Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Comment partir de tous les JE pour faire Nous ?

Affirmer sa propre pensée

Célia Musac
Il ne faut pas avoir peur en réalité de dire des choses parfois qui ne correspondent pas à la norme. On trouve des gens qui pensent comme nous. On peut même lire des gens qui ont écrit il y a longtemps, des gens comme Kant, comme Franz Fanon, qui avaient une pensée très lumineuse, très claire, pleine de discernement, très libre en fait.
L’émancipation passera par cette affirmation de sa réflexion personnelle. Le fait d’assumer sa pensée, d’assumer sa différence s’il le faut. Kant écrit beaucoup sur l’éducation, pour éduquer tous les jeunes, et aussi pour éduquer les princes. Par l’éducation, on reçoit beaucoup d’idées préconçues, de préjugés, une culture, mais aussi des valeurs qui restent parfois assez inconscientes. Et il faut que ça devienne conscient, assumé, qu’il y ait un tri entre ce qu’on a reçu, et ce qu’on va choisir de perpétuer ou pas.
Ce travail d’éducation permettra au jeune de prendre sa place dans la société et de penser par lui-même, quelles que soient les classes sociales.

Jean Blaise Lazare
Quand on est un Je affirmé ou en tous cas épanoui, on peut se poser en porte-à-faux par rapport à un Nous qu’on ne cautionne pas forcément de manière globale, ou par rapport à un Nous totalitaire qui demande aux autres d’être englobés dans leurs singularités et qui refuse toute mise en avant d’idées contradictoires.
L’élaboration d’un Je émancipé émerge forcément d’une question d’éthique. Quand on est un Je émancipé, on a besoin de se paramétrer par rapport aux autres. Ce paramétrage, c’est nous qui l’effectuons. Ce n’est ni la loi, ni la morale.
Quand on n’est pas émancipé, on tombe sous le coup de la morale et de la loi qui fait le trait d’union entre les deux, ou, disons se supplées l’une l’autre.
Cet état de fait n’est pas le meilleur pour l’individu, puisqu’à partir du moment où on est émancipé, on n’a plus besoin ni de loi ni de morale, donc on peut très bien se situer par rapport à soi-même.
Même si on admet, dans ces cas-là, avoir besoin d’en rabattre sur ses prétentions quand on est en porte- à- faux par rapport à la Loi ou par rapport à la morale, et que ces porte- à -faux peuvent mener à des conflits ou des confrontations qui ne valent pas le coup.
Je pense que ce Je émancipé est fondateur en quelque sorte d’une nouvelle société effectivement plus de type libertaire que de type communiste du moins comme les expériences de type totalitariste en Chine, en Russie ou ailleurs.

