Culture.

PArce qu’on ne peut pas s’émanciper sans aile !


« Guernica » 

« L’art est un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité » Picasso

En guise d’à-propos 

1936 – 2026 c’est se souvenir qu’il y a 90 ans a commencé une guerre civile en Espagne après la victoire des forces de Gauche aux élections législatives. En 1931 après l’exil du roi Alphonse XIII nait la 2ème république espagnole. En 1936 à l’occasion d’élections générales c’est la victoire du « Frente Popular » à l’instar de ce qui se passe en France. Cependant une partie de l’armée n’accepte pas cette victoire démocratique et sous l’égide du général Franco et de militaires factieux de régiments stationnés au Maroc, ils organisent un coup d’état. La guerre civile va durer trois ans (juillet 1936 – avril 1939) et faire des centaines de milliers de victimes et 300 000 réfugiés. Cette guerre civile allait mobiliser des milliers de démocrates européens et américains aux côtés des Républicains espagnols dans les Brigades internationales. 

Le 26 avril 1937, jour de marché à Guernica une pluie de bombes incendiaires s’abat sur la ville, un véritable cataclysme, un raid d’horreur sur des populations qui n’est pas sans nous rappeler toutes les horreurs des guerres contre des civils. L’attaque commence à 17h30 à la mitrailleuse aux bombes explosives et enfin aux bombes incendiaires Après avoir lâché environ 60 tonnes de bombes incendiaires, les derniers avions quittent le ciel de Guernica après 3 h de bombardement. À ce moment, une partie de la ville est en flammes, et l’aide des pompiers de Bilbao s’avérant inefficace, le feu se propage à environ 70 % des habitations. On assiste à un véritable crime de guerre, une violation des lois de la guerre commise par l’Allemagne nazie et l’Italie mussolinienne à la demande de Franco. Ils ont tué intentionnellement des civils, principalement des femmes et des enfants car les hommes étaient engagés contre les troupes franquistes au Pays Basque et en Navarre.

Le peintre et la naissance d’une œuvre 

Pablo Picasso (1881 – 1973) a été un créateur génial, un peintre hors norme qui a révolutionné la peinture du XXe siècle. Il s’est beaucoup inspiré des œuvres antiques et des autres peintres et sculpteurs. Il a produit près de 50 000 œuvres dont 1885 tableaux, 1228 sculptures, 2880 céramiques, 7089 dessins, 342 tapisseries, 150 carnets de croquis et 30 000estampes (gravures, lithographies etc…).

Picasso poussé par son amante Dora Maar, réalise cette toile en vue de l’exposition universelle de Paris en 1937 pour le pavillon espagnol. Le peintre, qui jusqu’à présent, n’avait pas eu d’engagement politique ne supporte pas l’agression commise contre son pays. Dora Maar et Paul Éluard son ami très proche invitent le peintre à produire une œuvre pour dénoncer l’abomination : l’assassinat de milliers de civils à Guernica visant à ensevelir définitivement la République espagnole. Alors Picasso adhère à cette cause pleinement, corps et âme.

Picasso peint Guernica en réaction au bombardement de la ville basque. Cette attaque choque profondément l’opinion internationale. L’œuvre magistrale est l’une des productions artistiques les plus puissantes du XXe siècle. Elle ne se contente pas de représenter un événement : elle en fait une dénonciation universelle de la guerre et de la violence. Pour réaliser le tableau, Picasso exécute 45 études préliminaires sous l’œil de sa compagne Dora Maar qui photographie son travail au jour le jour.

Le tableau est immense (de 3,51m x 7,92m) réalisé en noir, blanc et gris. Cette absence de couleur rappelle les photographies de presse de l’époque et renforce l’atmosphère tragique. Le noir et blanc accentue les contrastes dramatiques et évoque la mort, la désolation qui sont les principaux éléments du tableau. On voit une scène chaotique, remplie de figures humaines et animales déformées, exprimant la souffrance. Le taureau symbole ambigu représente à la fois la brutalité et la puissance de l’homme. Le taureau lié à la force et à l’agressivité est également un symbole d’entêtement, de férocité, de tyrannie et de brutalité. 

