évacuées, parce que trop clivantes au sein d’un même rond-point. Mais avouons que la situation est bien souvent la même sur nos lieux de travail !

La poursuite du mouvement en janvier va faire un peu changer la stratégie de l’extrême droite radicale : elle tente de se rendre plus visible, et de la façon qu’elle maîtrise le mieux, par la violence. Dans plusieurs manifestations, des militant-es syndicaux ou d’organisation de gauche ou des manifestant-es racisé-es, seront victimes d’agressions, parfois extrêmement violentes. A Paris deux faits extrêmement préoccupants auront lieu en janvier. La présence dans la coordination du S.O des Gilets jaunes de Victor Lenta, paramilitaire d’extrême-droite. Il est vite repéré et dénoncé, sans que cela ne change rien… jusqu’au 2 février, où il tentera une grossière manipulation, voulant faire croire que des militant-es antifascistes avaient attaqué Jérôme Rodrigues, ce qui sera clairement démenti par l’intéressé lui-même.

Moins grotesque, l’attaque à deux reprises le 25 janvier du cortège du NPA par les Zouaves, groupe affinitaire d’extrême droite, montre une escalade préoccupante. Si depuis le début des manifestations, à Paris comme dans d’autres villes, des heurts avaient pu avoir lieu entre militant-es d’extrême droite et des manifestant-es qui refusaient leur présence, l’attaque d’un cortège constitué, et la revendication de cette agression, montre bien que l’extrême droite n’a pas changé de nature.

[1] Frédéric Bodin est membre du Secrétariat national de l’Union syndical Solidaires. Sur l’extrême droite dans le mouvement des Gilets jaunes, comme sur tout ce qui touche à l’extrême droite en général, de nombreuses informations sont disponibles sur le site de La Horde : http://lahorde.samizdat.net/

Du confusionnisme, sans doute, mais pas que chez les Gilets jaunes.

D’un mouvement parti sur des revendications concernant des taxes sur l’essence et soutenu dans un premier temps par les petits patrons du transport routier on pouvait légitimement craindre un certain confusionnisme. Cela a évidemment été le cas, et nous avons été nombreux-euses à nous interroger (et à continuer à le faire) par exemple sur le sens réel de ces références incessantes au drapeau tricolore ou à la Marseillaise ou le caractère inter-classiste du mouvement. Nous avons pu nous agacer de voir, dans un premier temps, cette volonté de convaincre les «forces de l’ordre» de rejoindre ce mouvement, avant d’être étonné-es de la violence de certains affrontements avec la police de la part de manifestant-es peu habitué-es à ce genre de pratiques et pas seulement dans les manifestations parisiennes une fois qu’il était clair que « la police n’est pas là pour nous protéger ».

Mais le confusionnisme est aussi venu de là où on ne l’attendait pas forcément. François Ruffin rendant hommage à Etienne Chouard, l’idiot utile du soralisme, et le remettant sur le devant de la scène, c’est affligeant. Mais cela l’était sans doute moins que les propos d’Eric Hazan expliquant que « « Les ennemis de mes ennemis ne sont pas vraiment des amis, mais un peu quand même. » On sait ce que à quoi de telles positions peuvent conduire certaines organisations, par exemple au plan international. Mais au-delà de donner de la matière à ceux qui rêvent ou fantasment un front des « anti-système » (et qui jusque là ne se trouvaient pas vraiment dans le camp des révolutionnaires) c’est un coup porté à celles et ceux qui luttent contre la présence et la banalisation de l’extrême droite dans ce mouvement et ses suites.

Vous avez dit complotisme ?

De Jacline Mouraud, présentée comme la première représentante officielle des Gilets jaunes et qui colporte les fumeuses théories comme les délires sur la «disparition de la France» suite au «pacte de Marrakech», du retour «les juifs tiennent les banques et les médias» au « tous les commissaires de police sont francs-maçons», en passant par les «questionnements» sur l’attentat de Strasbourg, ces dernières semaines ont été riches en diffusion parfois simplement réactualisées, des thèses complotistes, souvent ridicules, parfois ignobles.

On le sait, le souci principal avec le complotisme, c’est qu’il crée des leurres et des diversions et évite de nommer les choses et le système pour ce qu’il est : le capitalisme. Mais l’autre souci avec le complotisme, c’est qu’il permet aux défenseurs du capitalisme et de L’État de dénigrer et disqualifier facilement toute critique de ce qui est présenté comme la vérité officielle.

Ainsi, dès le début décembre, c’est l’ensemble des Gilets jaunes qui étaient présentées comme des complotistes… ce qui dans la bouche d’un ministre ou d’un éditorialiste est une insulte suprême… quand bien même ce ministre ou ces éditorialistes tentent pendant 48 heures de nous expliquer que les violences sur les Champs Elysées, c’est la faute à Julien Coupat !


 

Les organisations du mouvement ouvrier en difficulté ?

par Christian Mahieux et Daniel Rome

CHRISTIAN MAYEUX RESPONSABLE NATIONAL DE SUD RAIL , LE 08 04 2009, PARIS.

