Horizons d'émancipation

Quid de l’organisation révolutionnaire ?

Démocratie et organisations.

Cerises et ses partenaires du réseau Se fédérer pour l’émancipation poursuivent leur réflexion sur la démocratie. Après la crise de la démocratie représentative (voir Cerises février 2019), et les conditions à créer pour un véritable exercice de la démocratie (voir Cerises avril 2019), et dans le cadre d’une nouvelle séance de travail, nous avons interrogé l’articulation entre aspirations individuelles et agir collectif. Agir collectivement suppose une culture commune. Du « déjà là » au « jamais vu », comment remettre du carburant dans le moteur des mobilisations ? Et quid alors des organisations révolutionnaires ? La crise de la politique traditionnelle, de ses organisations et des tentatives diverses en ce domaine en font une question d’actualité. Dans le dossier de ce numéro, quelques échanges lors de notre séance du 11 mai dernier. Outre, ci-dessous, Quid de l’organisation révolutionnaire?, voir aussi Le « Je » et le « Nous » et Le « déjà là » et le « jamais vu ».

Si tous les intervenants s’accordent sur la nécessité d’une telle organisation et sur la critique des partis actuels, la confrontation d’idées est loin d’être close.

Représentation, incarnation ou auto-organisation ?

Pour Francis Sitel, « la notion de parti, selon qu’on parle du mouvement ouvrier ou de la bourgeoisie ne renvoie pas à une même nature. Dans le cas de la classe dirigeante, le parti n’est pas absolument indispensable au regard de l’objectif fondamental qui est l’exercice du pouvoir, sans partage avec les dominés, en disposant de l’outil aussi massif que performant qu’est l’État. Du côté du mouvement ouvrier, le problème est celui, non d’exercer un pouvoir bien inaccessible, mais de favoriser l’organisation de la classe. Préoccupation qui implique ce qu’on appelle le parti politique, mais aussi les syndicats, les associations et toutes formes d’organisation des ouvriers. La classe doit s’organiser en contre société ».

A partir d’un souci autogestionnaire, Patrick Le Tréhondat interroge : « Pourquoi les Gilets Jaunes ne se sont pas structurés et n’ont pas de leader ? Face à l’État ils savent qu’il faut donner le moins de prise possible. Et que s’ils commencent à faire une structure, elle risque d’être pyramidale et cela peut être le biais par lequel l’État commencera à avoir prise sur le mouvement ».

Ce qui conduit Catherine Samary à plaider pour le rejet du “substitutisme” « par lequel des partis, associations, experts, États prétendent exprimer un supposé “intérêt général” à la place de, au nom de. Mais, précise-t-elle, il y a une dialectique de mouvements auto-organisés et de “représentation” mais aussi de luttes ponctuelles et d’organisations permanentes (ayant des fonctionnalités qui peuvent être pertinentes et utiles au mouvement social, ou au contraire entrer en conflit avec lui) – le tout, dans des contextes donnés. Ainsi pour elle, la nécessité de syndicats contestataires de l’ordre existant, n’implique pas forcément qu’ils parlent à la place des travailleurs – mais aident à leur auto-organisation et aux débats nécessaires. Il y a des fonctionnalités “générales” des partis qui ne doivent pas signifier qu’ils ont le monopole de “la politique” et encore moins de la “représentation” des populations et du “pouvoir”. La critique du bureaucratisme et du substitutisme n’implique pas qu’on n’ait pas besoin d’outils permanents de luttes, de formation et contestation du système. Pour elle, il n’est pas évident que les “règles” d’un parti ou d’une association seraient obligatoirement moins démocratiques que les “non-règles” de réseaux horizontaux supposés “informels” et sans “direction”. Pour elle, une mise à plat des expériences serait parlante ».

Pierre Cours-Salies fait de cette question une conséquence de la prédominance de l’État même Républicain :  « En 1793 Sièyès refuse toute démocratie délibérative ; que les assemblées primaires, locales, puissent comme la Constitution le prévoyait mettre leur veto à une loi ; si un pourcentage suffisant, dans une partie des départements le demandait, la loi serait suspendue et remise au débat, avec dans ce cas l’organisation de l’information et une consultation sous forme de référendum ».

Catherine Destom-Bottin précise que « la République a inscrit dans son ADN la délégation du pouvoir des citoyens au profit du pouvoir des représentants. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les bâtisseurs des organisations politiques et syndicales qui se construisent au long des 19ème et 20ème siècles aient, au moins pour une part, intériorisé ces rapports qui sont ceux de la domination. Ainsi comprend-on les fonctionnements verticaux de ces organisations, qui ne sont pas émancipateurs pour les individus ».

