Dessin Tibet
Esprit de suite

Le tour du monde en vélo d’appartement

Interview de l’auteur, Éric Tournaire

En 2015, au détour du salon du livre de Paris, sur le stand d’une petite maison d’édition que je ne connaissais pas, Elytis, je suis tombée amoureuse d’un carnet de voyage d’un type un peu particulier. Le titre me promettait monts et merveilles, un véritable tour du monde… en vélo d’appartement. Il cachait, en fait, une triple aventure : le voyage imaginaire – promis par ce titre fabuleux, bien sûr, la découverte d’une maladie mal connue, la maladie de Parkinson mais aussi un partage solidaire et bienveillant venant de la communauté des internautes, dont on perçoit surtout les côtés obscurs…

            Sept ans plus tard, grâce à Cerises et à ce numéro sur le Tour de France, j’ai eu la chance de pouvoir discuter avec son auteur, Eric Tournaire, auteur, illustrateur, peintre, et cycliste chevronné. Voici l’entretien qu’il a eu la gentillesse de m’accorder, et je l’en remercie sincèrement.

Alexandra Pichardie

           

Pouvez-vous nous raconter comment est né ce livre ?

            Je n’avais pas fait beaucoup de vélo avant. Je n’étais pas vraiment sportif non plus… En 2012, après une année un peu galère de souffrances physiques non identifiées, j’ai été diagnostiqué Parkinson. C’était un peu un choc psychologique, et il fallait, pour lutter contre l’atrophie musculaire et neurologique, en plus des séances de kiné, que je pratique le vélo d’appartement au moins deux heures par jour.  

Au début, j’arrivais à dix minutes. Petit à petit, j’ai réussi à tenir mes deux heures. Mais il n’y a rien de plus ennuyeux que de pédaler sur place… Je regardais donc des films, j’ai essayé de bouquiner, et puis, comme j’avais déjà fait des carnets de voyages avant, je me suis demandé : « Si je reporte sur une carte le kilométrage quotidien, au bout d’un an, ça m’amène où ? » En gros, ça m’amenait au Japon. 9000 kilomètres.

            Quand j’en ai parlé à mon ami Fabien Palmari, avec qui j’avais déjà travaillé, il m’a dit qu’écrire un carnet de voyage était une bonne idée. On a contacté un éditeur qui était partant et on lui a fait une proposition : on voulait faire le tour du monde ! Carrément ! On voulait faire un truc humoristique, du genre de ce qu’on avait fait auparavant – on avait écrit le carnet de voyage d’un pays qui n’existe pas, la Touchkhanie, mais l’éditeur a trouvé plus intéressant de mettre en parallèle un journal de mon quotidien de malade, ce qui donne une dimension plus profonde.

Par contre, j’avais du mal physiquement à pédaler. On a donc eu l’idée d’expliquer le projet sur Facebook et sur un site internet. On a demandé aux gens qui soutenaient le projet de nous donner leur kilométrage pédalé. Par exemple, si une famille de quatre partait en virée à vélo et faisait dix kilomètres, elle pouvait nous donner virtuellement quarante kilomètres. Ca nous a fait avancer petit à petit, et comme ça, on a fait deux fois le tour du monde. On a eu beaucoup plus de kilomètres donnés que ceux dont on avait besoin.

            Il nous fallait aussi des dessins et des illustrations, donc on avait besoin de photos et de l’autorisation de les reproduire. J’ai fait le tour de tous les sites de voyage personnels sur internet. Personnels, car il fallait que ce soit un peu artisanal, et j’ai demandé des autorisations.

Deux français qui faisaient un tour du monde en stop m’ont donné pas mal de photos. Ils voyageaient avec un maillot de l’OM et une grenouille en peluche, c’était très drôle. Le moine bouddhiste Matthieu Ricard nous a aussi autorisés à reproduire gratuitement les photos qu’il avait du Tibet, et ça, c’était vachement émouvant.

On a donc construit tout ça. Fabien Palmari, mon co-auteur, a inventé le faux voyage, et moi, j’ai retranscrit les difficultés et les gains sur la maladie. »

Quelques anecdotes sur les gens que vous avez rencontrés grâce à ce livre ?

