Culture.

PArcqu’on ne peut pas s’émanciper sans aile !

Aragon et le PCF

« Salut à toi Parti ma famille nouvelle

Salut à toi Parti mon père désormais

J’entre dans ta demeure où la lumière est belle

Comme un matin de Premier Mai »

(« Comment l’eau devint claire », Les Yeux et la Mémoire, 1954)

« Il revient Les vélos sur le chemin des villes

Se parlent rapprochant leur nickel ébloui

Tu l’entends batelier Il revient Comment Il

Revient Je te le dis docker Il revient oui

Il revient Le wattman arrête la motrice

Camarade tu dis qu’il revient tu dis bien

Et l’employé du gaz interroge Maurice

Reviendrait. Mais comprend on te dit qu’il revient […]

En avant le bonheur de tous est dans vos mains

Il semble qu’à le dire on ouvre l’avenir

Et l’on entend déjà chanter les lendemains »

(« Il revient », L’Humanité, 1953)

« Mon parti m’a rendu mes yeux et ma mémoire

Je ne savais plus rien de ce qu’un enfant sait 

Que mon sang fût si rouge et mon cœur fût français »

(« Du poète à son parti », La Diane française, 1944)

Ces vers et ces poèmes (dont certains firent l’objet d’articles dans les pages politiques du Monde et d’autres organes de presse) sont trop célèbres pour ne pas commencer par eux quand il s’agit d’aborder le rapport d’Aragon au PCF. Le problème est que certains croient que tout, là, est dit. C’est prendre une infime partie pour le tout, un bref moment pour une longue trajectoire…

Rappelons l’élan premier. Nous sommes sur le quai de la gare de l’Est en juin 1918. Le « parrain » Louis Andrieux, député des Basses-Alpes (dans ce qui sera mutatis mutandis la circonscription de Christophe Castaner), fait dire par sa « sœur » au jeune homme de 20 ans la vérité sur sa biographie. « Louis Aragon » est un nom fabriqué ; il n’est pas orphelin ; lui, Andrieux, est son père biologique ; celle qui lui a toujours été présentée comme sa sœur est en fait sa mère, etc. On a monté de toutes pièces ce mensonge pour préserver les apparences, Louis Andrieux étant un bon notable de près de 75 ans quand la belle Marguerite Toucas en compte 33 de moins et n’est pas son épouse. Primo, donc : la purulente hypocrisie bourgeoise.

Restons gare de l’Est. Où allons-nous ? À Saint-Dizier pour rejoindre le front. Fraîchement reçu à l’examen de médecin auxiliaire, Aragon est affecté comme adjudant-chef au 355e régiment d’infanterie. Voilà notre jeune homme aux premières loges de l’enfer, des chairs broyées, des vies ôtées, des gueules cassées. Secundo : la boucherie impérialiste.

Comment ne pas comprendre cet orage de révolte ? De tout cela naît dada puis, avec les amis Breton et Soupault, le surréalisme. Et voilà que la France veut se lancer dans une nouvelle guerre. Contre les Rifains d’Abdel Krim. Silence complice et acclamations colonialistes entourent le massacre mené par Pétain et Franco… sauf d’un côté, celui du parti communiste qui initie alors la première campagne anticolonialiste d’ampleur de l’histoire de France. Aragon se range de ce côté. Quand, en 1931, le gouvernement célèbre en grande pompe son œuvre impériale, communistes et surréalistes organisent une Contre-Exposition vantant l’art des colonisés et dénonçant l’entreprise d’oppression : « Il pleut sur l’Exposition coloniale ».

