Il est primordial de libérer le budget de la mainmise technobureaucratique et de la doxa politique dominante par un exercice inaugural aussi complexe que motivant de démocratie populaire. Mais cet immense défi, par-delà la volonté de satisfaire enfin nos besoins réels, comporte un risque majeur : celui de reconduire un budget démocratiquement élaboré dans les logiques inhérentes à l’économie dominante et pérenniser idéologies et pratiques économicistes en s’y soumettant. Soit alors, au pire, un effacement des enjeux politiques, et au mieux, leur relégation en second plan, surdéterminés par les impératifs économiques. C’est à dire exactement ce qui se passe déjà!!!
Or, un budget n’est, ou ne devrait, être rien d’autre que la transcription dans le champ économico-financier des cohérences et orientations politiques impératives, celles stratégiques au diapason des fins qu’une société se donne, celles conjoncturelles au gré des aléas de la situation historique (opportunités / contraintes / urgences…), celles sectorielles suivant les enjeux spécifiques à chaque domaine de notre vie, et celles contextuelles au plus près des spécificités qui constituent toute la richesse de la diversité nationale, sociale, écologique, territoriale.
Seule une hiérarchisation / priorisation à partir des complexités, contradictions et rapports de forces constitutifs des rapports sociaux pourraient initier la sortie de l’état mortifère actuel (capitalisme / néolibéralisme…) et la libération collective de nos schèmes mentaux et habitudes pratiques désastreuses vers un avenir radicalement et durablement vertueux et émancipateur, en y déclenchant progressivement toutes les transformations, transitions et bifurcations nécessaires. Sans cela on ne sera jamais que dans des adaptations plus ou moins importantes mais toujours dans le cadre étroit des logiques de pensées dominantes. C’est à dire ce qui s’est passé depuis toujours, y compris dans les régimes collectivistes d’hier et d’aujourd’hui!!!
Une telle révolution/processus ne pourrait advenir que, si et seulement si – condition certes insuffisante en soi seule mais indispensable et incontournable – nous changeons radicalement les paradigmes économiques dominants qui ont historiquement soumis le qualitatif au quantitatif, permis et favorisé l’émergence, le développement et l’hégémonie des logiques systémiques capitalistes! Cette révolution suppose une redéfinition et refondation de ce qui est tenu pour “économie”. C’est pourquoi elle impose de commencer toute fabrique en commun (co-élaborations, codécisions, coréalisations…) d’une politique par la définition des fins, avant de réfléchir ensemble aux moyens nécessaires à leur mise en oeuvre, et aux conditions à réunir pour mettre en place ces moyens les plus adéquats (dont le budget!)
Dire cela n’est pas être dans le déni des moyens financiers, sorte de “yaka fokeu” condamnant toute volonté politique à devenir, pire qu’un voeu pieux, une velléité éthérée condamnant lourdement les espérances possibles. Tout au contraire, c’est élargir incommensurablement notre prise en compte concrète de la réalité de nos sociétés et du monde telles qu’elles sont et telles qu’il serait nécessaire et souhaitables qu’elles soient! C’est, dans la filiation de l’oeuvre marxienne, et en y allant bien au-delà face aux défis contemporains, interroger et critiquer les catégories constitutives de l’économie qui se donnent pour l’alpha et l’omega de toute structuration sociétale, la première et dernière instance de toute politique possible : coût/prix, bénéfice/déficit, crédit/dette, recette/dépense, production/consommation, argent/marchandise, public/privé, activité/chômage/retraite, salaire/profit, impôt/taxe, croissance/stagnation, inflation/déflation…. et même capital/travail. Ce, alors même que nos sociétés ne tiennent que grâce à la part aussi immense qu’invisibilisée – et non comptabilisée dans le budget national! – de tous les champs de la gratuité, et toutes les sphères de tissage et nouage de liens sociaux, associatifs, amicaux, parentaux… échappant à ces catégories, qui sont aussi impropres à l’impérative refondation de nos liens avec la nature et l’ensemble du vivant.
Toute la sorcellerie idéologique capitaliste tient sur deux piliers : nous persuader 1/que toute société est fondée sur l’économie, et ne peut fonctionner que par l’économie; 2/ qu’il n’y a d’économie possible que capitaliste “naturellement” induite par ses lois incontournables!!!