            En faisant des recherches sur internet, je suis tombé sur un chanteur, JereM, qui est devenu le duo Bonbon Vodou depuis. Il avait fait une chanson avec sa compagne, Oriane, qui s’appelait « Le Tour du Monde en vélo d’appartement ». C’était marrant. Je les ai contactés, et le courant est bien passé. On a travaillé sur le clip du vélo d’appartement, il y a un site : http://letourdumonde.org

            Le principe, c’était que tous ceux qui voulaient se filmer sur un vélo d’appartement pouvaient nous envoyer leurs vidéos. C’est un peu en stand by en ce moment, mais on verra.

Après le livre, on m’a demandé de faire un petit film avec une amie, Pauline Rivière, et on a fait un montage à partir de photos, un truc un peu délirant qui a été présenté au festival de vélo en février, à Paris, à Chambéry, au festival du Roc Castel, « Eloge du voyage lent ».

            Pour en revenir au livre, il a été publié, présenté au salon du carnet à Clermont Ferrand en 2014, et on l’a présenté comme si c’était un vrai voyage. On avait sur le stand le vélo, la poussière, les sacoches, et les gens nous disaient « Ah, ouais, ça devait être dur dans les montées ! » et des jeunes nous ont dit « Eh m’sieur, y’a même pas de vitesses ! ». Y’a aussi des gens qui se doutaient un peu… 

            Sur la page Facebook, j’ai remercié personnellement les gens, à qui j’ai offert le livre. Par exemple, il y avait ce petit club à côté de chez moi. Ils m’ont donné tout leur kilométrage d’une année, ça faisait 9000 km. Ils ont tous été remerciés, aussi bien les donateurs que ceux qui nous ont autorisés à dessiner les images. Ce que nous voulions, c’était un look carnet de voyage. Je suis fier de l’avoir écrit. »

D’autres expériences à vélo ?

            « Depuis 2015, du coup, je suis plus sportif que quand j’étais valide. J’ai relié Vichy où j’habite et La Rochelle en vélo couché avec assistance électrique, en onze jours. France Parkinson avait participé, ils m’avaient payé l’assistance électrique, 2000 euros, mais je m’étais engagé par écrit à réussir, sinon il fallait que je rembourse. C’était une motivation de plus ! Je suis arrivé jusqu’à l’Atlantique, c’était assez chouette, ça fait 450 kilomètres – enfin, un peu plus, parce qu’on s’est trompé plusieurs fois. Mon ex-femme m’accompagnait en voiture. Avec une amie, Madeleine Meunier, on en a fait un autre livre : Le voyage de M. Parkinson. J’ai donné les droits d’auteur à France Parkinson.

            En 2018, j’ai été contacté par une dame, Evelyne, qui venait d’avoir la maladie de Parkinson. Elle avait à peu près mon âge et le vivait très mal. Je l’ai initiée au vélo trois roues, elle a bien aimé et nous avons lancé un projet : aller à St Jacques de Compostelle, ou faire une partie de la Loire jusqu’à l’Atlantique. Mais quelques temps après, une tumeur au cerveau s’est déclarée, elle s’est battue courageusement, mais au bout d’un an, elle est décédée.

            Avec ma compagne actuelle, on a fait le voyage de Saumur à l’Atlantique, aller et retour, environ 400 km aussi. Et avec Madeleine Meunier encore, on en a fait un autre livre qu’on a appelé Le Voyage d’Evelyne, en son hommage.

            J’avais un éditeur, qui a vendu sa maison d’édition. La repreneuse est une dame qui veut faire du fric… Elle a inventé le concept des droits d’auteurs négatifs : quand je vends des livres, je lui dois de l’argent ! On a donc publié le Voyage d’Evelyne à compte d’auteur. On n’en a pas fait beaucoup, une trentaine pour les diffuser autour de nous. On a été sélectionnés pour le salon du carnet de Clermont. Ils voulaient en distribuer soixante.

