Horizons d'émancipations.

Une série de dossiers. pour mieux (se) comprendre.

La terre pour qui  dans le Beaufortain ?

Il y a quelques décennies  seulement, on dénombrait  dans le Beaufortain 522 fermes [1] de tailles souvent très modestes, et dont la propriété était la plupart du temps aux mains des paysan-nes qui les faisaient vivre (cela était moins vrai pour les alpages).

La reprise de ces fermes était souvent assurée dans le cercle familial restreint, de parents à enfants.

Aujourd’hui ce paysage a totalement changé. Il reste 107 fermes environ, soit à peu près 158 paysan-nes en comptant les associé-es de GAEC [2]. On voit que la restructuration a été très forte ce qui implique que les paysan-nes ne sont plus propriétaires de la totalité des terres qu’ils et elles travaillent, et qu’en majorité ce sont des terres en location. 

C’est donc une donnée qu’il faut absolument prendre en compte car l’on voit bien que suivant ces choix le monde non-paysan  sera aussi un acteur incontournable dans la répartition du foncier agricole.

Lorsqu’une ferme s’arrête, c’est un peu de tristesse, comme un souffle suspendu, le temps qui se fige, des femmes et des hommes qu’on ne verra plus arpentant champs et pâtures au milieu d’un troupeau qui n’existera plus, mais ça sera aussi de la convoitise, pour d’autres qui rêvent de grandeur, avec comme souvent le piège de plus d’investissements, plus de matériel, plus de bêtes, et au final besoin de plus de terre.

La transmission d’une ferme quand vient l’heure de la retraite, demande beaucoup de préparation, des années de réflexion sont souvent nécessaires, un temps de travail en commun pour la transmission peut être utile, tout cela dépend beaucoup de la volonté des “cédants”.

Alors, ça marche ou pas ! S’il n’y a pas de reprise que deviendront les terres ? 

Au final ce sont toujours les propriétaires qui décident à qui elles seront louées, même si l’administration a un rôle d’arbitrage au travers “des autorisations d’exploiter”.

Cette décision dépendra beaucoup de l’état d’esprit des propriétaires. S’ils-elles sont du côté des partageux, leur choix se fera avec un regard qui répond au mieux aux questions suivantes :

Qui en a le plus besoin ?

Une petite ferme qui verra son assise économique confortée par un peu plus de terre ?

Une ferme qui donne du travail à beaucoup de monde ?

Une ferme dont les pratiques sont porteuses d’avenir ?

Une ferme qui recherche l’autonomie ?

L’agriculture paysanne et l’agriculture biologique peuvent donner de vraies réponses à ces questions.

A l’opposé, porté par la pensée libérale  conservatrice, d’autres critères rentreront en ligne de compte, du ” Ah on est bien un peu parent” au ” S’ils sont gros c’est qu’ils sont compétents, qu’ils savent travailler…”.  

Dans ce cas, on verra encore de grosses fermes s’agrandir, et être confortées dans leur fuite en avant.

On voit donc bien que du côté des propriétaires leur choix peut vraiment être déterminant et une pensée collective pour aborder ces problématiques pourrait être intéressante pour demain.

Un départ à la retraite récent a démontré que des changements de locataires se sont faits sans débat collectif, avec des situations de pression entre paysans, et au final une répartition du foncier qui n’est pas allé à celles ou ceux qui en ont le plus besoin.

Du point de vue des paysan-nes il n’y a pas de structure  locale collective qui existe, mais des pistes pourraient être explorées, comme la création d’une inter-syndicale, avec par exemple la participation du GIDA [3] ainsi que des représentants des communes qui pourraient avoir un rôle d’arbitrage.

Même si ce type de démarche n’a pas de réalité officielle aujourd’hui, cela pourrait être l’occasion de créer un espace commun, que ce soit du point de vue des propriétaires ou des locataires. Et assez naturellement, nous pourrions considérer que la terre devienne un jour un bien commun malgré des usages différents. L’expérience de” terre de liens” qui achète des terres pour les relouer à des personnes qui vont s’installer est un exemple qui va bien dans ce sens mais à une échelle trop réduite aujourd’hui [4].

C’est l’illustration que la transmission des terres dédiée à l’alimentation ne peut plus rester dans une unique sphère paysanne et devient un enjeu global de société.

Cette pression sur le foncier agricole est largement confortée par un cahier des charges relativement exigeant de l’AOP Beaufort qui interdit l’ensilage pour la nourriture des animaux, qui exige une autonomie fourragère de 75% et qui limite la quantité de concentrés (céréales et tourteaux) par vache laitière.

Pendant 6 mois de l’année, les bêtes sont nourries à 100% par les pâtures et alpages (hormis un peu de “concentré”  pour attirer les animaux à la machine à traire). Ces pratiques font que les paysan-nes doivent mettre en œuvre un vrai savoir-faire pour assurer de bonnes pratiques sur ces espaces, que cela soit en terme qualitatif pour une bonne utilisation de la fumure organique à base de fumier et de lisier ou de compost avec le maintien de la diversité  des espèces végétales, mais aussi une bonne gestion de ces espaces dans le temps au cours de la saison.

Les troupeaux vont donc pendant 6 mois transhumer de 600m d’altitude jusqu’à parfois 2300 m, et ensuite redescendre pour la période d’hivernage. Ces troupeaux qu’ils soient en vaches, chèvres ou brebis, devront avoir toutes les “compétences” pour valoriser au mieux ces espaces, et les races locales seront bien sûr les mieux adaptées ; à condition aussi qu’on leur donne “l’éducation” pour valoriser ces “compétences”.

Cette production sur “la bonne saison” est de très bonne qualité elle sera prolongée en partie l’hiver lorsque les bêtes seront nourries avec du foin local. Avec un cahier des charges qui impose 75% d’autonomie fourragère sur l’année cela permet malgré tout d’acheter 50% du foin consommé l’hiver à l’extérieur plus une quantité non négligeable de concentrés. Économiquement ceci est facilité par une très bonne valorisation du lait (un euro le litre) qui même avec ces achats extérieurs assure des marges suffisantes aux producteurs.

Pour trouver des solutions à cette trop grande dépendance à l’extérieur, et pour répondre à tous les défis écologiques  avec un réchauffement climatique de plus en plus prégnant, il faut travailler sur l’amélioration des prairies qui  avec plus de légumineuses pourraient diminuer la dépendance aux tourteaux et d’une manière générale amoindrir, voire annuler la dépendance aux céréales. Il faut favoriser la production de fourrage en remplaçant la culture actuelle du maïs en combe de Savoie et mettre en place l’épandage des fumiers et lisiers des troupeaux du Beaufortain sur ces mêmes parcelles. Ceci contribuera à l’objectif de répondre aux critères de l’agriculture biologique dans un concept global “d’agriculture paysanne”.

GDB

[1]  522 fermes en 1971 et 806 en 1955 source : ” Évolution des systèmes d’exploitation en Beaufortain” RGA (recensement général agricole).

[2] Groupement Agricole d’Exploitation en Commun. Source estimation chambre d’agriculture 2018-2019.

[3] Groupement Inter-communal de Développement Agricole.

[4] En 20 ans l’association a sauvé 300 fermes  alors que dans le même temps il en disparait 125 par semaine.

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