La coopérative de débats.

L’espace où vous avez la parole.

L’inquiétante étrangeté de l’écriture inclusive

 

Freud, déjà.

En 1919 Sigmund Freud publiait un essai intitulé « Das Unheimlich » que son élève et traductrice en français, Marie Bonaparte, traduisit par « l’inquiétante étrangeté ». Cette traduction du mot allemand est incomplète. En allemand le Heim, c’est la demeure, le « chez soi », le mot a donné le « Heimat », la patrie, le pays natal, la maison d’enfance. Heimlich veut dire se sentir bien en sa demeure. Le préfixe privatif accolé au mot signifie alors ce sentiment étrange et inquiétant de ne plus se sentir chez soi parce qu’il y a une chose cachée, tapie dans un coin de la maison, qui nous est connue mais que l’on ne veut pas voir et qui peut surgir à tout moment. Une inquiétude à la fois étrange et familière qui crée le malaise. Des moments de crise ou des évènements qui nous affectent profondément, peuvent faire surgir cette chose, ce que Freud appelle le refoulé. Notre langue à partir de laquelle nous pensons est cette demeure, la demeure de l’être disait Heidegger, celle de notre conscience mais aussi de notre inconscient. Ce qui gîte dans notre langue française et que beaucoup ne veulent pas regarder et écouter, c’est l’acceptation de la domination du masculin sur le féminin, blottie au cœur de notre grammaire et de notre orthographe : « le masculin l’emporte sur féminin ». L’ampleur des débats, les réactions vives, les sarcasmes, l’hystérie, osons ce mot sexiste, dans l’espace public face aux demandes féministes de revisiter notre langue pour y débusquer cette supériorité, met au grand jour cet « Unheimlich » : la suprématie de l’homme sur la femme, terrée dans notre langue, comme dans une tanière, refoulée, d’un coup ressurgit et nous déstabilise.  Ce mal être dans notre langue française, est-il dû aux assauts idéologiques de militantes déconstructivistes ou est-il le symptôme de quelque chose de plus profond ?

La réalité des violences sexuelles

Tarana Burke, une éducatrice de Brooklyn n’arrivait pas à dire à une petite fille de 13 ans qui avait été violée, qu’elle aussi l’avait été. Elle lança en 2007 le mouvement Me Too (moi aussi) pour encourager la prise de parole des femmes victimes de violences visant ainsi à faire savoir dans l’espace public que le viol et les agressions sexuelles étaient beaucoup plus courantes que ce que l’on voulait bien en dire. C’est l’affaire Weinstein débutée le 5 octobre 2017 par un article du New-York Times où le producteur de Hollywood est accusé de nombreux viols, qui donnera une notoriété retentissante au mouvement Me Too. Finalement Weinstein sera condamné à 18 ans de prison pour 93 viols. Ce qui a créé le trouble dans cette affaire, c’est que la situation était sue dans le milieu hollywoodien qui jusque-là détournait le regard de cette réalité rencognée au cœur de la famille du cinéma américain. En France, comme ailleurs en Europe, la prise de conscience des réalités que montraient les chiffres sur les féminicides et sur les violences sexuelles, ont eu un impact profond dans l’opinion. Dans la foulée de MeToo, dans notre pays, le mouvement « Balance ton porc », une formulation plus truculente, touchera le milieu du cinéma, notamment Gérard Depardieu grand amoureux et déclamateur de la langue française et de sa littérature. Sur le plateau télé de La Grande Librairie, le 18 février 2022, au nom de la langue française, il fit un plaidoyer à la fois brillant et émouvant pour l’accueil des personnes migrantes ou binationales dont beaucoup enrichissent notre littérature comme les auteurs Mohamed Mbougar Sarr[1] ou Mahmud Nasimi[2]. Il aurait pu citer Françoise Gallo[3], Léonora Miano[4] et tant d’autres autrices. Il concluait cette interview par : « c’est bizarre en France, cette course à l’identité, ces selfies, je sais pas, il y a quelque chose qui est très troublant en ce moment… ». Et si c’était lui, Depardieu qui concentrait sur son personnage public ce trouble français du rapport à notre langue qui porte en elle la domination masculine ?