C’est toutefois un parti fort ouvriériste qu’Aragon rejoint et sa voix n’a pas d’emblée l’écoute attentive des cercles dirigeants. Reste que les scandales surréalistes ne font peut-être pas une politique (font-ils davantage une esthétique inépuisable ?). « Le surréalisme au service de la Révolution » proclamait le journal des amis. À l’heure des choix, ce sera la Révolution sans le surréalisme. Il y a l’espoir, immense, en l’Union soviétique : hourra l’Oural ! Il y a la fraternité ouvrière approchée par le parti communiste et L’Humanité, journal pour lequel Aragon travaille quelque temps. Il y a de belles et grandes figures : Vaillant-Couturier, Thorez… La relation d’Aragon avec le secrétaire général mériterait d’être analysée de près. Il y a sans doute de la reconstruction de la part d’Aragon qui l’a souvent évoquée mais il paraît difficile de tout renvoyer au statut de pure fiction : l’ire irréligieuse et antipatriotique (« Les trois couleurs à la voirie » « Qu’à l’eau soudards prêtres sanglants/Vous jettent les forces unies/Des enfants noirs jaunes et blancs/De la France et des Colonies ») est progressivement canalisée. Aragon devient vite un maître organisateur : on lui confie la direction du quotidien Ce soir, pendant vespéral de L’Humanité. Il est à la tête de la Maison de la Culture qui organise de grands débats avec tout ce que la France (voire l’Europe) compte d’écrivains et d’artistes. Pendant l’Occupation, Aragon est en toute première ligne du « front moral » : sa voix résonne dans mille lieux de France, touchant les cœurs, affermissant les volontés. Pierre Juquin a montré que son rôle était toutefois plus grand encore : investi comme très peu dans la Résistance intellectuelle, il est les deux mains dans le cambouis de la Résistance tout court. La Libération le voit couronné de maints lauriers – même si c’est l’étoile Sartre qui est proposée aux regards avec une insistance croissante. La Guerre froide le fragilise toutefois considérablement : vis-à-vis des autres mais au sein même de son parti. L’ouvriérisme retrouve une grande vigueur : voici qu’il faut soumettre sa production littéraire à l’appréciation souveraine et infaillible de la classe ouvrière et de ses représentants. Ça grince. 1953 : mort de Staline. Aragon obtient pour la Une du journal dont il vient de prendre officiellement la direction, un portrait par Picasso (qui n’avait jamais représenté Staline jusqu’ici). Scandale. Aragon est sous le feu de la critique de la direction du PCF. Thorez – absent, il est en convalescence à Moscou – met un terme à la canonnade mais Aragon garde la cicatrice de l’humiliation. Dans le même temps, via Elsa Triolet et tous les contacts en Union soviétique et dans les démocraties populaires, le « socialisme réel » perd de ses mystères et se révèle un visage inquiétant. « Vingt mil neuf cent cinquante-six comme un poignard sur mes paupières ». Le XXe congrès du PCUS dit l’étendue de l’horreur.

S’ouvre une dernière séquence : Aragon a beaucoup à dire. Avec l’immense succès en tous milieux de La Semaine sainte, il a l’incontestable autorité pour se faire entendre. Aragon s’engage avec toute sa force sur trois fronts :

Liberté pour les créateurs ! C’est la victoire au comité central d’Argenteuil en 1966 et, avec Roland Leroy, on s’assure que les graines donnent leurs fruits.

Écoute attentive de la jeunesse jusque dans ses manifestations « gauchistes ». Au Comité central (que le poète a rejoint comme suppléant en 1950 puis titulaire en 1961), Aragon répète à l’envi qu’il retrouve dans cette jeunesse en colère le jeune homme que lui fut. Plutôt que la sermonner et la condamner brutalement, on gagnerait à nouer un dialogue avec elle.

Feu sur le stalinisme ! L’enjeu est déterminant. Il en va de la possibilité même du combat communiste. Soutien déterminé au printemps de Prague ; condamnation absolue de son écrasement (« un Biafra de l’esprit ») au point que Les Lettres françaises finiront sans abonnements dans les pays socialistes, menant le journal à sa fin en 1972.

On pourrait sans doute ajouter, dans la toute dernière période, une mobilisation de l’écrivain pour les droits des homosexuels, mobilisation publique mais aussi plus discrète, auprès des cercles dirigeants du PCF, contribuant à faire évoluer sur ce plan un parti qui n’avait pas toujours suivi cette voie.

Écrivain de premier plan, Aragon le fut assurément. Dirigeant communiste, il le fut sans doute d’une façon singulière mais l’empreinte politique du poète, pour être peut-être moins nettement identifiée, n’en est pas moins profonde et, pour qui veut bien la considérer, féconde et actuelle.

Guillaume Roubaud-Quashie

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