Un Je émancipé qui s’inscrit dans un Nous émancipateur

Ludivine Bantigny donne des exemples de femmes qui ont affirmé dans le même temps un Je émancipé inscrit dans un Nous collectif :
« Claire Lacombe, qui signait ses lettres de prison : votre concitoyenne Lacombe femme libre, toute sa correspondance traduit cette nécessité pour elle de dire Je en permanence de partir de son expérience pour revendiquer une liberté collective. Toutes ces femmes, qui, parfois n’ont même pas de représentation, qui sont toujours parties de leur expérience individuelle, de la lutte. C’est le cas de Sanité Belair ou de Claire Heureuse, de ces femmes qui sont aussi des femmes « de » parce qu’elles sont des épouses de dirigeants révolutionnaires haïtiens, mais ne veulent évidemment pas se réduire à ce statut. Déjà elles pensent l’émancipation en tant qu’individu et en tant que femmes, au sens d’un collectif, dans une perspective anti patriarcale et dans une perspective antiraciste anticoloniale anti-impérialiste.
Elles revendiquent de dire Je et de raconter leur histoire.
Sojourneur Truth était une esclave. Elle a été vendue et achetée à neuf ans, en même temps qu’un lot de moutons. Elle va réussir à être affranchie de cette exploitation maximale qui est déjà une exploitation capitaliste, elle a le souci de partir de son histoire dans le fameux texte : Ne suis-je pas une femme, et elle va montrer que tout ce qu’elle a subi, et elle va aussi s’adresser aux hommes de couleur.
Aujourd’hui encore, dans les grandes manifestations, les grandes marches féministes de 2017 contre Trump des pancartes reprennent la phrase : Ne suis-je pas une femme quand elle décrit concrètement sa condition individuelle pour parler d’émancipation collective.  She’s the people c’est revenu aussi beaucoup dans ces manifestations.
Et à chaque fois se raconter, c’est aussi faire preuve d’une expérience qui nécessite d’être dépassée collectivement.
« Je suis communeuse, moi » : Pélagie Daubain, une lingère sous la Commune, affirme cette fierté du JE, dans une émancipation collective, où le travail des femmes s’organise en chambre syndicale, et en coopératives de travail.
Comme les Sardinières de Douarnenez qui se sont organisées individuellement en mettant en avant le JE de travailleuses et aussi collectivement en comité de grève et c’est une des premières fois où les femmes vont se saisir de cette légitimité à lutter au sein d’un comité de grève qui ne serait pas uniquement masculin.
Les féministes se sont beaucoup organisées en acceptant de raconter leur histoire, de raconter la violence qui leur est imposée, tout en articulant cette histoire individuelle à des perspectives politiques émancipatrices
C’est le cas des comités de contrôle pour vérifier que la loi Veil (l’autorisation de l’ivg) soit vraiment mise en œuvre. Décider nous-mêmes, se sentir vraiment légitimes, Notre bon droit prime la loi, dit une affiche, c’est très important. On ne mendie pas un juste droit, on se bat pour lui, ça traverse complètement les mouvements d’émancipation.

Michelle Riot Sarcey
Dans la première moitié du 19 e siècle en particulier, les femmes savaient parfaitement ce qu’elles disaient, elles étaient particulièrement efficaces à la fois dans le JE et le nous, mais pour des raisons qu’il faudrait absolument élucider après coup dans la continuité du moment historique il y a un effacement.

Un mouvement collectif, une expression individuelle

Ludivine Bantigny
Plus récemment dans le mouvement des gilets jaunes, chaque personne venait avec son gilet et l’individualisait, on retrouvait un foisonnement extraordinaire, très particulier où des gens pouvaient dire Je. Certains/es se présentaient en tant que ceci ou cela, jardinière, infirmière, prof etc. D’autres écrivaient : ceci n’est pas un gilet jaune en référence à Magritte, ou c’est dans la rue qu’on grand débat pendant que d’autres affirment Nous sommes les hommes et les femmes qui ont décidé de ne plus vivre à genoux ou Nous sommes tous des femmes et des hommes politiques.
C’est justement assumer collectivement la légitimité à parler politique

Des Nous fertiles

Makan Rafatdjou
Les nous les plus résilients, les plus proactifs, les plus durables sont des nous où il y a une dynamique, très fertile entre l’unité et la diversité. Dans le mouvement féministe, il n’y a pas de partis ou organisations qui se soit donné le monopole du féminisme, voire des États. Et c’est ce dont souffre le mouvement ouvrier.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux
Je crois qu’il y a une expérience tout à fait récente qui montre bien que ces Nous ne sont pas génétiquement programmés. C’est ce qui s’est passé à Saint Denis ! Là on a un Nous très intéressant : nous les habitants de Saint Denis nous choisissons comme représentant une municipalité et un maire qui ne correspondent pas à l’idée habituelle du ” nous une ville de France “.  Cela a beaucoup remué l’opinion. C’était très intéressant car je pense que beaucoup de gens se sont mis à regarder ce monsieur comme une personne tout simplement. Et il est apparu comme un homme normal, son visage, sa façon de parler, ses gestes, ses civilités l’incluaient vraiment dans le nous français. Et il est élu au premier tour. C’est quelque chose d’assez nouveau.

Patrick Vassallo
Ce qui s’est passé à Saint-Denis c’est d’abord un rejet extrêmement fort de la politique méprisante, petite bourgeoise parisienne du maire précédent et l’affirmation dans les quartiers populaires qu’on était capable d’avoir des idées sur ce que devait être la ville.
À l’Ile Saint Denis le maire a publié une Visio dans laquelle il dit :  je suis né ici, je suis noir, je suis musulman, je suis moitié issu de l’immigration de l’Afrique de l’Ouest et je suis là et je suis même président de l’association des maires de Seine Saint Denis. Voilà, c’est l’ensemble de ces affirmations qui se dresse comme une résistance et une autre dynamique que contre les dominations.