On a tendance à oublier qu’aucune alternative au capitalisme ne peut se limiter à combattre ses effets et méfaits par des correctifs, mais à mettre en oeuvre tout ce qui permettra d’éradiquer/dépasser ses logiques inhérentes! Et il serait fort intéressant, et ô combien déterminant, de savoir si cet oubli essentiel est la cause ou le résultat de la régression idéologique et politique progressiste et révolutionnaire? Prenons quelques exemples.
Logement : En tant qu’architecte qu’est ce que je pourrai dire du budget du logement si d’abord je n’interroge pas ce que c’est qu’habiter le monde, un territoire, une métropole, une ville, la campagne, un immeuble, une maison? Quelle part le logement prend dans notre habiter? Qu’est ce au fond qu’un “logement”? Un toit/abri, un bien, que l’architecture habille? Ou quelque chose de bien plus important? Comment en faire au diapason de la pluralité de nos modes de vie changeants, dont une part importante des évolutions est subie? Qu’est ce que “se loger” quand les habitants “sont logés” et subissent massivement les politiques faisant du logement un produit d’investissement et de spéculation, la financiarisation des promoteurs voraces et les stratégies propres des bailleurs sociaux exsangues? L’habitat social et ses organismes doivent-ils demeurer des roues de secours de celles et ceux qui sont rejetés par le marché? Sont-ils adaptés, à la hauteur des enjeux et manquant uniquement de moyens? Ou assumer et assurer concrètement le “droit au logement” comme un fondement d’autonomie universelle dans la vie de chacun-e suppose la démarchandisation du logement et une politique offensive et audacieuse nécessitant d’autres structures publiques démocratiques, nationales et décentralisées? Le statut du résident se limite-t-il à être propriétaire/locataire? Qu’est qu’être propriétaire, source supposée de stabilité alors même que cela induit un endettement longue durée, voire copropriétaire soumis en plus à l’évolution de la situation des autres? Qu’est ce qu’être locataire? Qu’est ce au juste qu’un loyer (hors toute charge d’entretien et de fonctionnement)? Autre chose qu’une rente de situation quand l’investissement de départ est amorti? Qu’est ce que la pénurie du logement dans un pays durablement en stagnation ou déclin démographique? Faut-il alors un budget priorisant la construction neuve ou la rénovation de l’existant, la démolition/reconstruction ou la réhabilitation/recyclage? Un budget pour promouvoir un logement pour tous dans une société égalitaire ou pour favoriser le logement des plus pauvres, sans domiciles et mal-logés dans une société inégalitaire? Un budget pérennisant les besoins là où ils sont actuellement ou induisant une autre structuration territoriale future?
Education : Comment définir un budget sans s’interroger sur les finalités, contenus et modalités de l’enseignement du XXIème siècle (maternel, primaire, secondaire, supérieur)? Sans s’interroger sur l’adéquation et la pertinence de ces structures institutionnelles telles qu’elles existent? Sans prendre en compte les évolutions démographiques spécifiques à différentes échelles et selon les structures et les lieux? Sans questionner les temporalités linéaires et figées de nos vies (éducation-formation / activité / retraite)? Quid de l’organisation des filières de demain, non pas selon les opportunités et besoins des activités soumises au marché, mais pour répondre aux besoins fondamentaux de la société et aux aspirations et désirs de chacun-e? Quelle place tiennent les élèves et étudiants dans ce débat qui les concerne avant tout : c’est quoi les contenus, lieux et conditions d’enseignements rêvés de nos enfants?
Santé : De quoi le “budget de la santé” est-il le nom? Des moyens financiers à la hauteur des limites disponibles pour faire marcher, autant que faire se peut, les “machines à guérir” de moins en moins adaptées, injustement réparties et inégalement performantes? Ou de moyens adéquats à la hauteur d’une politique ambitieuse de “santé publique” privilégiant la prévention tout azimut, en tenant compte des avancées et alertes épigénétiques pour éradiquer certaines causes chroniques des maladies (pollutions, qualité alimentaire, souffrances au travail, anxiétés face aux fins du mois et à l’avenir, stresses des vies quotidiennes mutilées,…) ? La “bonne santé” est-ce l’absence de pathologie ou la capacité de résiliences individuelles et collectives à surmonter une affection biologique, physiologique ou psychique? Garantir l’accès de toutes et tous à quelle médecine? Celle des dispositifs et compétences professionnelles ayant fait serment de combattre les maladies en infantilisant les patients (sic!), ou celle d’un souci humain et social visant à soigner des malades adultes informés et co-décideurs de leur sort en les accompagnant dans la plus grande dignité?
