Ce que signifie l’absence de récit alternatif : un exemple l’Argentine
En Argentine, Milei, sorte de néofasciste de notre temps, cherche à détruire l’État social au moyen de l’arme des décrets présidentiels, tout en utilisant toute la force concentrée de l’État pour la répression (manifestations de retraités qui ont été matraqués…) et pour faire passer des réformes, pour imposer la politique du capital humain, la transformation des relations sociales, la précarisation, l’augmentation du chômage. Beaucoup de choses ont été faites en l’espace d’un an et demi. La réaction des partis d’opposition a quelque chose de particulier qui n’est pas sans ressembler à ce que pouvait offrir comme visage le gaullisme à une certaine époque. Le péronisme version Kirchner est un désastre et on l’a vu en particulier aux dernières élections. Triomphe de Milei alors que tout le monde prédisait un échec, car les indicateurs étaient négatifs, crise financière, scandales financiers, scandales de corruption… et on pensait que ça allait se traduire au niveau des élections. Mais ce ne fut pas le cas : Milei à 41 %, la gauche espèce de magma péroniste arrive péniblement à 32 %, et c’est très révélateur du point de vue de la situation, et pas seulement en Argentine mais aussi à l’échelle internationale. Le bloc péroniste ce sont des gens qui disaient pendant toute la campagne : « il faut freiner Milei ». Les leaders syndicaux eux-mêmes appartiennent pour la plupart à la bureaucratie péroniste, c’est lourd et pesant, il faut comprendre ce que cela signifie en termes d’inhibition des forces sociales.
Des forces existent qui sont à la fois écologistes et abordent de front la question sociale, refusent absolument de séparer les deux. Au discours de Milei, d’appel aux « forces du ciel », ils et elles ont opposé les « forces de la terre ». C’est une façon de construire un récit alternatif. Tant que le récit de Milei n’est pas battu en brèche, les gens se diront : « pourquoi tenter l’aventure ? » Trump fait pression, menace de supprimer les aides financières promises à l’Argentine si Milei n’est pas élu. Or il y a un potentiel énorme en Argentine en termes de mouvements sociaux avec une tradition très forte, y compris une tradition anarcho-syndicaliste qui remonte au début du 20e siècle, potentiel qui n’est pas mobilisé parce qu’il n’y a pas de récit alternatif. Cela ne veut pas dire qu’il faut être « antipéroniste », mais qu’il faut être capable de construire une force d’opposition capable de mobiliser un imaginaire collectif alternatif. Les « forces de la terre » c’est l’alliance de l’écologie et du social, ça signifie aussi pour les Argentins opposés à Milei que l’on accorde une place singulière aux peuples autochtones, notamment au peuple Mapuche.
Il ne faut surtout pas considérer que c’est exotique parce qu’il s’agit de l’Argentine.
Des éléments de construction d’un imaginaire alternatif
Ce qu’on appelle en Argentine l’« économie populaire » s’est imposée en 2001 à partir de la crise (effondrement de l’économie argentine). Quand la bulle a explosé, des entreprises ont été récupérées par les travailleurs. Cela dure depuis 24 ans, ce n’est pas du tout épuisé, il y a des formes qui se renouvellent et cela se connecte dans les quartiers avec les cantines populaires qui sont mises en place par les femmes de ces quartiers, tout cela donne du sens à l’action politique collective. Milei ne s’y trompe pas parce qu’il attaque l’économie populaire systématiquement en disant que c’est une machine de guerre contre l’économie argentine. Cela fait partie des éléments d’alternative. Les gens qui ont rédigé l’appel des forces de la terre contre les forces du ciel (dont la sociologue Maristella Svampa) sont liés directement aux mobilisations féministes, aux mobilisations de l’économie populaire, aux mouvements contre l’extractivisme, tout cela est repris dans le récit des forces de la terre.
Tous les aspects de la situation internationale sont complètement imbriqués.
A certains égards Trump a une claire compréhension du fait que tout est complètement imbriqué. Sur la question des terres rares il y avait une sorte de bras de fer : Trump menaçait de mettre des droits de douane, mais la Chine détient l’essentiel des terres rares, le capitalisme nord-américain ne peut pas se passer des composants en matière de terre rare qui entrent dans les produits. Et Trump a dû faire profil bas en reportant « les négociations » à plus tard alors qu’il avait prétendu imposer à la Chine une augmentation de 200% de tarifs douaniers.
Nous ne sommes plus à l’époque de la guerre froide. Il y a une fragmentation du monde en bloc rivaux qui se constituent autour de zones d’influence.
Du point de vue de l’imaginaire alternatif est-on capable d’aller au-delà du cadre de l’État-Nation ? Avant si on voulait aller au-delà de l’État-Nation il fallait partir de l’État-Nation et imaginer une fédération d’États-Nations. On doit se poser le problème en d’autres termes que ceux du fédéralisme étatique, en termes de croisement d’échelles (selon une logique transnationale) plutôt qu’en termes d’emboîtement d’échelons (selon le modèle des « poupées russes »).
Pierre Dardot



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