Des Je racisés ou héritiers de l’immigration ?

Ludivine Bantigny
La question n’est pas est-ce qu’on emploie le mot racisé. Les personnes qui souhaitent l’employer en particulier les personnes concernées ont légitimité à le faire. L’enjeu n’est pas tant le vocabulaire que la réalité. Si le terme de race a été conceptualisé dans les milieux militants politiques, ce n’est évidemment pas par racisme, c’était pour dire que les races humaines n’existaient pas, n’existent pas, contrairement à tout ce que nous a raconté y compris de prétendus républicains comme Jules Ferry, qui parlait de race supérieure et de race inférieure et de droit des races supérieures à coloniser les races inférieures. Les races humaines n’existent pas, mais elles tuent, le racisme tue. C’est vraiment prendre en considération le fait qu’il y a une légitimité des personnes directement concernées, comme c’est le cas pour les femmes, comme c’est le cas pour les minorités sexuelles, à s’organiser de façon autonome.

Makan Rafatdjou
Il y a des nous qui se reconnaissent dans le mot racisé, il y a des nous qui ne se reconnaissent pas mais qui néanmoins tendent vers les mêmes objectifs d’émancipation et libération. Et de l’autre côté, on a des gens qui utilisent le mot race des gens qui n’utilisent pas le mot race, mais dans les deux cas, tendent vers les dominations.
Je trouve intéressant de voir où passent les lignes de fracture par-delà des débats qui restent ouverts qui sont des débats importants, parce que ce ne sont pas seulement des débats théoriques.

Partir vraiment des Je pour construire le Nous

Pierre Zarka
La diversité n’est pas simplement le respect de la diversité, c’est prendre en compte la nécessité de s’ancrer dans les JE pour avancer, porter la valorisation au bon sens du terme de chaque individu.

Josiane Zarka
Les « Nous » ne peuvent se construire qu’à partir des individualités, des expériences et de désirs personnels.
Le rôle premier de la politique ne devrait-il pas être d’identifier et de valoriser ces « moi » spécifiques et de les aider à reprendre le contrôle de leur vie quotidienne. Par exemple l’écologie devrait moins stigmatiser les comportements individuels mais proposer des mesures et des technologies qui favorisent l’autonomie. Les couches populaires aiment faire les choses par elles-mêmes. Aujourd’hui, nombre de technologies ne peuvent plus être réparées ou bricolées par soi-même. Les dispositifs étatiques de rénovation des logements sont souvent compliqués et hors de portée. La métropole de Lille finance directement, sur dossier, les habitants qui souhaitent réaliser eux-mêmes les travaux de rénovation de leur logement.

Ludivine Bantigny
Le film Soulèvement c’est du JE et du Nous. Le film s’organise par des phases caméras avec des jeunes (essentiellement) femmes et hommes qui s’expriment sur le rapport à la terre, sur le rapport au mouvement. Et il y a une façon de dire Je qui est extrêmement forte, puissante, poignante. On part à chaque fois des expériences du rapport à soi, au métier d’agriculteur/agricultrice, éventuellement paysan ou autre pour parler d’émancipation collective.

Patrick Vassallo
La forme de démocratie des Soulèvements de la terre, c’est celui qui fait qui a raison. Ils sont partis de ces réactions de résistance et de rejet individuel. Pour faire des mouvements qui, eux, sont absolument collectifs, mais dans lequel le Je individuel compte énormément. Ceux qui faisaient les écureuils entre Castres et Toulouse sur le parcours de l’A69 se mettaient en danger individuellement. Mais s’ils ne s’étaient pas mis en danger chacun individuellement, il n’y aurait pas eu de mouvement collectif et il n’y aurait pas eu les victoires précaires, peu durables, mais idéologiquement intéressantes dans le secteur.

Et ne pas partir d’un Nous préconçu ?