Quand je relis, ça m’effraie. Je me dis : « Oh là… Je suis descendu bas… »

            Je ne sais pas si vous connaissez le principe du salon. On présente son travail, mais on n’a pas le droit de le vendre sur le stand. Il faut passer par la librairie qui prend 40%. J’aime déjà pas beaucoup le principe. Nous, on le vend 14 euros. Donc soit on le vend 40 % plus cher, soit on en est de notre poche. On nous demande d’en fournir 60, mais sans nous les acheter. « Vous le faîtes publier, vous les apportez, et si on ne les vend pas, vous les reprenez. » Alors j’ai dit non.

            On est resté droits dans nos bottes. On veut pas faire de fric, et on veut pas que d’autres fassent de fric dessus. Surtout sur un bouquin qui est un hommage à une amie disparue. Ça commence à me gonfler sérieusement, ces trucs commerciaux. Je prends un peu de distance par rapport aux éditeurs et aux salons du livre. Au départ, c’est fait pour mettre en valeur des gens, pour faire des rencontres, et au final, c’est du business.

A partir du moment où ça devient une prise de tête, des arnaques, je préfère me soulager le mental et me faire plaisir. 

Quelques mots pour terminer ?

            Parfois, dans les salons du livre, il y avait des gens qui venaient – en tremblant, parce qu’ils subissaient la même pathologie – me serrer la main en me disant : « J’ai tenu à venir du bout de la France pour vous dire que ça m’avait vraiment aidé. » Et ça, ça touche beaucoup. On se dit que ça valait le coup, quand-même, de faire des livres.

            Quand je relis, ça m’effraie. Je me dis : « Oh là… Je suis descendu bas… » Mais voilà, je suis remonté. Mon passage préféré, c’est quand je suis en manque de dopamine, et que je vais voir mes chevaux et mes biquettes… Je conclus en disant que j’ai touché la météorite et sa chaleur est remontée de ma main jusqu’à ma tête. Ça a un côté chamanique, j’aime bien !

            Quand je relis, je suis aussi impressionné. Là, je n’ai plus la douleur ni rien. Mais je vois à quel point elle était omniprésente. La déprime aussi. Et si je ne l’avais pas écrit, je l’aurais oublié. C’est une maladie de merde. On connaît pas trop, on s’arrête aux tremblements, mais il y a des gens qui sont complètement paralysés, qui sont comme des poupées toutes molles, et qui ont toujours leur intelligence et leur raison. C’est effrayant. Mais il y a un espoir.

            En 2015, après trois ans de galère vraiment méchante, puisque je n’arrivais plus à rester debout, à tenir mon équilibre, j’ai réussi par le sport à passer de 25 % de symptômes à 4 % auxquels je me maintiens depuis. C’est une maladie dégénérative évolutive, qu’on ne peut pas arrêter, mais qu’on peut ralentir. Regagner, on n’est pas nombreux. Je crois qu’on est trois dans le monde. Il y a une bonne sœur qui a réussi à inverser le processus par la prière, un triathlète sud africain par le sport, et moi.

A un moment donné, je me suis démené pour faire part de mon expérience.

France Parkinson mon expérience ne les intéresse pas vraiment. Ils préfèrent sponsoriser des voiliers de la course autour du monde pour mettre leur logo dessus. C’est un choix. Ils proposent des bourses de de 100 000 ou 200 000 euros pour faire avancer la recherche, moi je demande 1000 euros pour faire un bouquin, ils ne m’ont pas répondu… Québec Parkinson, pareil. Les éditeurs non plus. C’est pas un créneau porteur – pourtant, il y a un potentiel de clients !

Moi, ça m’a permis d’avoir des contacts vraiment émouvants avec des gens à droite à gauche, et je me dis que c’est ce qu’il faut. Je suis intervenu auprès de quelques personnes, même âgées, et elles ont réussi à récupérer par le vélo d’appartement.

            En tous cas, ça me touche que vous m’ayez contacté. Ça prouve que les livres qu’on faits, c’est un peu comme si on mettait au monde des petits nains de jardin qui continuent à travailler même si on est oublié. 

Merci à vous, M. Tournaire !

Moi, mon moment préféré, c’est quand vous retrouvez l’odorat perdu, et que vous allez respirer les cheveux de votre fille, et tout ce qui vous entoure (p.43  et 44).

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