Je ne suis pas une grande fan de Jack London. Croc Blanc et l’Appel de la Forêt étaient mes maigres références. Des lectures d’enfants… Tant m’avait échappé : son esprit critique, son engagement. Et la Peste Ecarlate aussi. Cette nouvelle d’anticipation, écrite en 1912 dans une période de guerre mondiale imminente résonne cent quinze ans plus tard comme on sonne un gong : ses vibrations ne peuvent laisser indifférent. En 2013, un virus mortel s’abat sur le monde, nous raconte le narrateur. A quelques années près, London prédisait le COVID. Stylistiquement, sur une thématique comparable, ma préférence va sans conteste au Masque de la Mort Rouge d’E.A Poe. Peut-être parce que la main inébranlable du destin écrase, sans états d’âme, tous les riches imbus persuadés de pouvoir danser pendant la fin du monde.
London se place dans la perspective d’un univers post apocalyptique. Face à la Peste Ecarlate, l’individualisme, la loi du plus fort et le meurtre ont condamné toute civilisation et c’est la voix chevrotante d’un ancien professeur d’université diminué par l’âge, la faim et le désespoir qui tente de transmettre à ses petits-enfants – sauvages, brusques et insensibles – et au lecteur, le récit de la régression de l’Humanité. Peine perdue : les petits manquent de vocabulaire autant que de références pour s’imaginer ce monde dispru. Ils ont perdu davantage encore. Le respect du sacré, des anciens et de l’histoire leur fait défaut. London nous prévient : l’avenir se dérobe à ceux qui oublient leur passé. Puissions-nous, lecteurs du XXIème siècle, en prendre bonne note !
Le Grand-Père, dans ses rêves d’universitaire quasi-sénile, garde toutefois une lueur d’espoir. Les générations à naître auront à leur disposition, quand ils y seront prêts, une bibliothèque dans laquelle il a réuni ce que sa civilisation avait écrit de plus brillant. Et un jour, pense-t-il, à la fin de cet âge sombre, ils redécouvriront l’écriture. Et le savoir.
Je n’étais pas une grande fan de Jack London. Mais force est de constater que cette nouvelle presque visionnaire donne envie de se pencher sur d’autres écrits, juste pour écouter ses analyses. Le Talon de Fer, qui raconte l’installation d’une civilisation fasciste sur les cendres d’un capitalisme mortifère, ne mérite-t-il pas d’être attentivement consulté ? Juste au cas où ? Juste pour cultiver, nous aussi, l’espoir que la Bibliothèque du Futur, située à Oslo et dont l’objectif est la transmission de manuscrits inédits des plus immenses auteurs du siècle (Margaret Atwood et Han Kang, entre autres), délivrera en 2114 ces récits dont nous sommes privés dans l’esprit d’humains cultivés, encore capables d’en apprécier toutes les subtilités.
Alexandra Pichardie


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