Pierre Zarka prolonge : « Même les organisations les plus récentes font apparaître les mêmes caractéristiques de représentation et d’incarnation que celles de l’État. Il est demandé aux exploités et dominés de faire preuve d’anticonformisme vis-à-vis de la société et au nom de l’efficacité, il leur est demandé de se plier à une autre mise en conformité ! La tension vers la prise du pouvoir d’État pousse à reproduire des logiques délégataires. Le mélange entre un haut qui demeure essentiel et le bas qui n’a d’existence que dans la mesure où il soutient le haut, traduit un inconscient qui retire aux exploités toute existence politique autre que par l’intermédiaire du Parti ou du syndicat. L’organisation devient une entité autonome vis-à-vis des intéressés et cela se retourne contre elle puisqu’elle est finalement hors de leur champ ».

Tentatives pour définir des formes nouvelles d’organisation

Henri Mermé part d’un concept hérité du mouvement des Alternatifs :  « parti-mouvement. Pour lui, cette proposition relève le défi d’une organisation politique d’un type nouveau avec les pratiques et le fonctionnement d’un mouvement en rupture avec les partis classique mais avec la volonté d’assumer les fonctions de socialisation, de mémoire et d’ancrage populaire des partis ouvriers d’autrefois.

L’option se fonde sur la nécessité d’une organisation politique qui soit à même de procéder à l’élaboration d’un projet alternatif, à une synthèse généraliste s’enrichissant des apports et contributions des structures syndicales et associatives. (Ce qui suppose une distinction de nature maintenue entre ces organisations).  Le parti-mouvement ne prétend pas jouer le rôle d’un parti guide, ses militant-e-s participent aux mobilisations sans les instrumentaliser comme c’est trop souvent le cas des partis du mouvement ouvrier. Il établit avec les associations, syndicats et formes spontanées d’organisation des relations de coopération horizontale et d’égalité et met en pratique dans son fonctionnement interne sa référence autogestionnaire : non professionnalisation et parité des organes d’animation, rotation des taches, non cumul des mandats et limitation de ceux-ci dans la durée.

Son fonctionnement interne doit être largement ouvert avec par exemple possibilité de double adhésion, droit d’objection individuelle et collective pour des décisions contestées, grande liberté d’organisation et d’action des groupes de base. Mais aussi des règles de fonctionnement claires ».

Mais Jacques Pigaillem fait part de scepticisme : « dans les années 90 il y avait déjà des collectifs, notamment celui des infirmières et des infirmiers. A part Sud Santé, les syndicats étaient en dehors. On peut dire « parti-mouvement », mais l’expérience  que j’ai vécue c’était mieux que le parti centraliste démocratique, mais on ne peut pas dire qu’il ait beaucoup embrayé sur le mouvement. Le parti qui est là pour mutualiser l’action et les pensées des individus. Oui, en d’autres temps, on disait que le PSU était un intellectuel collectif. C’est un peu ça intellectuel et agir ».

Jean-Claude Mamet se soucie de l’efficacité. « Les révolutionnaires ont fonctionné autrefois avec le centralisme démocratique, d’une efficacité redoutable. Le fonctionnement par consensus est très lent, et le risque c’est de se faire battre. Et quand on perd, les conditions politiques se dégradent. Je partage l’idée qu’il faut une agora, des assemblées citoyennes. Ceux qui posaient cette exigence au Front de Gauche ont été battus.

La question spécifique du politique et de ses moments spécifiques doit être constamment posée, nous sommes face à des adversaires qui la pose continuellement. Cela ne veut pas dire que le politique est en surplomb par rapport au social ».

Tous capables, tous politiques

Pour Pierre Zarka, « le but est de supprimer toute mise en extériorité des individus au regard de l’action politique. L’apport d’une organisation à une construction est de l’ordre de la contribution et non de l’appel à la soutenir. Tout savoir est subjectif, et a besoin d’être revu à l’aune des exigences et des luttes. Il ne s’agit pas de rêver le sujet parfait mais de considérer qu’il n’y a de politique émancipatrice que favorisant l’émergence de l’individuation en tant qu’objectif et méthode. C’est rendre possible que la collectivité se pense compétente.

                 Il ne s’agit plus de représenter mais de prolonger les pouvoirs d’interventions et de choix du peuple jusque dans les enceintes décisionnelles. S’il n’y a pas de spontanéité idéologique : inévitablement surgissent des divergences mais elles deviennent autant d’éléments qui instruisent le débat public, au sens où le fait un juge d’instruction avec une enquête. Le désaccord au lieu de conduire au schisme signale un chantier à ouvrir et devient le moteur du dépassement d’un moment T. La force de l’utopie concrète réside dans la multiplicité des parcours et approches qui peuvent converger en une construction d’une nouvelle culture politique. Parcours qui recouvrent à la fois des logiques politiques diverses mais aussi des approches de natures. (La Première Internationale a été constituée pêle-mêle à partir de partis, syndicats, ce que l’on appellerait aujourd’hui des associations). 