Re-visibiliser les femmes

L’expression « écriture inclusive » qui permet d’inclure les gens qui s’estiment exclus des désignations masculines, est apparue depuis peu dans le paysage politique et médiatique puis scientifique et elle s’est imposée dans le débat public en créant des polémiques. Elle vise aussi bien à gommer des marques de genre, c’est l’écriture épicène : une personne, l’humanité, etc. ou bien à re-visibiliser les femmes dans la langue  Les controverses sur la féminisation de la langue ne sont pas nouvelles mais l’écriture inclusive touche à la forme même des mots et des phrases, notamment avec le point médian (voir les académicien.ne.s du début de cet article) et l’apparition de néologismes qui permettent de suppléer au genre neutre, à la fois masculin et féminin ou ni l’un ni l’autre et qui n’existe pas en français. Nous sommes tou.te.s froeurs aurions-nous du traduire en français inclusif, l’encyclique Fratelli tutti du Pape François. Dans les milieux anglo-saxons les débats existent depuis longtemps autour du pronom « the ». La dimension non genrée, spécifique à l’écriture inclusive, c’est à dire non binaire, incluant les personnes qui ne se reconnaissent ni masculines ni féminines, a également idéologisé les discussions par l’introduction de nouvelles questions sociétales. Cette offensive féministe sur les formes et les normes de l’écrit a suscité un mouvement contraire de défense, une réaction, une opposition à ce qui est vécu pour beaucoup comme une tentative de passage en force dans la langue. « Une lacération de la Joconde mais avec un couteau issu du commerce équitable » disait en 2017 Raphaël Enthoven qui rejoue en même temps Les Précieuses ridicules et les Femmes savantes. Selon lui, l’écriture inclusive est un coup de poignard dans le giron de sa mère patrie, on le sent troublé, difficile de ne pas y voir un lapsus freudien. Lorsque De Gaule utilisa pour la premières fois la double flexion « Françaises, Français », en mettant les premières en premier, il suscita l’étonnement, pour ne pas dire la polémique, mais c’était Le Général du haut de sa verticalité masculine.

Malaise dans la culture

La messe de la féminisation des noms de métier est dite, même l’Académie française, dans la douleur, a rendu les armes en février 2019 accueillant, sans effusion sentimentale toutefois, les autrices, les cheffes, et les ingénieures dans la demeure de la langue française. Pour le reste, la re-visibilisation des femmes ou le lissage des marques de genre se fera dans le temps avec l’usage : on verra dans vingt ans ce qui restera de l’utilisation du point médian et de la cohorte des néologismes qui fleurissent en ce moment. La reconstruction de la langue après le tremblement de terre Me Too se fera. Pour sa part, l’auteur de cet article qui ne se fait pas un fromage de l’écriture inclusive (une Tomme de Savoie ou un Bleu de Bresse, c’est selon), trouve le point médian vilain et par réflexe se méfie des néologismes, anglo-saxons notamment. Il a encore un faible pour les droits de l’homme dans l’écriture de la déclaration votée en août 1789. En bon disciple de l’OuLiPo qui voyait dans la contrainte introduite dans l’écriture un enrichissement de cette dernière[5], il considère nécessaire la re-féminisation de son écriture tout en évitant au maximum le point médian et en écartant tout néologisme superflu. Le jeu amoureux de l’écriture est plus important que les aigreurs d’estomac des réactionnaires de tout poil ou les injonctions des passionarias de l’écriture inclusive. En 1929 une semaine après l’effondrement de la bourse de Wall-Street, Freud achevait un essai intitulé Malaise dans la culture. Dans ce texte à caractère sociologique, il développe son inquiétude devant l’avenir de l’humanité depuis que la technique permet aux hommes de s’exterminer jusqu’au dernier. On était avant la Shoah et Hiroshima. En 1933 au moment de l’incendie du Reichstag, à propos du livre, il écrit à son ami Stéphane Zweig : « Nous allons vers de sombres temps. Je ne devrais pas m’en soucier, avec l’apathie de la vieillesse, mais je ne peux m’empêcher d’avoir pitié de mes sept petits-enfants ». L’incertitude des temps présents depuis le changement climatique, jusqu’à la disparition de la biodiversité, la montée en puissance des autoritarismes ou la fermeture identitaire de nos sociétés, relève à nouveau de ces temps sombres, un malaise contemporain dans la culture. Les Françaises et les Français, plus spécifiquement se rendent compte que leur pays décroche dans un monde occidental dont l’hégémonie est remise en cause. Les hommes suprémacistes blancs appartiennent au passé. Le pire n’étant jamais certain, l’histoire sera celle que nous sommes en train d’écrire. Alors écrivons là dans une langue qui fait la place à toute l’humanité dans son unité et sa diversité, c’est à dire l’universel.

[1] Prix Goncourt 2021 pour la plus secrète histoire des hommes. Editions Philippe Rey et Jimsaan

[2] Réfugié Afghan arrivé en France en 2017, il a dû apprendre le français. Il connait le succès littéraire avec son livre Un Afghan à Paris (éditions du Palais 2021)

[3] Auteure d’origine sicilienne née en Tunisie, son livre, Fortune aux éditions Liena Lévi (2019) raconte l’histoire d’une sicilienne émigrée en Tunisie au début du 20e siècle.

[4]Auteur franco camerounaise, elle a obtenu le prix Femina en 2013 pour La saison de l’ombre aux éditions Grasset.

[5] OuLiPo, Ouvroir de Littérature Potentielle est un groupe de recherche littéraire fondé en 1960 par Raymond Queneau qui cherche à enrichir l’écriture par les potentialités du langage. Georges Perec en 1969 a publié La disparition, un roman de 300 pages sans utiliser la lettre e.

Partager sur :         
Retour en haut