Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Changeons le travail

Prologue

Après la table ronde sur les rapports entre travail et hors travail, Cerises s’intéresse au cœur même de l’activité humaine qui nous permet de faire société ensemble. Peut-on changer le travail ? L’évolution des forces productives ne conduit-elle pas à une remise en cause radicale de la coupure entre conception et exécution du travail ? Les syndicats, les partis prennent-ils la mesure des possibilités qu’ouvre une conception démocratique du travail ?

Des Scop aux expériences syndicales pour reprendre en main le travail, nous ne partons pas de rien.

 

21-Dossier-Pecheurréduit
© Rémi Petit/humain XXI

Humain 21 est une série de portrait réalisée par le photographe Rémi PETIT. Il s’intéresse aux personnes qui ont choisi de vivre de leur savoir-faire manuel dans le cadre de circuits courts. Pour le photographe, c’est une manière de mettre en avant la conscience de l’autre, et celle de la portée de ses actes.

Son protocole est simple : travailler au moyen format argentique en couleur, en lumière naturelle, ne faire qu’une seule photo par rencontre, toujours de la même manière, en pieds et le regard vers l’objectif, et demander à chaque personne qu’il rencontre et photographie de lui indiquer une nouvelle personne vers qui aller. Ainsi, il a rencontré près de 200 personnes, et effectué un tour de France, en plusieurs fois, entre 2014 et 2018.

 


 

Changer le travail, une utopie ?

par Sylvie Larue et Christian Mahieux

Sylvie Larue

CHRISTIAN MAYEUX RESPONSABLE NATIONAL DE SUD RAIL , LE 08 04 2009, PARIS.

 

Dans l’imaginaire collectif, seuls les artisans, les agriculteurs, les professions libérales ont le pouvoir d’organiser leur travail. C’est d’ailleurs au nom de cette formidable aspiration à pouvoir le faire qu’on nous vend «l’ubérisation» de la société

Effectivement, la relation de subordination à son employeur qui caractérise le salariat a des conséquences sur ce terrain aussi : on ne peut plus avoir la main sur l’organisation de son travail, on perd son autonomie, on accepte de travailler selon les objectifs et les consignes de l’employeur.

Cette coupure entre conception et exécution du travail est aujourd’hui en crise

C’est dans le cadre de cette subordination1 qu’a été inventé l’organisation scientifique du travail, et théorisé la coupure entre conception et exécution du travail. Externalisation du savoir des ouvriers, dépossession de la maîtrise du travail, hyperspécialisation et pour finir travail en miettes, répétitif et astreignant, l’organisation du travail a été profondément modifiée pour augmenter la productivité et répondre aux nouvelles exigences des capitalistes.

Nous faisons l’hypothèse que cette coupure entre conception et exécution du travail est aujourd’hui en crise. L’idée qu’il y aurait d’un côté les gens qui sont faits pour penser, commander, et de l’autre des gens qui sont faits pour exécuter, agir, a toujours été combattue par une partie du mouvement ouvrier. Sa réfutation est au cœur de combats pour l’émancipation, de résistances et luttes quotidiennes. Elle est déconnectée de la vie réelle, et ne correspond plus à l’état des forces productives. Le travail est de l’activité humaine, activité qui nécessite que l’on se mobilise entièrement, activité où l’on fait sans cesse des arbitrages, de plus en plus compliqués dans un environnement donné et dans une société de plus en plus complexe. Chaque jour les travailleurs-ses se démènent avec les moyens du bord pour accomplir les tâches qu’on leur assigne. Pour pouvoir le faire, ils-elles ont besoin de leur professionnalité, leurs connaissances, et leurs valeurs, de leur capacité à prendre des initiatives et à s’adapter face aux situations concrètes. Ils-elles ont aussi besoin des collectifs de travail au sein desquels il devrait être possible de débattre de la meilleure manière de résoudre les problèmes auxquels ils-elles sont confronté-es.