Figure sombre et imposante, le cheval au centre, transpercé, blessé pousse un cri de douleur. Il représente ici le peuple martyrisé. On peut l’interpréter comme l’expression de la souffrance du peuple espagnol, comme la souffrance collective, la souffrance de toutes les victimes innocentes de la guerre. Au sol apparaît un guerrier démembré tenant une épée brisée qui symbolise la défaite, une petite fleur surgit près de sa main, suggérant une possibilité d’espoir. La lumière une ampoule en forme d’œil (souvent interprétée comme une surveillance ou une vérité crue) contraste avec une lampe tenue par une femme. Une mère criant avec son enfant mort évoque une Pietà moderne des corps disloqués, des cris silencieux, une femme en flammes, une autre fuyant. On voit dans ce tableau la forte influence du cubisme (formes éclatées) avec des compositions triangulaires instables qui renforcent le chaos. L’absence de perspective classique rend l’espace oppressant. Guernica n’est pas une représentation réaliste mais une allégorie, une dénonciation de la barbarie de la guerre, une dénonciation des souffrances universelles des civils. Ce tableau est une critique implicite des régimes totalitaires. Il confronte le spectateur à l’horreur.

Présentée à l’Exposition universelle de Paris en 1937 (à la demande du gouvernement républicain) devenue symbole pacifiste mondial, Picasso a offert ce tableau à une Espagne libre donc l’œuvre n’a rejoint Madrid qu’en 1982 après la mort du dictateur. Citons cette anecdote croustillante : lors de l’exposition universelle l’ambassadeur de l’Allemagne nazie en France Otto Abetz demande à Picasso « c’est vous qui avez fait cette horreur ? Picasso lui répond : Non c’est vous !!! » Cette œuvre est aujourd’hui conservée au Musée Reina Sofia à Madrid avec l’ensemble des dessins préparatoires.

Guernica est une œuvre engagée, violente et profondément politique. Guernica est un cri intemporel, une création sur l’atrocité du monde et les exactions de la guerre, le chef-d’œuvre d’un artiste pleinement engagé. Picasso y transforme un événement historique en message universel contre la guerre, en utilisant une esthétique fragmentée qui traduit le chaos et la souffrance humaine. Une scène universelle car pas de soldats identifiables pas de localisation précise dans l’image, ce tableau dépasse l’événement pour toucher à toutes les guerres. C’est avant tout une œuvre de protestation pour alerter l’opinion internationale et provoquer une réaction au bombardement 

Cette œuvre symbolique et allégorique est aussi une critique de la barbarie moderne, une violence faite aux civils mais aussi un message qui s’inscrit dans l’universalité de l’art, un symbole pacifiste. Guernica dépasse la simple représentation d’un événement historique pour devenir une œuvre qui traverse les frontières et le temps. Par une composition chaotique et des symboles puissants, Picasso transforme la souffrance en message politique et humaniste contre la guerre.

Enfin, Guernica apparaît comme une œuvre qui dépasse le contexte de la Guerre civile espagnole pour dénoncer la violence de toutes les guerres. Ici Picasso ne représente ni soldats ni armes de manière explicite, mais met l’accent sur les victimes civiles, soulignant ainsi l’inhumanité des conflits modernes. Le bombardement de Guernica devient alors un symbole de la barbarie, notamment celle liée aux progrès technologiques qui permettent des destructions massives. De plus, l’absence de repères précis dans le tableau rend le message universel et intemporel : il ne s’agit plus seulement d’un événement historique, mais d’une dénonciation globale de la guerre et de ses conséquences. Ainsi, l’œuvre s’impose comme un véritable cri de révolte et un appel à la paix, ce qui explique sa portée durable et son statut d’icône artistique et politique.

En conclusion, Guernica de Pablo Picasso est bien plus qu’une simple représentation du bombardement de Guernica : il s’agit d’une œuvre engagée qui transforme un événement historique en une dénonciation universelle de la guerre. Par une composition chaotique, des figures déformées et un usage puissant du symbolisme, Picasso parvient à exprimer toute l’horreur et la souffrance humaine liées aux conflits. Cette œuvre, profondément marquée par le contexte de la Guerre civile espagnole, conserve aujourd’hui encore une résonance particulière, rappelant le rôle essentiel de l’art comme moyen de mémoire et de contestation.

« Non la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi » Picasso

Daniel Rome

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