« Le peuple d’en bas » est paru en feuilleton dans le magazine socialiste mensuel « Wilshire’s », de mars 1903 à janvier 1904 sous le titre « Le Peuple de l’Abîme ».
London eut un peu de mal à pouvoir aller mener son enquête dans les bas-fonds londoniens, mais il tenait à voir « comment les gens vivent là-bas, pourquoi ils y vivent et ce qu’ils y font. Je veux, en un mot, partager leur existence » .
Le récit de Jack London balaie la totalité des temps et conditions de vie dans l’East londonien. Il décrit minutieusement les conditions de logement, comme l’évolution de l’habitat : « le procédé́ de la saturation, par laquelle la valeur locative de tout un quartier monte, en même temps que la qualté́ de ses habitants descend ». Sa description de la « ville tentaculaire », de la densification de l’espace et de la dégradation de sa qualité de vie est d’une rude actualité. Pratique de classe, sans fard.
Ce peuple de l’Abîme tient du sous prolétariat : « Au fond de cet Abîme, on trouve les faibles, les abrutis par la boisson et les abrutis tout court. (…) la vie dans ces conditions est si précaire qu’elle se détruit d’elle-même, inéluctablement ». Un peuple qui « recycle des ruraux déracinés jusqu’à leur ôter toute énergie.
Ce peuple d’en bas, de l’Abîme, porte des stigmates de la société que subissent aussi celles et ceux qui se situent « à sa périphérie », aristocratie ouvrière, professions intermédiaires, artisans, commerçants/es. London décrit en détail ces situations et les processus où l’on « glisse vers l’abîme ».
La faim, la maladie, le manque d’hygiène et la précarité (déjà !!!) sont des invariants que l’auteur examine tout à tour, passant du journaliste au « sociologue » et se gardant de tout jugement à leur encontre.
On sent l’auteur très sensible au sort des enfants, à leur éducation à cette sorte d’assignation dans laquelle ils sont nés. L’action collective, qui pourtant pourrait offrir une perspective, n’est guère abordée ici et le syndicalisme naissant plutôt mal venu.
Plongeant son encre dans « l’Enfer », London s’attache aux corps, aux efforts, de celles et ceux qui triment 12, 13 ou 14 heures par jour, entre tuberculose, malnutrition et grossesses multiples.
Ses pages sur les asiles mettent en exergue ce mélange désastreux de pitié et de police sociale qui préside à leur fonctionnement.
S’il accorde peu de crédit à l’action du mouvement ouvrier naissant, il ne rompt pas avec la représentation dévalorisante de ses contemporains sur les femmes, trop invisibilisées, à mon sens, dans son œuvre. London reste un témoin incontournable de son temps.
Patrick Vassallo


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