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Or les techniques de management développées depuis les années 1990 empêchent ces délibérations collectives sur l’activité et ont pour objectif de nier l’expertise des salarié-es. Les directions, les managers ont pour rôle de les transformer en militants inconditionnels de l’entreprise qui doivent renoncer à marquer le travail de leur personnalité. Normes, consignes, procédures, règlements censés guider l’activité de travail, elle-même de plus en plus évaluée et soumise à obligation de résultats, parfois imposées par des managers qui ne connaissent rien au métier, toutes ces prescriptions entrent en contradiction avec la nécessaire adaptation de l’activité en fonction des réalités concrètes, avec la liberté d’esprit qui permet d’inventer les moyens de résoudre les problèmes. De plus, des changements incessants de ces ensembles de prescriptions dénient l’expertise des travailleurs. Si dans un contexte où émergent de plus en plus rapidement de nouveaux savoirs, le travail doit effectivement évoluer, la stabilité est aussi essentielle. Tout changer continuellement et ne pas s’appuyer sur l’expérience des salarié-es, permet aux directions d’évincer les travailleurs-ses en tant qu’acteurs et actrices de l’organisation du travail, mais c’est à double tranchant : le risque est de détruire ce qui permet aux salarié-es de s’adapter dans leurs tâches.

Oser transformer le travail c’est rendre plus efficace l’activité syndicale

Le secteur public n’échappe pas à ces orientations. On ne compte plus le nombre de réformes de l’Éducation Nationale, ou d’injonctions nouvelles sans que les bilans ne soient tirés des précédentes. La RGPP, réforme des politiques publiques, grand chamboule-tout de la fonction publique destiné à réduire la voilure, faire mieux avec moins, a entraîné de nombreux dommages collatéraux et dénaturé nombre de missions des agents.

Dans le secteur privé comme dans le secteur public, ces nouvelles formes de management ont produit de la souffrance allant jusqu’à des suicides sur les lieux de travail (Orange, Renault, SNCF, parmi les cas, un minimum médiatisés, malgré la censure organisée sur ce sujet). Qu’à cela ne tienne, nos gouvernants successifs se sont appliqués à supprimer les thermomètres. Médecine du travail, inspection du travail, CHSCT sont mis à mal, voire supprimés.

Dans cette situation, devons-nous « seulement » revendiquer une RTT pour souffrir moins longtemps et nous émanciper hors de notre travail ? Ou décider de reprendre la main sur notre travail et pour cela avoir plus de temps pour nous reposer, nous cultiver et vivre mieux notre travail.

Tout ce qui concourt à reprendre la main sur notre travail est un grain de sable dans les rouages du système. Libérer les potentialités humaines, pouvoir donner individuellement et collectivement du sens à ce que l’on fait et comment on le fait, doit constituer de nouveaux objectifs de lutte et contribuer à créer de nouveaux affrontements avec les logiques capitalistes.

Développer des stratégies syndicales qui conduisent à s’intéresser au travail réel, développer des coopérations entre chercheur-ses du travail et militant-es, construire des démarches collectives pour rendre visible le travail de chacun-e et lutter contre l’intensification du travail, restent encore des expériences trop isolées. Pourtant, mettre en commun des difficultés individuelles permet de façonner un collectif, de mettre en question l’organisation du travail dans ses procédures, ses modes de contrôle et d’évaluation, son besoin de hiérarchie. Oser transformer le travail c’est rendre plus efficace l’activité syndicale. En transformant concrètement le travail et en faisant la preuve sur le terrain que les travailleurs-ses sont les meilleurs acteurs-actrices de l’organisation de leur propre travail, c’est aussi construire un chemin vers l’autogestion.

 

 

1- Management du travail mis au point par Frédéric Taylor et Henry Ford au début du 20ème siècle dans l’industrie.

 


À quelles conditions, le fait de se mettre en Scop permet-il de transformer le travail ?

par Benoit Borrits

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En France, la coopérative est une société commerciale de type SA, Sarl ou SAS dont les statuts comportent des formes dérogatoires telles que la délibération sur la base d’une voix par personne et la rémunération limitée des parts sociales. La forme Scop impose que les salariés soient majoritaires au capital et qu’ils représentent deux-tiers des voix.

