Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

Du mondial à l’intermondial

“Le” monde au singulier a longtemps été compris comme « univers » ou comme « tout », mais ce sens est aujourd’hui épuisé et sans portée pratique. Au cours du XXe siècle s’affirma l’idée de l’international non sans présupposer l’unicité du monde comme marché mondial : l’Internationale se fondait sur ce mondial-là compris comme fait économique. Parler aujourd’hui « du » monde c’est de notre monde, c’est-à-dire de la Terre. Celle-ci n’est pas réductible au globe physique. Son unicité et sa singularité résultent d’une histoire qui est celle de la vie, dont nous sommes issus et à laquelle nous appartenons en vertu de notre condition de terrestres. Cependant, le fait dont il nous faut partir est celui d’un monde terrestre profondément et irréductiblement divisé selon des lignes d’affrontement. Il en découle que la politique doit être envisagée non comme « un art de la composition et du vivre-ensemble » mais redéfinie « comme conflit de mondes opposant des manières incompatibles d’entrer en relation avec les autres hommes et avec les autres vivants.[1]

En effet, un monde c’est un certain agencement de pratiques qui engagent des rapports avec les autres humains et avec les autres vivants. Ce qui est en cause, c’est donc la relation des différentes manières de faire monde entre elles, en tant qu’elles sont hétérogènes. L’immense avantage de la formule zapatiste : « un monde où il y ait place pour de nombreux mondes» tient à ce qu’elle affirme qu’il faut construire un monde terrestre tel qu’il fasse place en son sein à de nombreux mondes, ce qui implique que ces mondes fassent place les uns aux autres. D’où cette conséquence négative : « Dans l’écologie des mondes multiples, il n’y a pas de place pour les mondes qui ne font pas place aux autres mondes »[2].

Ce qui est en cause c’est la relation d’un monde aux autres mondes qui est signifiée par le « faire place ». Relation d’incompatibilité ou de compatibilité ? Tel est le fond de la question. Il est seulement question de compatibilité des mondes actuels ou en formation, relativement à un critère qui n’est autre que celui de l’habitabilité de la Terre. Le monde dominant tend au monocosmisme, et c’est pourquoi il est incompatible avec la multiplicité des mondes. A l’inverse, les « nombreux mondes » dont parle la formule zapatiste sont des mondes compatibles entre eux.

Généralement, la compatibilité se définit par l’aptitude à exister ensemble ou simultanément, c’est-à-dire par la non-exclusion. Mais « compatible » est dérivé étymologiquement du radical compati, « souffrir avec » : les mondes compatibles entre eux car habitables par tous les vivants ne font donc pas que coexister extérieurement, ils pâtissent les uns des autres et c’est précisément par là qu’ils ouvrent la voie à un monde terrestre commun. Ce qui est en jeu ce n’est pas le fait de subir d’une manière passive l’action des autres mondes, c’est le fait de mettre à l’épreuve une capacité de se laisser altérer par les autres qui est une disposition éthique et politique. Notre horizon n’est plus celui de l’international compris comme relation d’interdépendance des nations, il est celui l’intermondial[3] compris comme relation d’altération réciproque des mondes entre eux.

Pierre Dardot

[1] Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls, Seuil, p. 107 (nous soulignons).
[2]  J. Baschet, Basculements Mondes émergents, possibles désirables, La Découverte, 2021, p. 173.
[3]  Nous prolongeons à notre manière ce qui a inspiré l’idée d’une « intermondiale » lancée par la revue Terrestres  https://www.terrestres.org/2024/04/12/pour-un-conseil-diplomatique-des-bassins-versants/

 

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