Le 9 décembre prochain le philosophe Lucien Sève aurait eu 100 ans. Il a été emporté par le Covid il y a 6 ans, alors qu’il était en pleine rédaction du deuxième volume de son dernier livre sur le “Communisme”. L’importance des questions qu’il a travaillées et surtout ouvertes, et leur actualité comme des enjeux brûlants, invitaient à évoquer son parcours, ses apports, et son amitié chaleureuse en trois brèves parties : résumé biographique, focus sur quelques concepts fondamentaux, et deux de ses livres emblématiques.
Lucien Sève fut adhérent au PCF pendant 60 ans, et membre influent de son Comité Central durant un demi-siècle. Intervenant dans la bataille des idées, publiant articles et livres (Marxisme et théorie de la personnalité, 1969), il tente d’incarner la pensée théorique du parti sans jamais devenir son philosophe officiel. De 1970 à 1982, période politique charnière du programme commun, sensible de l’eurocommunisme, et foisonnante intellectuellement, il est Directeur des Editions Sociales, et y développe un intense renouvellement éditorial dans de grandes collections (Terrains, Problèmes, Essentiels…) devenues pour certains des classiques. Face aux manques théoriques du parti causes de ses échecs, il devient de plus en plus critique et investit des questions majeures de la crise de la politique, des mutations sociétales, ou de l’individualité, dans un séminaire interdisciplinaire à l’Institut de Recherches Marxistes qui fera date (“Je, sur l’individualité” Approches pratiques et ouvertures marxistes, 1987). Parallèlement il a été membre du Comité Consultatif National d’Ethique pendant 17 ans (rapport “Recherche biomédical et respect de la personne humaine” 1988). Enfin, après l’échec les “rénovateurs” et “reconstructeurs”, il engagera avec d’autres la bataille pour une véritable “refondation” stratégique après l’écroulement du bloc soviétique (1990). Durement combattu par un appareil en rupture avec le mouvement même de la société et du monde, et obnubilé par les élections, il finit par le quitter en 2010 pour pouvoir faire vivre le “communisme du XXIème siècle”. Tout au long de sa longue vie, Lucien Sève se réinterroge en permanence sur lui-même, sa vie, sa place et son rôle face aux enjeux théoriques et défis politiques. Indéfectible lecteur et inlassable laboureur du corpus marxien, partie intégrante de la constellation des grands penseurs marxistes, il laisse par son parcours singulier une oeuvre considérable, originale et bien trop méconnue.
Méfiances, réticences et absences
Bien que jamais servile, Lucien Sève a longtemps incarné l’orthodoxie au PCF ! Mêlant partis pris philosophiques trop secs et prises à partie polémiques véhémentes, il a cherché à constituer la ligne philosophique d’un parti qui, par faiblesse, se contentait bien de ne pas en avoir. Contre Althusser (scientisme structuraliste) et Garaudy (ambiguïté idéaliste) encore au parti ! Contre Henri Lefebvre qu’il dézingue en 1960 (malhonnête, falsificateur, révisionniste, renégat…). Plus tard, il le publiera aux ES, plaidant que “l’attitude politique ultérieure de HL lui donnait tort sur la forme” mais estimant “avoir raison sur le fond”! Plus généralement, quand il lui arrive de louer l’originalité et l’importance des apports d’autres penseurs marxistes, on peine à en voir la trace dans son oeuvre !
Si cette attitude est commune dans le débat intellectuel et quasi générique chez les marxistes, il y a bien d’autres facteurs à l’isolation de Lucien Sève. Normalien et agrégé, il est demeuré hors de l’université. Traduit en vingt langues et débattu dans le monde, en France, il est un homme d’appareil aux yeux de l’académie, est minoré voir ignoré, à peine cité par le Dictionnaire Critique du Marxisme (PUF, 1984), absent du Dictionnaire Marx Contemporain (PUF 2000). S’il lui arrive de publier dans La Pensée et Actuel Marx, il est absent de leurs rédactions et animations, trop soumis pour les uns et trop critique pour les autres. Inconnu des mouvements sociaux émergeants, il est davantage connu par de nouvelles générations d’enseignants et chercheurs marxistes mais qui le citent peu et le travaillent exceptionnellement. Malgré son investissement sur la “question communiste”, ces ambivalences et sa singularité hautement critique des visions qu’il tient pour idéalistes et trop éloignées de Marx, le tiendront à l’écart des débats de ce début du XXIème siècle (par exemple avec Badiou, Negri, Zizek, Dardot et Laval…).