Quelle que soit la forme de société, les propriétaires désignent la direction de l’entreprise, laquelle nomme l’encadrement qui fait travailler l’ensemble des salariés dans le sens des propriétaires. S’il s’agit d’une entreprise classique de type actionnariale, la motivation des actionnaires est de valoriser le capital : la direction a pour objectif de dégager une marge entre la valeur ajoutée et les salaires de façon à tirer de juteux dividendes. S’il s’agit d’une Scop, la direction est alors censée travailler dans le sens des salariés, ce qui nécessite de définir ce que cela veut dire.

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Notons tout d’abord que le sens de la subordination propriétaires-encadrement-salariés est déterminé par la nécessité, pour les actionnaires, de contenir la masse salariale dans la valeur ajoutée de façon à extraire du profit. Or ce modèle est en crise comme en témoignent les quelques expériences d’entreprises libérées, de sociocratie ou d’holacratie, dans lesquelles les propriétaires cherchent à repenser la hiérarchie de l’entreprise en faisant intérioriser aux salariés les nécessités des actionnaires : si les salariés sont appelés à débattre de tout et à s’auto-organiser, les sujets sensibles tels que les salaires ou les objectifs de gestion, restent soigneusement hors de portée du débat…

 

Paradoxalement, les Scop n’ont jusqu’à présent que peu investi ces nouveaux concepts et sont restées dans une subordination classique propriétaires-encadrement-salariés sauf que les propriétaires se confondent avec les salariés… ou presque. En effet, si les salariés doivent être majoritaires au capital de l’entreprise, rien n’impose qu’une majorité de salariés soient sociétaires. Il existe donc des Scop dans lesquelles le sociétariat est limité à une minorité des salariés – l’encadrement par exemple – et dont le fonctionnement ne diffère guère des entreprises classiques. La première condition d’un changement du sens du travail en entreprise est donc un sociétariat accessible à toutes et tous, avec le moins d’exceptions possibles.

 

Une fois ceci posé, la question du sens du travail reste entier. Si nous nous limitons à une lecture strictement libérale de la Scop, nous pourrions dire que l’objectif des salariés est de maximiser leur plus-value, sachant qu’ils la récupéreront intégralement puisque la notion de profit n’existe plus (on parle alors d’excédent de gestion). Le fait que l’orientation de l’entreprise se fasse par la valeur ajoutée et non le profit est donc une première avancée dans le sens d’un travail moins contraint par le profit, et s’orientant plus vers la validation marchande de la production.

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Pour autant, se limiter à cet aspect est réducteur dans la mesure où l’on constate que lorsque les salariés contrôlent leur direction, ils questionnent toujours les conditions de la production antérieure et souhaitent dépasser l’aspect strictement marchand de leur production, en y intégrant des critères de qualité et de sens du travail : allons-nous au travail le matin pour gagner notre vie ou pour réaliser un travail utile à autrui ? C’est ainsi que dans toutes les reprises en Scop par les salariés, on y constate une dimension sociale et écologique, les exemples les plus symptomatiques étant ceux de Scop-TI (ex-Fralib) ou les glaces La Belle Aude (ex-Pilpa) qui refusent désormais d’utiliser des arômes de synthèse dans leur production.

Une participation inclusive de toutes et de tous aux décisions de l’entreprise, un dépassement à réaliser de la hiérarchie encadrement-salariés : si la Scop n’est pas cela en soi, elle en ouvre la possibilité.