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17 novembre 2018 : à la suite d’un appel sur les réseaux sociaux, des milliers de personnes se mobilisent dans tout le pays, notamment contre une nouvelle taxe sur les carburants qui va avoir pour effet de réduire les revenus de millions de gens déjà touchés par une politique salariale et fiscale qui profite aux plus riches. Ils et elles décident d’endosser le gilet jaune obligatoire dans les véhicules. Ainsi naissent les « Gilets Jaunes », un mouvement social inédit, imprévu, surprenant à bien des égards. Personne ne s’attendait à un mouvement de cette ampleur, qui s’inscrit dans la durée et la radicalité, en clair la remise en cause de l’ordre néolibéral et capitaliste. Bien entendu la réalité est plus complexe que les simplifications auxquelles nous avons trop souvent recours. Bien sûr, l’extrême-droite a tenté d’infiltrer le mouvement, mais n’a-t-elle pas tenté d’infiltrer des syndicats, y compris les plus combatifs ? Oui, il y a eu des violences inutiles, mais il n’est pas question de les mettre à égalité avec la violence d’État, particulièrement importante depuis la mi-novembre. Et puis, qu’est-ce que la violence ? des vitrines cassées, des barricades dans les rues ou des milliers de personnes qui crèvent de froid ou de faim quand « tout est normal » ? Certes, une partie du patronat a appuyé le démarrage du mouvement… mais a désapprouvé bien vite sa continuité. Différentes approches pour analyser ce mouvement se font jour. En ce qui nous concernent nous regarderons plus particulièrement le rapport entre ce mouvement de contestation et de révolte et les syndicats de lutte.

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« Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’Histoire sera racontée par des chasseurs[1] »

Ce mouvement montre l’exaspération profonde de millions de personnes qui ont occupé les ronds-points, les péages, les zones commerciales puis ont manifesté les samedis après-midi dans toute la France. Pour reprendre les propos de Christian Laval et Pierre Dardot « les gilets jaunes que cela plaise ou non, ont réussi ce que trente ans de luttes sociales n’ont pas réussi à faire : mettre au centre du débat la question de la justice sociale. » Nationalement, les organisations syndicales[2] dans leur ensemble, excepté Solidaires, sont restées dans l’expectative[3] pendant un temps long. L’attitude de la confédération CGT peut apparaître surprenante. Elle co-signe un communiqué, avec tous les syndicats exceptés Solidaires, où est mis en avant la condamnation de la violence des manifestations, sans un mot sur celles de l’État, sa police et son armée ; et comme si la violence n’était pas avant tout sociale et due aux politiques menées depuis des années. Quelques jours plus tard, elle appelle à des journées d’action[4] avec une référence appuyée aux GJ.

Appeler les GJ à rejoindre les mobilisations syndicales…

Le mouvement de GJ affirme haut et fort qu’il ne souhaite aucune récupération, ni politique ni syndicale. La méfiance est forte à l’égard de ce que la « novlangue[5] » nomme les « corps constitués[6] ».

… ou se mettre au service du mouvement ?

Des organisations syndicales[7] situent leur stratégie dans l’accompagnement des politiques néolibérales et de ce fait récusent toute possibilité de soutien à un mouvement qui conteste les choix que ce/ces syndicats ont défendu. Comment comprendre les difficultés rencontrées par celles qui nous intéressent ici ?

  • L’essentiel des entreprises en France a moins de 20 salariés ; le mouvement syndical n’arrive pas à s’y ancrer. De même, vis-à-vis de la masse des chômeurs et chômeuses, des intérimaires, des CDD, des uberisés de toutes sortes… On les retrouve en nombre dans les Gilets Jaunes.
  • Ce qui se passe depuis novembre dans quasiment tout le territoire n’a pas de rapport avec ce qui ne s’est pas passé à Paris et en proche banlieue. Le mouvement des GJ n’est pas là où sont concentrés les sièges nationaux des organisations syndicales ; et si le fédéralisme est la règle, il n’en reste pas moins que nombre de décisions se prennent sur la base de réflexions liées au terrain le plus connu, en l’occurrence parisien. De ce point de vue, la quasi-inexistance de collectifs GJ et les particularités des manifestations hebdomadaires[8] ont contribué aux positionnements connus[9].
  • Ce mouvement se passe hors les entreprises. La faiblesse des Unions locales interprofessionnelles n’a pas aidé à ce que les collectifs syndicaux l’appréhendent correctement. D’autant qu’il y a un problème qu’on ne peut passer sous silence dans les exigences qui s’expriment : même si quelques revendications réactionnaires ont assez rapidement disparu, même si ce qui se discute dans nombre d’assemblées générales de GJ est un autre partage des richesses, une remise en cause du système capitaliste, l’égalité sociale, la démocratie radicale, il n’en reste pas moins que le patronat est fort peu interpellé. C’est une des raisons des absences syndicales, mais c’en est aussi la conséquence.
  • Y compris lorsqu’elles ont décidé de soutenir les GJ, nombre d’organisations syndicales l’ont fait de manière sans doute peu appropriée : au lieu d’appeler les GJ à rejoindre les mobilisations syndicales, ne fallait-il pas que le syndicalisme se mette au service du mouvement déjà existant ?
  • La question de l’extrême-droite d’une part, de ce qui construit autour des appels de Commercy d’autre part, sont évoquées par ailleurs dans ce numéro. Nous ne nous étendrons pas ici ; mais les deux sujets, tout à fait opposés, interpellent nos organisations syndicales.

