Horizons d'émancipation

Sauver le Tour de France ?

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Le Tour de France est un monument populaire, une institution centenaire. C’est un rendez-vous annuel qui rassemble au bord de la route, ou devant leurs écrans, des millions de Français (mais aussi des téléspectateurs du monde entier). C’est un marqueur d’une culture commune qui traverse les générations… Et depuis la fin des années 90, il est devenu pour beaucoup d’entre nous l’une de nos plus profondes contradictions. Les années dopages, qui ne sont sans doute pas entièrement derrière nous, ont dévoilé au grand public jusqu’où la logique marchande peut transformer les hommes en objets… L’urgence climatique et la nécessité d’inventer de nouveaux récits, la volonté de construire un monde mixte et interculturel, peuvent-ils accélérer la fin de l’aventure ou pousser à une refondation ? Ceux et celles qui aiment encore ce rendez-vous estival se demandent : que pouvons-nous faire pour le sauver ? Réflexions intimes et politiques.


Laurent Eyraud-Chaume

Tout a commencé pour moi dans la vallée du Champsaur. J’ai passé une partie de mes étés chez mes grands-parents agriculteurs. L’ouvrage (faire les foins, ramasser les framboises ou plumer un poulet) se terminait toujours vers 16h afin de pouvoir regarder “l’arrivée”. La télé était minuscule et je ne comprenais pas grand-chose. Laurent Jalabert, Laurent Fignon : à cette époque les héros de ma famille portaient mon prénom. J’ai aussi le souvenir nostalgique d’un pique-nique au bord de la route Napoléon, à deux pas de la maison. Je ne me remémore ni la caravane publicitaire ni même les coureurs… Je me souviens de mon papi Milou et de ma mamie Marthe, du repas et des rires. Une passion populaire est d’abord une passion familiale. Le Tour dans les Alpes, c’est un peu une religion mais sans la messe et avec de l’émotion, des pleurs, des rires et de la démesure… Devant le petit écran ou même en lisant le Dauphiné Libéré (ici on dit le “Daubé”), l’effet numéro 1 du Tour c’est de rendre les gens vivants. J’ai compris récemment qu’on ne mesure pas la qualité d’une vie à sa longueur mais à sa largeur. Les émotions que procurait le tour dans ma famille rendait la vie plus grande que la vie.

Et puis, j’ai quitté le cocon familial au moment de “l’affaire Festina” et de l’EPO, première d’une longue, trop longue, liste de dopages industriels révélés au grand jour. Ma mère soutenait (et soutient toujours) Richard Virenque, dopé “à l’insu de son plein gré”… Le vélo devenait synonyme de seringues et jusqu’à maintenant cela a peu changé. Signalons tout de même que le cyclisme est depuis 25 ans le sport le plus contrôlé au monde et que la frontière entre médecine et dopage varie selon les sports. Un récent entretien du coureur cycliste Guillaume Martin, philosophe à ses heures, dans le journal l’Équipe dévoilait sa colère face aux nombreuses injections reçues par Nadal (et sa cheville) pour gagner Roland Garros (“Si un cycliste fait la même chose, déjà c’est interdit, mais quand bien même ça ne le serait pas, tout le monde lui tomberait dessus.”) Mais passons, le dopage est le symptôme d’un sport business qui a toujours besoin de performances et de “sécuriser” ses investissements… Un symptôme dont les principales victimes sont les sportifs eux-mêmes et l’image du sport dans la société. Il y aurait par ailleurs un livre à écrire sur notre relation aux drogues (licites ou illicites) et leur utilisation dans un cadre professionnel “compétitif”(ceci n’excusant pas cela). Bref, après Festina, et mis à part une mobilisation en 2003 pour défendre les intermittent-e-s (où nous avions menacé le passage du Tour à Gap), ma relation à cette tradition estivale s’est peu à peu émoussée…

Et puis, la vie réserve des surprises. Le journal l’Humanité, qui a une longue histoire partagée avec le Tour, a dans ses rangs l’une des plus grandes plumes qui suivent chaque année la caravane. Ses papiers quotidiens sont d’une poésie pure. Il sait dire nos doutes d’amants déçus, nos joies quand le scénario prévu est déjoué, la beauté de l’effort héroïque, la folie des foules au bord des routes, l’incroyable combat entre l’homme et les éléments. Jean-Emmanuel Ducoin, puisque c’est son nom, m’a retenu au Tour de France comme on retient un ami à la fin d’une fête.