Collectifs, réseaux et influences fertiles
Par-delà les “refondateurs” et l’Association des Communistes Unitaires qu’il a cofondée, Lucien Sève a irrigué tout un ensemble de réseaux où ses travaux continuent d’intéresser et interpeller, inciter et inviter à des réflexions des plus fécondes. Ce fut le cas de la revue “Société française” regroupant des historiens, sociologues, anthropologues, philosophes, psychologues, économistes, juristes, urbanistes… jusqu’à la fin de sa parution. C’est là que Lucien Sève a commencé à introduire le penseur Lev Vygostki, dont l’oeuvre majeure “Pensée et langage”, traduite par son épouse Françoise et introduite par lui-même est un évènement (ES/La Dispute 1985). Ces éditions constituent un autre réseau où Lucien Sève publie, incite à des publications et traductions, et surtout co-anime toute l’équipe de jeunes philosophes et historiens autour de la Grande Edition Marx Engels. Les points essentiels de sa réflexion agrègent des intérêts vifs et très divers, formant des ensembles d’individus et/ou de collectifs à la fois autonomes et s’entrecroisant parfois : aliénation et emploi du temps; personnalité, biographie et formes historiques d’individualité ; excentration sociale de l’essence humaine ; matérialisme et dialectique dans l’intelligibilité du monde, celui social-historique mais aussi celui relevant des sciences naturelles ; et un renouvellement radical, théorique et militant du “communisme”, débarrassé du poids des régimes mortifères qui l’avaient usurpé, pour un nouveau commencement, espérance libératrice et visée émancipatrice : société post-marchande, autogestion et dépassement de l’Etat, révolution-processus… (Communisme, quel second souffle ? 1990 ; Commencer par les fins, la nouvelle question communiste, 1999 ; “Que faire maintenant ? Dix thèses non conformes d’un communiste sans carte” www.communistesunitaires.net 2010; Penser avec Marx aujourd’hui, Tome IV Le Communisme, Partie1 2019, Partie2 2021;).
Structuralisme et dialectique, 1984, Editions Sociales, 261 pages
On n’imagine pas l’intensité et l’âpreté de certaines querelles théoriques il y a un demi-siècle. Saussure, Jakobson, Lévi-Strauss, Piaget, Lacan, Foucault… imposent peu à peu le structuralisme comme principe d’intelligibilité et vision du monde. Avec le développement des échanges, médias et éditions, c’est une offensive intellectuelle sans précédent, qui a pour cible l’hégémonie des approches marxistes, pour mettre fin à la pensée des contradictions en mouvement comme moteurs des sociétés en devenir, faites de rapports de force conflictuels entre divers sujets historiques. La porosité de certains penseurs marxistes (Althusser, Godelier…) à ces approches accentue les tensions idéologiques et enjeux politiques. Les cinq articles sont un exemple d’une pensée en devenir sur 17 ans, à la fois d’une grande rigueur intellectuelle et hautement polémique contre les attaques structuralistes. Le dernier “Forme, formation, transformation” est une discussion aussi minutieuse que synthétique de la catégorie de “forme” chez Aristote, Kant, Hegel et Marx, et de ses dialectiques avec matière, fonction et structure au coeur de la pensée marxienne de transformation. C’est un moment fondamental de sa pensée que Lucien Sève n’aura pas l’occasion de développer.
Aliénation et émancipation, précédé de Urgence de communisme, suivie de K. Marx, 82 textes du Capital sur l’aliénation, 2012, La Dispute, 222 pages, 22 euros
Le livre est symptomatique de la méthode Lucien Sève et de sa relation ambivalente avec son maître et ami : sa charge contre les Manuscrits de 1844 donnera raison à Althusser sur les insuffisances scientifiques et idéalistes des textes de jeunesse de Marx, mais sa traque de l’aliénation dans le Capital invalidera la thèse althussérienne de sa disparition. Au grand regret de Lucien Sève, son ami n’engagera jamais le débat, et la garde althussérienne lui reprochera cette lèse majesté ! (Correspondances LS et LA 1949-1987, 2018). Mais, il est aussi hautement emblématique de sa pensée : “urgence de communisme” pose avec force non seulement la nécessité d’un dépassement du capitalisme écocidaire et anthropocidaire, mais aussi la possibilité même du communisme comme visée socialement émancipatrice et écologiquement vertueuse, et processus alternatif de transformation radicale pouvant être engagé à partir des “déjà-là” pour faire advenir du “jamais-vu” historiquement inédit !
Makan Rafatdjou, Richard Lagache
Sauf indication, tous les livres de LS ont été édité par les Editions Sociales, où Richard Lagache fut son collaborateur avant de devenir son éditeur (ES/La Dispute).


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