Dans ces domaines, comme dans tous les autres, comment mettre en adéquation un cadre de cohérence générale à l’échelle du pays et la prise en compte des spécificités territoriales visant une autonomie/coopération à toutes les échelles? La haute qualité est-elle de fait et nécessairement réservée à une minorité élitaire ou peut-on viser l’excellence pour toutes et tous? Et qui et comment décide ce que doit être fait dans chaque cas : “d’en haut” par des experts, de manière abstraite et générique déterminant une enveloppe budgétaire selon les disponibilités, ou “d’en bas” avec les citoyens, de manière précise et concrète avec les utilisateurs/habitants concernés pour des travaux spécifiques et sur mesure déterminant le budget nécessaire? L’urgentissime “adaptation” climatique des lieux fait-elle partie de chaque budget sectoriel ou d’un budget spécifique et global concernant tous les bâtiments et lieux relevant de la “transition” écologique?
Ce type d’interrogation/réflexion ne concerne pas seulement les secteurs régaliens (justice, sécurité, défense…), essentiels (ci-dessus, énergie, transports…) et névralgiques (culture, recherche, sport…) qui ont toujours un coût mais pas de prix, mais toutes les structures et entreprises publiques et privées (quelles que soient leurs tailles et pas seulement les mastodontes multinationales), y compris les secteurs “vaches à lait budgétaires” (que faire – en France! – de la mode en général, du luxe en particulier, et du tourisme…)?
Plus généralement, s’il faut prendre l’argent là où il est, c’est à dire chez les riches accumulateurs qui se l’accaparent, ces péréquations financières de répartition ne sont-elles autre chose que les moyens d’une justice sociale provisoire, la fin étant la suppression des catégories sociales “riches” et “pauvres” pour laquelle cette répartition ne suffira jamais? La solidarité est-ce la prise en charge des fragiles ou tous les moyens nécessaires pour que chacun-e s’épanouisse? Si la réduction budgétaire est une arme de dissuasion sociale massive à combattre, peut-on imaginer une croissance budgétaire sans fin pour répondre à des besoins/aspirations croissantes, mêmes évaluées démocratiquement, dans un monde aux limites finies? Si faire mieux avec moins est l’injonction néolibérale par excellence des riches, qui veulent toujours plus, à l’encontre du peuple, qui n’a déjà pas grande chose, peut-on ignorer pour autant les impératifs de haute qualité de vie pour toutes et tous dans des logiques de sobriété et frugalité propres au monde qui vient?
Tenter de répondre à ces questions n’invite-t-il pas de s’interroger sur ce que c’est que faire société ensemble en France et dans le monde? Quels seraient les besoins impératifs constitutifs de nos vies au regard des défis vitaux urgentissimes à relever, et des désirs individuels et aspirations collectives à se réaliser et faire sa vie? Peut-on continuer à se soumettre aux aléas et diktats de l’hégémonie marchande limitant les libertés réelles aux moyens financiers de chacun-e? Ou se contenter durablement de béquilles sociales, de plus ou moins de régulations pour tenter de prévenir et contenir les conflits? Ou doit-on inventer et instaurer des logiques fondamentales et soutenables de solidarité organiques assurant le socle existentiel et subsistantiel de haute qualité nécessaires à une vie décente d’autonomies individuelles et collectives : sécurités sociales de santé, d’éducation, d’alimentation, de logement, d’énergie, de transport…? Le cas échéant qu’est ce qui est impératif, prioritaire, indispensable, secondaire, facultatif, futile… de l’échelle de la planète à l’échelle de nos vies? Par quelle hiérarchie de valeurs orienter la fabrique collective des richesses : valeurs universelles de la vie, celles fondamentales du commun, celles particulières d’usage ou celles génériques d’échange? Qu’est ce que dégager des moyens budgétaire dans un monde sans croissance voire décroissant? Que faire des (bien) communs? N’impliquent-ils pas de fait une souveraineté partagée? Sont-ils intégrables à un budget? Toute tentative de leur valorisation ne comporte-t-elle pas le risque de leur marchandisation? Qui paie la dette écologique et l’impérative réparation de la nature que nous devons aux générations futures? Faire payer les prédateurs climatiques implique non seulement le 1% des ultrariches et les entreprises transnationales, mais aussi les Etats, dont le nôtre! Mais si l’argent de l’Etat c’est le nôtre : sommes-nous collectivement prêts à payer, nous reconnaissant de fait comme sociétaire du genre humain par-delà les frontières?