 

Organisation du travail et lutte de classes

par Pierre Zarka

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Cerises cherche à mettre en lumière ce qui est devenu souvent un angle mort de la lutte de classes, en tous cas de la part du mouvement social. L’organisation du travail (le management), s’appuie sur des travaux de sociologues et de psychologues en matière d’ergonomie du travail. Initialement, ces travaux visaient à mieux prendre en compte la part d’initiative possible des travailleurs, à réduire la pénibilité et le sentiment d’être l’appendice de la machine. La dénonciation de l’aliénation au (par le) travail a été un thème fort de Mai 68. Progressivement, le patronat s’en est emparé, pour, on s’en doute, tenter de résoudre une contradiction : comment accorder davantage d’autonomie aux travailleurs, mieux mobiliser l’individu dans sa totalité (les compétences) et verrouiller toute possibilité qu’ils en usent à leur avantage ? Jusqu’alors, c’étaient souvent les travailleurs et les syndicalistes qui encadraient les apprentis ou étaient les référents pour être informés sur le déroulement du travail. Progressivement, en développant le management, comme les cercles de qualité de la fin de la décennie 70, le patronat s’est approprié ce terrain. Le plus souvent, la volonté de ne pas se laisser intégrer, volonté justifiée, a conduit le syndicalisme à se couper de cet enjeu.

L’exploitation ne se limite ni au salaire, ni aux conditions de travail. Si dénoncer la souffrance au travail est nécessaire, ce n’est pas suffisant pour faire prendre conscience des chemins de la domination. Ceux-ci peuvent aller jusqu’à la chasse aux temps de pause qui permettaient aux travailleurs de se parler librement. Les suicides survenus dans le cadre des entreprises reflètent le mal-être provoqué par les protocoles. L’aliénation ne se limite pas à la soumission, elle est l’empêchement d’accomplir son propre devenir. L’identité en est déchirée.

La conséquence idéologique est structurante. Il reste du syndicalisme le plus souvent, la revendication salariale, la défense des postes de travail et de l’entreprise. Ces affrontements nourrissent du capitalisme une image d’injustice voire de brutalité. Mais de lui abandonner, au nom des urgences, le terrain de l’organisation du travail, de la production des méthodes, fait de lui, le seul capable d’organiser l’entreprise et au-delà d’organiser la société -même si c’est à son seul profit-. Lors du mouvement qui, il y a quelques années, avait animé ArcelorMittal, une Assemblée Générale a dénoncé l’inintérêt de Mittal pour la production d’acier, ajoutant qu’il avait bien fallu se débrouiller sans lui durant 20 ans. Conclusion ? « Il nous faut un repreneur » (sic). Plus largement, la moindre lutte sous-tend une question de pouvoir. Souvent non explicitée et donc la plupart du temps, perdue. L’enjeu de qui est le référent de l’organisation du travail est d’avoir un sérieux avantage sur cette question de pouvoir. Sortir l’autogestion de quelques cénacles ou de la défense d’entreprises menacées, passe par cet affrontement.


 

C’est loin l’Amérique ? Tais-toi et nage !

par Patrick Silberstein[3]

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Décembre 2018. À la veille des négociations contractuelles, la General Motors annonce 14000 suppressions de postes et la fermeture de cinq usines en Amérique du Nord. La direction affiche la couleur : « GM n’est plus une firme automobile et mise désormais sur les voitures autonomes », « GM ne veut plus d’émission de CO2, car l’avenir de la planète est en jeu »…

Dans la vraie vie, il en va tout autrement. La fermeture frappe en effet un des sites de production de la Volt, une voiture électrique et la GM produit toujours à tire-larigot des camions et des SUV. Amener les GM à résipiscence à la veille des négociations, réorganiser la production sur leur dos, augmenter les profits, c’est bien entendu l’objectif. Jusque-là rien de bien original.

2008 : en pleine débâcle financière, la Maison-Blanche et Ottawa renfloue la G.M avec le soutien de la direction du syndicat de l’automobile, l’United Auto Workers (UAW). Insatisfait des choix politiques de leur syndicat, un groupe de syndicalistes élabore un plan alternatif : un système de transports publics réduisant la dépendance à l’égard du pétrole et assurant la reconversion industrielle (bus, trains, éoliennes, etc.)[1]. Pour démontrer le « réalisme » de ses propositions, le groupe rappelle la facilité avec laquelle, en 1942, l’industrie automobile s’était mise au service de la production de guerre avant de se réadapter dès 1945 à la nouvelle conjoncture.