Makan Rafatdjou
Un Nous fertile c’est quand il y a une visée qui n’est pas formulée à l’avance, mais qui se formule au fur et à mesure de la pratique même des mouvements et de leurs pensées. Ne pas oublier que les Nous sont des sujets collectifs, avec des subjectivités collectives. Pour perdurer ils ont besoin d’être ouverts, dynamiques et évolutifs face à des contextes historiques nouveaux.

Pierre Zarka
À nous de savoir partir des JE. Plus personne « n’adhère » à car le mot adhérer suppose un Nous déjà construit par d’autres et qui ne résulte pas de son propre engagement. Or les mêmes méthodes que par le passé, sont la répétition de : Écoutez-nous et suivez-nous, et puisque vous êtes d’accord avec nous, vous voterez pour nous le jour venu.

Ce qui manque c’est de voir comment à chaque fois, ensemble on essaye d’agir et de construire un mouvement qui devienne une force collective d’un nouveau type. Ce qu’avaient recherché les Gilets Jaunes. Je suis frappé comment après Le 10 septembre deux syndicats ont dit : « Il faut que le budget soit écrit dans la rue ». Très bien, mais j’attends toujours une initiative dans la rue.

La restitution des cahiers de doléances de 2019

France Culture /Une histoire particulière /26 avril 2026 /Extraits

« Le passage d’une souffrance privée à une doléance qui a une portée générale, se fait par le geste d’écriture, le fait d’aller contribuer dans un registre de consultation, un petit peu comme au moment du vote quand tous nos bulletins individuels se confondent dans une urne, puis il y a ce moment de la révélation du dépouillement et là c’est pareil. Ces femmes qui ont écrit, elles ne signent pas en tant qu’individu, elles se positionnent dans la société de manière relationnelle, dans le soin qu’elle prenne des autres, de leur enfant, mais elles ne sont pas que maman, elles participent ainsi à la vie de la cité et leur témoignage est là pour éclairer la vie démocratique et il est là pour ne plus être une souffrance individuelle et singulière. Il est là au contraire pour produire une réflexion démocratique qui permette de faire advenir un monde dans lequel elles soient l’objet d’une solidarité plus forte dans lequel les enfants soient mieux pris en charge par la collectivité et c’est tout à fait politique parce qu’elles mettent ça sur la place publique. C’est un objet de débat public et c’est un objet dont on débat très peu finalement. »
Magali Della Sudda

« Le recours à l’intime a un sens particulier parce que les gens qui ont choisi de le faire utilisent leur cas personnel non pas pour qu’il soit réglé, mais comme exemple d’une situation qu’il juge scandaleuse : je travaille mais je n’arrive pas à boucler les fins de mois, je travaille et je tombe dans la pauvreté, et ça c’est très fort parfois très poignant comme témoignage et ça vise à dénoncer un scandale et dénoncer un scandale par l’exemple ça vise à remettre de l’humain, donc de la dignité à cette expérience qui est indigne, à remettre de la politique là où il n’y en a pas forcément, réexpliquer que c’est bien le fonctionnement collectif de notre société qui permet qu’on puisse devenir travailleur et pauvre et que ceci est un scandale et donc dénoncer le scandale c’est bien créer du commun. »
Romain Benoît-Levy

«Ce que ces doléances montrent, c’est bien la capacité de personnes qu’on entend très peu et qu’on ne voit plus dans le débat public, qu’on ne voit plus beaucoup dans les représentations culturelles, dans les films, dans la musique. Dans les cahiers de doléances, elles reviennent ces classes populaires, elles nous disent l’attachement profond des personnes qui ont contribué dans ses cahiers à la citoyenneté politique, aux institutions démocratiques, mais aussi à la citoyenneté sociale et aux services publics et c’est très important si on veut résoudre la crise de confiance qui s’est ouverte depuis plusieurs décennies mais qui s’est aggravée depuis quelques années, de prendre appui sur ces paroles citoyennes pour pouvoir penser des manières de retisser le lien démocratique entre les personnes qui vivent et qui font vivre ce territoire, mais aussi entre ces personnes et celles et ceux qui les représentent.»
Magali Della Sudda

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Horizons d'émancipation

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