Au cours des cinq prochaines années, ce sont plus de 5 000 milliards de dollars à l’échelle mondiale, que les géants de la tech devraient investir dans l’IA, promettant une « hausse spectaculaire de la productivité », avec moins de travailleurs mais plus de profits. Le mouvement syndical face à cette « révolution » technologique du capital s’inquiète et hésite sur les réponses à donner. Certains syndicats font le choix du refus. D’autres considèrent que les travailleurs/ses doivent imposer aux patrons leurs règles d’usage de l’IA. Ces syndicats soutiennent également que les systèmes informatiques ne peuvent remplacer in fine l’expertise humaine. Ce n’est pas la première fois que le mouvement ouvrier est confronté à des transformations du procès de production capitaliste mais où il a pu imposer ses conditions à des changements. « Dans un accord historique de 1960, le syndicat des dockers de la côte ouest (ILWU) a accepté la mécanisation et l’utilisation de conteneurs dans les ports, en échange d’une augmentation des salaires et des pensions, ainsi que de la garantie d’un certain nombre d’emplois syndiqués dans chaque port » rappelle le syndicaliste Keith Brower Brown.
De nombreux secteurs sont déjà touchés par l’introduction de l’IA et les salariés réagissent. Lors des grèves hollywoodiennes de 2023, les syndicats Writers Guild et la Screen Actors Guild ont obtenu des restrictions sur l’utilisation de l’écriture par intelligence artificielle et des répliques des visages et des voix des acteurs selon un mode artificiel. Les métallurgistes des raffineries de pétrole, engagés cette année dans des négociations collectives nationales, veulent empêcher la direction d’utiliser des outils d’IA pour surveiller les déplacements des travailleurs, évaluer leur productivité et infliger des sanctions disciplinaires automatiques. Lors de leur récente grève, 15 000 infirmières de la ville de New York ont obtenu des mesures contre certaines formes d’utilisation abusive de l’IA contre les soignants/es. Le très combatif syndicat des infirmières National Nurses United a publié des principes de « justice en matière d’IA ». « L’enquête menée par notre syndicat a révélé que l’intelligence artificielle (IA) contredit et compromet souvent le jugement clinique des infirmières et infirmiers, et met en danger la sécurité des patients/es. Ces résultats, corroborés par des témoignages d’infirmières et d’infirmiers travaillant dans des hôpitaux à travers le pays, soulignent l’urgence d’une réglementation plus stricte et d’une plus grande participation des infirmières et infirmiers et du personnel soignant quant au déploiement de l’IA » accusent les blouses blanches syndiquées. «Les infirmières et autres cliniciens ont le droit d’exercer leur jugement professionnel, dans le cadre de leur pratique, et de passer outre les décisions prises par l’IA, et d’autres technologies. Votre convention collective contient peut-être déjà une clause obligeant la direction à négocier tout changement majeur dans l’organisation du travail. Conserver le contrôle des tâches par les syndicats est une première étape essentielle pour encadrer l’utilisation de l’IA » ajoute le syndicat.
Face à l’IA, cette revendication de contrôle syndical constitue une remise en cause du pouvoir du capital dans sa gestion de la production, ou pour le dire autrement une atteinte à la propriété privée des moyens de production au profit d’un contrôle social de l’organisation du travail en plein bouleversement.
Patrick Le Tréhondat



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