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2018 : alors qu’une certaine presse économique canadienne demande au gouvernement de nationaliser la G.M[2], une idée folle surgit de l’assemblée générale réunie à Oshawa (Ontario). Il faut prendre (takeover) l’usine et construire une alliance entre les lieux de production et leur environnement, entre salarié·es et communautés d’habitant·es. Pour que le ketchup prenne, il faut plus que défendre l’emploi, il faut un New Deal vert qui lui-même a besoin d’une large coalition de forces diverses que la gauche de l’Amérique sait construire.

Pour la syndicaliste Wendy Thomson, « l’argent public doit servir à construire un système de transports qui réponde aux besoins de l’Amérique». Retraitée de chez Ford, Diane Feeley synthétise dans Labor Notes une stratégie syndicale qui se décline mais ne se découpe pas : faire céder la G.M, maintenir l’emploi, réorienter l’entreprise vers la production de biens socialement utiles, impliquer salarié·es, résident·es et collectivités locales : « Les salarié·es de l’automobile et leurs communautés doivent pouvoir prendre ensemble les décisions nécessaires à la transition verte et à l’emploi.» Il faut pour cela « se saisir des usines et les réorganiser sous la forme de worker/community co-ops”».

[1] Ceci n’est pas sans rappeler le « plan de la Lucas Aerospace ».

[2] The Star, 26 novembre 2018; Sam Gindin, The Bullet, « Arguing for taking public control of the Oshawa plant».

[3] Membre du groupe de coordination de l’Encyclopédie internationale de l’autogestion (six tomes à paraître en avril 2019 aux éditions Syllepse).


 

Pourquoi s’intéresser au travail ?

Nathalie Pierrard (Sud-Rail)

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Quelle drôle de question pour une syndicaliste ! Du plus loin que je me souvienne, mon idée n‘était pas de m’intéresser au travail en tant que tel, mais de m’intéresser aux personnes qui évoluent dans le même collectif : comprendre les interactions entre les personnes, le détournement des consignes et des règles pour mieux vivre au travail, l’inventivité de chacun et chacune, etc.

S’intéresser au travail, c’est avant tout vouloir développer cette notion de collectif de travail. C’est l‘envie de faire partager des choses simples comme : « c’est ensemble que l’on fera avancer nos droits, qu’on satisfera nos besoins » et, ne rien omettre, même les plus petites initiatives…S’intéresser au travail, c’est aussi revendiquer des améliorations matérielles : un endroit décent pour déjeuner, des pauses pour souffler… Bref, la vie au quotidien. Et puis, quel que soit le travail que l’on réalise, dès lors qu’il s’agit d’une tâche socialement utile, comprendre que, lorsqu’on ne le fait plus, c’est la machine capitaliste qui peut s’effondrer.

S’intéresser au travail, c’est vouloir développer cette notion de collectif de travail

Celles et ceux qui produisent ont la richesse entre leurs mains. Ce qui me conduit aussi à dire que, s’intéresser au travail signifie comprendre le lien de subordination du contrat de travail…lien de subordination qui peut, selon les entreprises et leur règlementation, générer des souffrances extrêmes.

A la SNCF, l’embauche d’un futur cadre signifie 4 ans de période d’essai. Ceci illustre à merveille ce lien de subordination : il faut semer la terreur à tous les niveaux. Ce qui amène une autre question : s’intéresser au travail des cadres ? Compliqué pour un ou une syndicaliste : les dirigeants font de leurs cadres, un genre de courroie de transmission, de fusible, qu’ils ne craignent pas de faire disjoncter avec toute une panoplie d’entretiens individuels d’évaluation, de fixation d’objectif, etc. Alors la question de s’intéresser au travail pour un syndicaliste se pose en d’autres termes, il ne s’agit plus seulement du travail, mais des organisations du travail qui génèrent chez les salarié.es un réel mal-être parce que pas de moyens, des objectifs irréalistes, des pressions incessantes, des organisations qui laissent peu d’autonomie, cette autonomie qui rend le travail supportable.

