Je ne sais réfléchir qu’en terme de littérature. Alors, évidemment, cette notion de « récit » me parle. Soyons clairs, je n’ai d’autre légitimité à parler « des jeunes » que mon âge. Mais de ma position de prof – et sans m’improviser sociologue de comptoir ! – ce que j’ai l’impression d’observer, c’est une rupture véritable.
Ma boulangère est en colère. Les « jeunes » se succèdent, et aucun ne reste. « Ils sont paresseux, dit-elle. Ils ne supportent plus les contraintes. » A côté d’elle, sa cousine, retraitée, hoche la tête. Heureusement qu’elle est là ! Elle vient aider, gratuitement, par plaisir de dépanner, et elle se lève à six heures du matin, gratuitement, parce qu’elle, elle est consciencieuse. Benaise, comme on dit chez nous, d’être utile à sa cousine, sans même se rendre compte qu’elle est surtout utilisée. Rien de bien nouveau sous le soleil.
Et si les « jeunes » n’étaient pas plus paresseux que les autres ? Et s’ils refusaient seulement les conditions inacceptables – salaire et horaires, manque de reconnaissance, exploitation ? Et si la fameuse GEN Z s’affranchissait simplement de cette servitude volontaire que les récits précédents nous ont présentée comme un idéal. Exit la stabilité de l’emploi et la flexibilité dictée, exit la propriété qui enchaîne aux banquiers, exit la famille – quel intérêt d’avoir des enfants dans un monde en ruine ? Et si le mot d’ordre de la GEN Z était la liberté ?
On n’observe jamais assez les modes littéraires. Elles nous en apprennent beaucoup sur nous-mêmes. Aux utopies, mondes rêvés, ont succédé les dystopies, mondes en lambeaux. Depuis quelques années, on observe une profusion de réécritures, surtout autour de la mythologie. L’idée était pourtant louable : la mythologie fait partie, avec la Bible et le Coran, de ce que les programmes nationaux de Français nomment « récits fondateurs ». Or son message est globalement clair : l’idéal de sagesse des anciens, c’était le « Μηδὲν ἄγαν » (« rien de trop »), la modération qui s’oppose à l’hubris, l’orgueil inacceptable. Un concept conservateur, qui invite à ne jamais tenter de s’élever au-dessus de sa condition, et à ne même jamais l’envisager. Or, le changement radical, souvent perçu comme un excès, peut être nécessaire pour briser des systèmes injustes. Dès le cycle 3, sous couvert de raconter des histoires, on conditionne les enfants à rester à leur place. Une forme de conditionnement à la Huxley. Sans tazer (c’est pour les manifs). Bref, ces réécritures ont souvent pris un biais féministe : donner la parole aux femmes de la mythologie. Intéressant. Mais rien de nouveau dans le récit lui-même. Les schémas de domination ne sont pas réellement remis en question. On y égratigne juste un peu le patriarcat.
Et enfin, depuis quelques temps, un nouveau type de littérature, dit post-moderne, apparaît. Une littérature qui met mal-à-l’aise et casse tous les codes, qui explore des thématiques inhabituelles avec des procédés nouveaux, remet en question tout ce que nous croyions savoir (Cf le délicieux sur La Végétarienne, d’Han Kang). Enfin, un nouveau type de récit !
Peut-être la GEN Z nous met-elle mal-à-l’aise car elle crée aussi d’autres schémas. Impossible de savoir sur quoi ça va déboucher. Leur défiance pour les pouvoirs et contre-pouvoirs traditionnels n’interdit pas la défense de valeurs : ils s’organisent, votent sur Discord et font tomber les pouvoirs corrompus, et nous ne les avons pas vus venir. Les symboles qu’ils se choisissent (One Piece), leurs « trends » (saviez-vous que les jeunes allemands ont lancé un mouvement dont le but est de se réunir dans les parcs pour manger des yahourts à la fourchette ?) nous déroutent. On a l’impression que certains s’amusent de tout alors que le monde brûle.
Et si le récit n’était plus un préalable à l’action, mais s’écrivait au fur et à mesure ? Et si la véritable force de la GEN Z était de cesser de suivre nos récits et de mettre leur imagination au service de leurs valeurs ? Innovation réelle ou sirènes de l’utopie… Il me tarde de lire les chapitres qui s’ajouteront aux nôtres.
Alexandra Pichardie



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