« Défendre la gauche du travail, face à la gauche des allocations et des minima sociaux », les propos de Fabien Roussel ont déclenché des critiques largement méritées comme continuer d’entretenir la confusion entre emploi et travail, diviser les salarié·e·s et les précaires au lieu  d’œuvrer à une unité de classe, et d’autres critiques moins méritées comme celle de diviser son propre camp et notamment celui de la NUPES. Ah ? On ne peut pas parler des sujets qui fâchent à la NUPES ? …

Revendiquer d’éradiquer le chômage peut être un objectif partagé mais quel travail pour toutes et tous à l’heure des nombreuses démissions et des difficultés de recrutement dans de nombreux secteurs ? Ne pas traiter les deux questions dans un même mouvement nous condamne à perdre les luttes en lien avec le travail.

Aux Etats-Unis 4 à 5 millions de salarié·es démissionnent chaque mois. « De nombreux collectifs mettent en scène à travers des vidéos, la manière dont ils rendent leur tablier comme un pied de nez aux employeurs, en disant je quitte un travail qui m’opprime » Coralie Perez sur France Inter le samedi 17 septembre.

En 2022 la DARES comptabilise 520000 démissions par trimestre dont 470000 démissions de CDI. Il faut remonter à 2007 pour atteindre un tel niveau historique. Certaines démissions permettent aux salarié·es de retrouver ailleurs un emploi mieux rémunéré ou moins contraint, mais c’est loin d’être le cas pour la majorité d’entre elles.

Dans l’éducation nationale 27000 postes ont été ouverts aux concours de recrutement, 4000 postes sont non pourvus. Le sentiment partagé par les enseignant·es de ne plus pouvoir faire leur travail correctement, de ne plus être reconnu·es sur le plan des rémunérations, a conduit de nombreux étudiant·es à renoncer à se présenter aux concours. Résultat, quelques temps avant  la rentrée on a vu fleurir les job-datings dans certains rectorats pour recruter des personnels non formés, précaires, mais qui pour certains seront mieux payés que les jeunes enseignant·es recruté·es par concours… Est-ce que cela suffira pour ne pas aboutir là aussi à des démissions ?

Dans le secteur de la santé ce n’est pas mieux. Pour faire face à la crise de recrutement, l’hopital de Rennes a lui aussi organisé un job dating pour recruter des infirmier·es, des aide-soignant·es, des sage-femmes, des techniciens de laboratoires, des administratifs et même des cadres de santé…

Dans le dossier de Cerises de janvier 2022 nous avions interrogé l’écart entre les aspirations des salarié·es et la réalité du travail. Nous disions alors :

« Les statistiques indiquent qu’un salarié sur deux souhaiterait quitter son  entreprise. Pour 50% d’entre eux les motifs sont le niveau de leur rémunération ou le management, mais 50%  le font pour donner du sens à leur vie et à leur travail, équilibrer leur vie de travail et leur vie personnelle,  mettre en adéquation leur vie professionnelle et leurs valeurs. »

Ainsi , faire un travail qui entre en contradiction avec ses propres valeurs (éthiques, écologiques…), se soumettre à des injonctions contradictoires, être dépossédé des décisions sur la façon de l’organiser devient de plus en plus invivable et la vie hors travail ne suffit plus à compenser ce temps de travail contraint qui a des répercussions sur la santé physique et psychique.

Dans un entretien à Regards Yves Clot professeur émérite du CNAM, spécialiste du travail,  indique ainsi que seulement 35 % des salarié·es sont fier·es de leur travail, et 57 % considèrent qu’ils/elles doivent sacrifier la qualité de leur travail.

A quelles conditions le travail peut-il encore avoir une portée émancipatrice ? S’emparer de cette question est incontournable pour qui veut construire des luttes victorieuses avec les collectifs de travail que ce soit dans le secteur privé ou dans le secteur public, dans l’industrie ou dans les services.

« Au sein du capitalisme, le travail est souvent mutilé et atomisé car il se trouve prisonnier des rouages de l’accumulation » nous dit Daniel Bachet ( l’Humanité du 27 septembre). « Retrouver l’autonomie et la capacité de décider et d’agir dans le travail suppose, certes, de changer la manière dont celui-ci est organisé et reconnu. De nombreuses études ont montré que l’autonomie dans le travail était la condition nécessaire d’une capacité forte de délibération dans le domaine politique. (…) . Le projet est bien sûr de sortir de la propriété lucrative orientée profit ou rentabilité financière en vue d’assurer la maitrise du travail par les producteurs associés au sein d’unités institutionnelles qui conçoivent, produisent et vendent les biens et/ou les services ».

Pour Yves Clot  les rapports gouverneur-gouvernés se fabriquent d’abord dans l’entreprise. Or la subordination est critiquée partout dans la société, dans les rapports hommes/femmes, les rapports racisés/non-racisés, et le rapport employeur/employé est lui peu interrogé, alors que c’est un obstacle majeur dans l’émancipation.

Ouvrir des espaces démocratiques où les collectifs se réapproprient le débat sur le travail bien fait, et sur tout ce qui y fait obstacle est essentiel. Les Scop participent de ce mouvement. De même l’expérience  des soignant·es pendant le COVID qui ont repris la main sur l’organisation du travail, et dont la parole a cessé d’être inutile, a permis que des collectifs de travail se remettent à fonctionner.

Alors à quand une gauche sociale et politique revendiquant la capacité pour les travailleurs et les travailleuses de décider de l’organisation du travail et de la finalité de leur travail ? A quand une gauche revendiquant la liberté dans le travail, dans tous les collectifs et cela à tous les niveaux de décision ?

« Il est urgent que les luttes populaires, syndicales, habitantes – écologistes, féministes, antiracistes – élaborent ensemble la réponse anticapitaliste d’un processus de démocratisation et d’écologisation du travail, pour mettre le travail au service de la nécessaire révolution écologique et sociale. » Alexis Cukier dans l’Humanité du 27 septembre.

Il est temps de remettre l’ouvrage sur le métier.

Sylvie Larue

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