Nous nous intéressons au travail dans la mesure aussi où, il s’agit d’exiger que les salarié.es aient les moyens de bosser : moyens humains, matériels, etc. Ce n’est pas le souci des patrons ! Nous passons un tiers de nos journées dans cette activité nommée « le travail ». Cela pèse inévitablement dans notre vie sociale et personnelle. Raison de plus pour s’y intéresser lorsqu’on veut changer fondamentalement la société !


Le Snep-Fsu

Ce syndicat représente10000 syndiqués pour environ 30000 enseignants d’EPS, et obtient 82 % aux élections professionnelles. Il revendique de prendre la main sur les contenus enseignés, et les grandes controverses de l’éducation.

Extrait du site http://www.snepfsu.net/ColloqueEPS2018/

En novembre 2018, le Snep-Fsu organise la 2ème édition d’un colloque sur l’éducation physique et sportive en France. Ce colloque, qui a un écho international, devient un lieu incontournable de débats et de rencontres sur l’éducation physique et sportive française et ses liens avec la société.

Plus de 80 intervenants(es) d’horizons très différents échangeront sur le sport, l’art et les questions sociétales. 24 enseignants(es) d’EPS présenteront des expériences vécues d’une EPS de l’enseignement d’un sport et d’un art émancipateurs, prometteurs pour l’avenir. Cette EPS du quotidien, ambitieuse et visant la réussite de tous et toutes, s’oppose aux réformes actuelles et aux enrobages notionnels qu’affiche l’institution, pour en camoufler l’ampleur. Les enseignants travaillent eux dans la vraie vie, celle où le besoin des élèves est d’étudier la culture des activités sportives et artistiques… A une école primaire qui peine à assurer l’horaire officiel, à des programmes collège vides, sans exigence d’apprentissage dans les Activités Physiques Sportives et Artistiques, à des réformes du lycée et de l’entrée dans l’enseignement supérieur qui discriminent et sélectionnent encore plus, le SNEP-FSU invente, reconstruit avec les collègues, des propositions alternatives. L’institution saura-t-elle rebondir sur cette formidable dynamique que sait faire vivre notre profession ?

Les enseignants travaillent dans la vraie vie

Ce colloque a pour ambition de travailler la place de l’EPS dans la société et l’école de demain. Un plongeon dans les tensions complexes que notre discipline entretient avec le sport, avec l’art et la société dans une Ecole qui, au lieu de délaisser les classes populaires comme celle que nous vivons aujourd’hui, saurait promouvoir l’ambition de démocratisation des savoirs pour tous et toutes.


 

Militant syndical, syndicat et travail

par Marc Tzwangue (SUD Renault)

29-Dossier-Marc-Tzwangue

Confronté à une organisation du travail et à des objectifs sur lesquels il peut difficilement peser, le militant syndical et son syndicat sont cantonnés, dans le meilleur des cas, à une défense et une organisation des travailleurs pour qu’ensemble ils améliorent leurs conditions de travail.

Dans cette société capitaliste, le travail est d’abord et souvent vécu comme une aliénation. Un travail prescrit sans vision de son utilité ni de sa finalité autre que celle d’enrichir une classe sociale de possédants. Le travailleur est, dans la plupart des cas, considéré comme un simple exécutant à qui on demandera peut-être, dans certaines entreprises, de trouver des moyens pour être encore plus productif, faire des économies ( prîmes de suggestions par exemple). L’organisation syndicale négociant le montant des primes…Le poids des chaînes.

Cette organisation archaïque du travail nie la capacité créative des travailleurs, qu’ils soient ingénieurs ou ouvrier de production, leur formidable potentiel d’innovation[1]. L’importance de l’entreprise comme création de liens sociaux, du travail comme émancipation. Elle les enferme dans un découpage des tâches et une non reconnaissance de leur travail. Les syndicats et les syndicalistes se sont adaptés à cette situation et ont pour la plupart été intégrés dans le système. Ceux sont des « partenaires » sociaux.

