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Le « je » et le « Nous »

En janvier 2025, Cerises a consacré un dossier au rapport entre le « Je » et le « Nous ».
Pour prolonger les réflexions de ce dossier, Makan Rafatdjou a lu « Lucien Sève : Personnalité, individualité et biographie. Un parcours marxiste en psychologie ».

Le projet éditorial de réunir autour d’une sixième édition du « Marxisme et théorie de la personnalité » (MTP) un ensemble de textes donnant à voir la formation et le développement des problématiques fondamentales de son approche singulière de l’œuvre marxienne jusqu’au livre resté inachevé de « Penser avec Marx ». Il a été initié dès 2015 par Lucien Sève lui-même et Richard Lagache. Il a été poursuivi après son décès en 2020 par une équipe éditoriale réunissant des compagnons de pensée et de combat et de jeunes universitaires travaillant son œuvre. Le résultat est magistral : 900 pages et 35 textes de nature et de longueur variées entourent de 1953 à 2015 le MTP (500 pages, paru en 1969), avec une introduction d’une grande concision et une postface dont la (re)lecture de l’apport de Lucien Sève constitue une invite pressante à déployer d’urgence tous les débats qu’il suscite. Je me restreints à évoquer deux concepts que Lucien Sève tenait comme fondamentaux pour quiconque s’intéresse aux entrelacs contradictoires des singularités biographiques dans une visée d’élucidation des enjeux de libération individuelle et d’émancipation collective. Mais aussi de quelques aspects qui me paraissent problématiques dans sa démarche obérant le champ des possibles que recèle son œuvre.

« L’homme c’est le monde de l’homme. » « L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux. » « L’histoire sociale des hommes n’est jamais que l’histoire de leur développement individuel. » « Les circonstances font autant les hommes que les hommes font les circonstances. » « Le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. » On pourrait multiplier les citations marxiennes, mais aussi d’autres apports déterminants comme « l’excentration sociale de l’essence humaine » (A. Leroi-Gourhan) qui ont conduit Lucien Sève à combattre à la fois la naturalisation de l’essence humaine confondant le biologique et le biographique, et l’idéalisation métaphysique de l’humain générique par une approche matérialiste et dialectique : penser la manière dont le matériau biologique humain prend une forme singulière au travers de sa vie, ses activités et ses relations sociales par l’ensemble des rapports sociaux de production. Les formes historiques d’individualité, qui ne sont ni des formes historique de l’individualité et encore moins de l’individu, constituent pour lui une matrice sans cesse en transformation cumulative et toujours historiquement déterminée et traversée d’enjeux de classe, où pour s’hominiser et se constituer en sujet, les individus doivent puiser pour pouvoir faire advenir, à partir des aptitudes anthropo-génétiques partagées, de véritables capacités sociogénétiques en complexification croissante constituant le patrimoine commun de l’humanité (savoirs et savoir-faire, expériences et connaissances, arts et techniques, cultures et mœurs).

Mais on peut se demander si, « la psychologie enchâssée dans l’économie » (G. Politzer) que Lucien Sève ne cesse d’évoquer, ne réduit pas, malgré toutes ses précautions, le matérialisme à un économisme ? Ainsi, le concept d’emploi du temps que Lucien Sève tenait comme cardinal pour toute science biographique et l’ensemble des sciences humaines. Sa structuration est pensée à travers le prisme de l’ensemble des activités humaines, celles productrices de capacités nouvelles et celles utilisatrices des capacités acquises, surdéterminées par les rapports de production. Ce prisme minore toutes les sphères de la reproduction des rapports sociaux où pourtant se jouent par-delà l’exploitation de l’homme et de la nature, l’ensemble des dominations (idéologiques, genrées, racisées, de loisirs-consommation…). Est absente aussi la nécessité d’un temps citoyen propre, indispensable à une démocratie active comme condition de possibilité d’une maîtrise individuelle et collective durable de nos existences. Ou encore une confrontation avec d’autres approches comme la théorie des moments et la critique de la vie quotidienne de Henri Lefebvre.

On peut aussi s’interroger sur une certaine approche trop évolutionniste de l’histoire comme une suite d’étapes successives indispensables à une maturité permettant enfin la sortie de notre préhistoire capitaliste. Approche remise en cause par les œuvres tardives de Marx lui-même bien conscient des dégâts industriels et à la recherche d’un possibilisme matérialiste. Cette approche comporte le risque d’un dessaisissement des individus et des collectifs par le finalisme téléologique d’une fin inéluctable qui ne cesse de tarder, et donc celui aussi d’obérer l’exploration urgente du champ des bifurcations possibles et devenues aujourd’hui nécessités vitales pour toutes les sociétés du local a planétaire.

La dimension anthropologique de l’œuvre marxienne que Lucien Sève a développé par bien des aspects de manière inaugurale est d’une immense portée heuristique, éthique et politique. Dans la visée d’une alternative au capitalisme qui était la sienne, elle reste à confronter à bien d’autres penseurs de la galaxie marxienne ou non, des anciens qu’il a souvent évités aux nouveaux qui éclosent. Et à prolonger et étendre aux apports d’autres champs des sciences sociales plutôt absents de son travail. Par exemple penser la spécificité irréductible de notre manière de faire monde, et notre responsabilité inouïe qu’induisent les dimensions qualitatives et quantitatives de nos impacts néfastes ou vertueux, à travers une approche matérialiste et dialectique des rapports sociaux d’habiter, source de formes historiques de territorialité.

Ou encore, comment penser des rapports sociaux écologiques pour comprendre ce que cohabiter et faire monde avec l’ensemble des vivants sur une planète aux ressources finies au travers des matrices historiques d’une nature enfin affranchie de mythifications anhistoriques ou animistes, ouvre comme possibilité d’une cosmopolitique entièrement à inventer.

Makan Rafatdjou

* Introduction de Théo Favre-Rochex et Benoit Lépinat, postface de Bernard Lahire, Éditions Soiales, 2025, 1400 p., 60 €

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