Culture.

PArcqu’on ne peut pas s’émanciper sans aile !

L’Œuvre poétique d’Aragon

Il faut imaginer la réaction de quelqu’un qui découvrirait les volumes de L’Œuvre poétique d’Aragon − non « en Pléiade », mais dans les quinze livres parus de 1974 à 1981 au Livre Club Diderot, édités et commentés par Aragon même − quelqu’un qui aurait en tête cette image galvaudée : le poète aurait renoncé au surréalisme pour se convertir aux vers classiques et se mettre au service de la Résistance, de sa muse Elsa et du parti communiste.

Surprises garanties ! Comme la découverte de ses textes dadaïstes ou de la présence de beaucoup de prose, Le Paysan de Paris, Les Aventures de Télémaque et des extraits rescapés du manuscrit de La Défense de l’infini ; de nombreux articles pour divers journaux et revues, des discours − pas toujours d’Aragon − et sa traduction de La Chasse au Snark de Lewis Carroll. Mais surtout ses commentaires souvent digressifs, telle une bizarre « préface morcelée » en 7 parties pour les années 1930 – 1933. Cet ensemble singulier, chronologique et censé nous aider à situer ses œuvres, devient si volumineux au fil des huit premiers tomes que la poésie passe au second plan : Aragon craignait que certains écrits deviennent illisibles pour les générations futures, quand l’Histoire, la langue, les modes, tout aurait changé.

L’ouvrage a donc valeur testamentaire. Aragon y parle véritablement aux futurs lecteurs, souvent avec humour : « Je suppose que vous êtes venus ici ou parce que vous ne me connaissez pas, ou parce que vous connaissez de moi ce qu’on en connaît ou croit connaître …» ; avec lyrisme : « j’appelle poésie cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux grands ouverts, ce domaine passionnel où je me perds… » . Avec une honte sincère lorsqu’il aborde les années 1936 à 38, où il s’interrompt : « Je regarde aujourd’hui ma main droite, et je suis étonné qu’un beau jour je ne l’ai pas coupée pour ce qu’elle avait écrit » (respectivement, tomes V, IV et VIII). Beaucoup y ont lu une autobiographie ou les mémoires qu’Aragon s’était refusé à écrire.

Plonger dans ce labyrinthe, cet océan, vaut le détour si on a la chance d’ouvrir ces livres, qui se trouvent dans des bibliothèques publiques ou chez des particuliers, dont ceux qui avaient souscrit dans les années 70. On peut d’abord lire surtout les poèmes, découvrir comment Aragon désarticule Le Mouvement perpétuel ou comparer les poèmes du Roman inachevé avec les chansons populaires qu’en a tirées Ferré… Et découvrir des facettes moins connues : la place dans sa vie d’Eyre de Lanux, « la dame des Buttes-Chaumont », ou celle de Nancy Cunard ; les déchirements politiques et les drames de l’amitié : André Breton ou Drieu la Rochelle ; sa passion pour les journaux et revues, de ses débuts à L’Humanité à la direction de Ce soir puis des Lettres françaises… On peut se laisser surprendre par les illustrations ou des textes choisis par Aragon, ou bien retrouver ses combats politiques et esthétiques. Et regretter que l’ensemble n’ait pas été réédité tel quel.

Josette Pintueles

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