Les syndicalistes doivent aussi proposer des débats sociétaux

Dans certaines circonstances le syndicat peut être amené à utiliser les compétences des salariés pour proposer des contreprojets lors par exemple de la fermeture d’une usine ou d’une chaine de production. C’est ce qui avait amené la CGT à piloter le projet d’un petit véhicule populaire, la « NEUTRAL », dans les années 80, pour sauver l’Usine de Renault Billancourt avec l’aide d’ouvriers et d’ingénieurs.[2]

Plus récemment, c’est aussi le cas lorsque des syndicalistes contestent les choix des dirigeants de l’industrie automobile concernant les émanations des moteurs (Diesel et essence) et les conditions de travail des salariés, comme en 2016 à Renault Lardy, lors de l’affaire du diesel gate. [3]

Ce dernier exemple illustre que les syndicalistes ont tout à gagner lorsqu’ils font prendre conscience à leurs collègues de la nécessité de dépasser leurs revendications immédiates. Qu’ils peuvent contester leur rôle de simples exécutants et donner, proposer voire imposer leur place centrale dans l’organisation du travail.

Pour y arriver, les syndicalistes doivent aussi proposer des débats sociétaux, qui abordent sous différents angles les questions d’écologie, de productivisme, de rapports hiérarchiques, de services publics, de solidarité, etc. Par exemple le syndicat SUD Renault Guyancourt a initié en janvier deux débats auxquels étaient conviés tous les salariés du site. Le premier sur les gilets jaunes avec des gilets jaunes de province présents depuis le début sur un rond-point[4] et le deuxième sur la situation au Brésil suite à l’élection de Bolsonaro, avec la participation d’un responsable syndical brésilien.[5]

 

[1]  Sur la créativité des travailleurs lire l’ouvrage de Robert Kosmann, sur “la perruque” :https://www.syllepse.net/sorti-d-usines-_r_21_i_740.html

[2] http://auto-pub.net/page_Renault_Neutral.htm

[3] https://www.youscribe.com/BookReader/Index/2690262/?documentId=2853589

[4] http://sudrenault.org/tract-du-14-janvier-2019

[5] http://sudrenault.org/IMG/pdf/tract_no2-2019.pdf

 


 

Libérer le travail,

un impensé de la gauche

par Danièle Mauduit

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Thomas Coutrot[1] vient de publier un livre qui soulève de vraies questions qu’il nomme « impensé de la gauche »: les droits des salariés à décider de l’organisation de leur travail. Voici quelques points, tels que je les ai perçus. Bien qu’un tiers des salariés se dit heureux au travail, le travail est en souffrance. A l’insécurité de l’emploi s’ajoutent l’intensification du travail et la réduction des marges de manœuvre laissées aux salariés pour atteindre des objectifs trop souvent inatteignables comme par exemple les protocoles qui indiquent et minutent les démarches à suivre, les écarts réduits entre le travail prescrit et le travail réel, entravent la créativité du salarié, empêchent de bien faire son travail et le travail y perd son sens.

Or, cette liberté du travail relève du patronat. L’auteur considère qu’elle a été trop longtemps délaissée par les syndicats dont les priorités étaient les salaires et la durée du temps de travail. Pourtant, la liberté d’organiser comment produire est urgente. La fin du travail est un mythe né du déterminisme technologique et numérique. Les salariés ont opposé de nombreuses résistances au taylorisme, de la révolte des O.S dans les années 60 à la contestation du toyotisme dans les années 80.

Les diverses expériences d’organisation autonome du travail génèrent des gains de productivité et un mieux-être au travail. Malgré cela, elles se heurtent à des obstacles venus d’un patronat qui ne supporte pas de perdre du pouvoir et de salariés qui restent dans des relations de subordination. Le patronat   les soumet à des exigences croissantes de profit, lesquelles ne font pas bon ménage avec l’autonomie au travail.