Au contraire d’une doxa tenace dans les milieux professionnels encore bien trop souvent autocentrés voire corporatistes, et parfois même dans le milieu syndical, par-delà tous les savoirs, savoir-faire, connaissances et expériences engagés, les premiers concernés par les questions essentiels d’un secteur d’activité ne sont pas les acteurs du secteur eux-mêmes dans toute leur diversité. Ce sont toujours et avant tout les citoyens dans leur ensemble, qui ont le plus souvent une connaissance assez fine de leur situation, et très incomplète de la globalité du sujet faute d’in/formation.
En réalité les finalités de tout secteur d’activité, quel que soit son champ et son régime (public/privé), se trouvent en-dehors de lui-même, dans la société toute entière, dans ce qu’il est sensé lui apporter, en réponse à la pluralité des besoins/nécessités et aspirations/désirs des citoyens/habitants qui par leurs contradictions et tensions parcourent et constituent cette société et ses rapports sociaux. C’est parce que les finalités de toute activité est avant tout sociétale et générale avant d’être en dernière instance sectorielle et particulière que la définition de son contenu/fonction, et des moyens propres et nécessaires à lui consacrer, relèvent de la politique! Et toute politique résolument et radicalement transformatrice ne peut commencer que par les fins! Ce qui inclut aussi de décider collectivement que telle activité est primordiale, utile, vertueuse à aider et développer, telle autre inutile, néfaste et nuisible à démanteler et arrêter. Sommes-nous socialement prêts à ces arbitrages démocratiques?
L’enjeu du rapport politique/budget n’est ni une question pratique ni une question tactique, mais bel et bien hautement stratégique parce que surdéterminante pour le contenu politique! Il vaut mieux que la rue et le peuple abordent d’abord les questions politiques (fins, sens, contenus…) et de manière induite celles des moyens nécessaires et du budget que cela demande, plutôt que de discuter directement du budget, parce que ça nous semble plus concret, et n’aborder la dimension politique que parce que le cas échéant et incidemment nous pourrions être amenés à faire des choix qui nous y conduiraient à le faire!
Mais par-delà tous les autres obstacles à lever pour initier, développer et généraliser un tel élan démocratique, il demeure deux questions majeures. Comment une telle énergie sociale peut-elle se consolider durablement si la dichotomie entre espaces/temps d’activités professionnelles et espaces/temps de vies personnelles n’est pas battue en brèche pour dégager, instaurer et organiser des espaces/temps propres d’activités citoyennes aux moyens propres (dont budgétaires)? Enfin, faire de cette énergie sociale la source principale de la fabrique politique n’invite-t-il pas à dépasser le cadre juridique, et donc constitutionnel, actuel reléguant les citoyens à un rôle délégataire permanent, leur concédant à peine des occasions d’être des contre-pouvoirs provisoires? Une telle élaboration citoyenne d’une politique et de son budget ad hoc, véritable démocratie populaire, peut-elle se mettre en oeuvre face aux appareils idéologiques, techno-bureaucratiques, hégémoniques et répressifs de l’Etat et de ses prothèses institutionnelles (parlement, collectivités, partis, syndicats…)?
A priori personne n’a de réponse toute faite à ces questions. Tant mieux, place au débat! Et personne n’imagine une réponse immédiate. Encore tant mieux, place à la mobilisation et au processus! Mais peut-on imaginer commencer la discussion sur un budget alternatif à celui que l’on veut nous imposer d’en haut sans les aborder???


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