Une partie non négligeable des difficultés à se positionner concrètement vis-à-vis du mouvement des GJ est sans doute liée à l’appréhension à agir en tant que force collective sociale et politique, politique et sociale. Car c’est un tout, et l’organisation syndicale, de par son caractère de classe inhérent à sa composition, est un outil indispensable pour agir sur ces terrains.

 

[1] Affiche du film d’Olivier Azam et Daniel Mermet « Howard Zinn, une histoire populaire américaine »

[2] Plusieurs organisations CGT (UD, Fédérations) ont désapprouvé le texte signé le 6/12 par la confédération et se sont impliquées dès le mois de décembre dans le mouvement GJ, comme à Toulouse. De même, quelques Unions locales Solidaires s’étaient mis à disposition du mouvement début novembre, avant le positionnement national.

[3] Nous citons la CGT et Solidaires, mais la FSU ou la CNT ont été très discrètes vis-à-vis de ce mouvement ; la CNT-SO a pris position pour le soutenir en janvier.

[4] Le 14 décembre, et plus encore le 18, n’ont guère été des succès ; mais on ne peut reprocher à la confédération CGT d’avoir tenté d’impulser une dynamique ; peut-être y a-t-il à discuter, par contre, le rapport entre ces appels et les difficultés du militantisme syndical quotidien dans les entreprises, services et localités, ou encore la démarche unitaire ?

[5] La novlangue néolibérale ; la rhétorique du fétichisme capitaliste, Alain Bihr, Co-éditions Page 2 (Lausanne) et Syllepse (Paris), 2017.

[6] Depuis des années, la propagande d’Etat et patronale assimile les syndicats à ces « corps constitués », également nommés « corps intermédiaires ». Ce qu’ils ne sont pas : le syndicat, c’est le regroupement de travailleurs et de travailleuses, quels que soient leur statut et activité, qui s’organisent pour défendre leurs revendications et changer la société ; il n’est pas question là-dedans de faire les intermédiaires, de gérer l’ordre capitaliste, etc. Evidemment, nous savons que la novlangue s’appuie, pour imposer ses termes, sur les choix faits par beaucoup d’organisations syndicales qui, réellement, s’institutionnalisent ; et ce n’est pas là une question de « base » ou de « sommet ».

[7] A des degrés divers, il s’agit de la CFDT, l’UNSA, la CFTC ou la CGC.

[8] Y compris, la place tenue par des groupes d’extrême-droite.

[9] Cela n’excuse pas les premières expressions de certaines organisations politiques particulièrement méprisantes pour la population qui se révoltait.

 


 

Avec nos excuses !

par Patrick Le Trehondat

Si j’étais un gilet jaune je présenterais mes excuses au mouvement ouvrier. En moins de trois mois notre mouvement n’a pas su résoudre la crise programmatique et organisationnelle du mouvement d’émancipation. Nous n’avons pas su faire fructifier les acquis historiques de la 1ere Internationale, les expériences (défaites) de la Commune de Paris et de la révolution russe, celle du Front populaire et de Mai 68. Oui, c’est vrai, l’extrême-droite s’est infiltrée dans notre mouvement et tente d’imposer son agenda contrairement aux partis et syndicats totalement immunisés contre ce danger et qui n’ont jamais connu de dirigeants en leur sein qui ont sombré dans la collaboration avec l’occupant nazi ou plus récemment de noyautage de leurs organisations. Il est vrai que sur des piquets de grève que vous organisez, nous n’avons jamais entendu de remarques sexistes ou racistes. Oui, je demanderai de l’indulgence car nous n’avons pas élu de secrétaire général et nous n’avons voulu construire une organisation pyramidale de notre mouvement ce qui a certainement nuit à notre efficacité. Nous ne sommes pas dotés de service d’ordre (d’ordre… mais lequel ?). Pire, nous n’avons pas déposé de déclarations de manifestations et nous avons librement choisi nos lieux de nos rassemblements. A Paris, nous avons choisi des quartiers bourgeois, car ces espaces ségrégués nous appartiennent aussi et nous nous nous sommes écartés du trajet processionnel République-Bastille. Irresponsables, nous avons déclenché une crise sociale et politique sans vouloir ouvrir de négociations sous les lambris dorés des ministères. Nous avons accéléré la crise sans fin de la 5ème République et contesté la démocratie représentative au profit de la démocratie directe. Nous avons ouvert nos propres parlements autour des ronds-points et décrété la délibération permanente sans respect pour le calendrier électoral alors que beaucoup veulent nous ramener dans une file d’attente devant le bien-nommé isoloir. Et pour tout cela, si j’étais un gilet jaune je dirai humblement : Excusez du dérangement !

 

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