Un mouvement social fort pour la liberté du travail pourrait contribuer à la reconstruction d’un pouvoir d’agir populaire

Le travail abstrait induit par le capitalisme, fait de la force de travail une marchandise pour laquelle le travailleur doit trouver preneur dans un contrat d’égalité formelle mais de domination réelle dépersonnalisée. Ayant vendu sa force de travail, il doit laisser le capitaliste en disposer à sa guise. La valeur d’usage s’efface devant la valeur d’échange pour l’ouvrier… Pour le travailleur ce qui lui importe, c’est que la production soit vendue et son salaire payé. Il devient dépendant de la croissance du capital, quelles qu’en soient les conséquences pour lui, les autres ou la nature.

Le capital a le pouvoir de décider ce qui est produit et comment. En multipliant fraudes en tous genres, licenciements boursiers, spéculation effrénée, délocalisation et sous-traitance inhumaine…, les actionnaires se sont discrédités, disqualifiés. Les dégâts écologiques, sociaux, politiques occasionnés par leurs choix sont énormes.

La dépossession des salariés de leurs droits et de leur pouvoir d’agir sur l’organisation du travail   les détourne de la vie politique : des données statistiques soulignent le parallélisme entre la dégradation des conditions de travail et la montée de l’abstention et de l’extrême droite… Comme si la passivité contrainte au travail induisait une passivité citoyenne.

Un mouvement social fort pour la liberté du travail pourrait contribuer à la reconstruction d’un pouvoir d’agir populaire. Des pistes variées sont proposées: reconnaissance du travail concret, de la valeur d’usage, travail collaboratif (coopération entre pairs autour d’un projet commun), coopératives, autogestion. Ajoutons-y une nouvelle définition des communs : ” une manière d’organiser collectivement et démocratiquement la production et l’accès à des ressources quelle que soit leur nature”. Appuyons-nous sur le « care »[2] et l’écoféminisme, ainsi que sur le travail vivant.

Pour affirmer la démocratie dans l’entreprise, c’est-à-dire l’égalité et la liberté au travail, la force du travail vivant, il faut libérer les salariés du lien de subordination qu’exercent sur eux les actionnaires via le marché du travail par une sécurité sociale du travail, un salaire à vie…

L’auteur suggère de s’appuyer sur le syndicalisme et le mouvement écologique, pour construire un bloc historique des habitants de la planète pour la défense et la promotion de la vie sous toutes ses formes!

 

“Libérer le travail, pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer” Thomas Coutrot Editions du Seuil mars 2018 20€

 

[1] Ancien porte parole d’Attac- animateur des économistes attérés

[2] L’éthique de la sollicitude, parfois appelée éthique du care (de l’anglais Ethics of Care), est une réflexion morale récente, issue dans les pays anglophones d’approches et de recherches féministes dans ce domaine.


 

« Travail : changer tout »

33-Dossier-Les utopiques

« Travail : changer tout », c’est le parti-pris du n°9 des Utopiques : luttes contre les intoxications aux pesticides par Triskalia en Bretagne ; construction collective de formations syndicales ; l’accident industriel d’AZF ; les violences contre les femmes ; un tract en bande dessinée. On trouvera aussi, des contributions liées aux échanges des journées « Tout le monde déteste le travail » et « Libérer le travail ». En filigrane, commencent à se dessiner des pistes nouvelles ou plus simplement renouvelées sur lesquelles pourraient se remodeler des bourses du travail 2.0. Enfin, quelques articles hors dossier : un sur 70 ans de chansons pour la Palestine, deux à propos du chant guerrier La Marseillaise, et une introduction à une œuvre d’ampleur sur le premier âge du capitalisme.

Ont contribué à ce numéro : Jean-Pierre Anselme ; Sidi Mohammed Barkat ; Eric Beynel ; Alain Bihr ; Bernard Bouché ; Alain Chartier ; Alain Damasio ; Emmanuel Dror ; Gaëlle Differ ; Bernard Girard ; Lucie Goussard ; Serge Le Quéau ; Danièle Linhart ; Frédéric Lordon ; François Marchive ; Pascal Marichalar ; Norbert Merjagnan ; Michèle Rault ; Claire Robert ; Philippe Saunier ; Guillaume Tiffon ; Pascal Vitte.

 

 

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