          Il y a une tension entre créativité personnelle et forme collective. On ne l’effacera jamais totalement. Elle est continuellement à interroger. S’organiser n’est pas se plier à la structure, c’est se regrouper comme individus souverains construisant un processus de mutualisation. L’organisation n’est pas sa propre finalité, elle devient un outil. Est-ce que cela la rend invertébrée ? Non, le sens de ses initiatives n’est pas de faire sa propagande mais de favoriser la participation à l’élaboration et aux actions. Cela empêche-t-il de rendre lisible les prises de positions ? Non, car dans la mesure où l’intervention créatrice du plus grand nombre d’individus est souhaitée, la prise de position ne peut être livrée comme un produit clé en mains ; les débats même contradictoires, qui y conduisent doivent élargir les possibilités d’accéder à sa construction ».

La notion de fédérés lui paraît plus appropriée que celle de parti. Multiplicité de structures locales ou d’entreprises, s’agrégeant, chacune fonctionnant à son gré. Et harmonisation aux échelles plus larges.

Émile Fabrol, poursuit le raisonnement à partir du Je et du Nous.  Il y voit comme conséquence : « dans les partis traditionnels, c’est plutôt le nous et eux. Nous les sachants, les experts, et eux la masse des manants. Et cela provoque une vision étatiste à 100 %. Nous avons un programme, nous l’expliquons ! Nos structures sont calquées sur l’appareil d’État. Notre calendrier est calqué sur celui du pouvoir et nous n’imaginons rien, nous sommes à l’initiative de rien. Le regard que portent nos organisations sur le mouvement des Gilets Jaunes signe la faillite d’une telle conception ».

Christian Mahieux remarque que « des expressions comme eux et nous reviennent fréquemment à propos des rapports entre les organisations constituées et les mouvements sociaux. Cela concerne aussi le rapport social et politique. Pour lui, il y a un vrai problème de fond, une différence de conception, entre certain.es des participants. S’il n’a pas trouvé le bon mot, il est persuadé qu’il faut se référer à une notion de mouvement socialpolitique ou politiquesocial. En ce sens, si on en revient aux fondements de la première Internationale, il faut arrêter de placer d’une part les partis et d’autre part les mouvements sociaux. D’abord, y compris en se tenant à la définition qu’il trouve très restrictive des « organisations politiques », il n’y a pas que des « partis ». Et surtout, si on dit que les organisations syndicales et une partie des associations, c’est-à-dire les mouvements sociaux produisent de la politique, alors ce sont stricto-sensu des « organisations politiques », sans en faire pour autant des partis, ni des groupements destinés à gérer les institutions dans le cadre actuel de la société. Pour lui, non seulement ce n’est pas une négation de la Charte d’Amiens mais au contraire, c’est son sens premier ».

Il ajoute que la légitimité à avoir un avis sur les mouvements sociaux, sur les luttes, ne découle  pas seulement « en s’y frottant » comme c’est souvent dit mais quand « on prend part à » ; ça renvoie directement à la situation des organisations du mouvement ouvrier vis-à-vis du mouvement des Gilets Jaunes.

Pour Alain Lacombe, « l’approche que l’on se fait de l’organisation renvoie à la question : Est-ce que le peuple est compétent pour prendre ses affaires en main ? Oui, dit-il ce sont les citoyens qui doivent décider de leur avenir, prendre leurs affaires en main pour s’en occuper. Mais non, ils ne sont pas tous urbanistes, architectes, sociologues, ingénieurs, financiers, techniciens de tout etc.

La rencontre directe entre les experts et les citoyens avec les élus, lui semble donc essentielle pour que le peuple soit en capacité d’être décideur, en toute connaissance de cause, notamment connaître les différentes possibilités. Il faut alors que la commande soit claire, que c’est bien avec les habitants que se construisent les projets.

A Fosses (95) ce scénario, une fois bâti, a ensuite refait le tour des espaces de co-élaboration et, en recoupant les diverses problématiques, a émergé un nouveau scénario à son tour validé par un nouveau tour de piste citoyen. Cette expérience montre qu’il ne s’agit pas d’une question abstraite mais pouvant être mise en œuvre tout de suite. Un projet a été réalisé sur ce mode et, à chaque étape, les espaces de co-élaboration citoyens ont été amenés à travailler sur les ajustements possibles, car un projet, c’est quelque chose de vivant, qui peut bouger en fonction des contraintes et des opportunités nouvelles, des difficultés à dépasser ».

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