Moi, le comédien, amoureux de récits et d’histoires, en colère contre un théâtre qui ne sait plus “raconter”, je revenais au Tour au meilleur des moments ! Les Français, Bardet et Pinot, étaient de nouveau sur le podium. Je jouais à Avignon et les horaires de repos tombaient, comme par hasard, au moment de l’arrivée. Je me coupais du monde pour vibrer devant une télé. Plaisir solitaire et presque honteux dans un milieu culturel enclin aux railleries sur les dopés, je suis revenu au tour car il écrivait chaque jour une histoire inédite. Bien entendu le pronostic final, sur les Champs (Elysées), est difficile à déjouer. Les équipes riches ont les meilleurs coureurs (satané capitalisme) mais chaque étape est un combat à gagner et tout est toujours possible. L’année 2019 fut sans conteste la plus incroyable depuis des décennies. Un français, le flamboyant Julian Alaphilippe déjouait tous les pronostics et conservait le maillot Jaune pendant 17 jours (sur 21). Un autre français semblait être le meilleur cette année-là, mais le “romantique” Thibaut Pinot abandonnait à 2 étapes de l’arrivée. Toute la France du vélo était en larmes et moi avec… Le vélo devint alors une passion dévorante, un loisir quotidien (mais d’abord derrière les écrans) : classiques, Strade Bianche, monuments, Giro et Vuelta … Et petit à petit, je décidais de me mettre au vélo pour de vrai, moi le quadra asthmatique. Je commence à peine à comprendre la nature de cet effort inouï que peut représenter un Tour de France pour un organisme humain. Et j’aime de plus en plus découvrir ce spectacle non-écrit qu’est la grande boucle.

Seulement voilà, il y a un hic (et même plusieurs). Le vélo est un sport business d’hommes blancs et je dois vivre avec cette douloureuse contradiction. Même si les “hôtesses” ont (enfin) disparu des podiums et qu’un Tour féminin aura lieu en juillet. Même si en mars, l’Erythréen Biniam Girmay a gagné Gand-Wevelgem. L’exception ne change pas la règle. Même si de nombreux coureurs déclarent publiquement ne pas souhaiter gagner plus d’argent (sic), le vélo est un sport rongé par la course au profit et la loi du marché. Les équipes sont propriétés d’entreprises et c’est d’ailleurs le seul sport où elles portent leur nom. Les supporters soutiennent ici “Cofidis” ou “AG2R”. Il est d’ailleurs assez savoureux de constater combien la marque est plus petite dans l’imaginaire que l’équipe qu’elle désigne. Les fans de vélo parlent de la Jumbo ou d’Arkéa sans vraiment savoir ce que ces noms veulent dire. C’est d’ailleurs sans doute mieux d’oublier vite… Le pétrolier Ineos se rachète une image. Bahreïn, UAE (Emirats Arabes Unis) ou Israël se rachète une conscience…

Par ailleurs, l’enjeu climatique frappe plus que jamais à la porte de toutes les activités humaines. Les rapports du Giec sont formels : il faut bifurquer sans attendre ! En attendant le grand soir du post-capitalisme (sic) qui sortira la planète et nos vies des logiques marchandes, nous devons bien accepter de prendre les sujets un par un… et donc nous interroger sur ce nous souhaitons garder, ce que nous souhaitons stopper, ce que nous devons transformer…  Le Tour de France est ici une cible légitime. L’impact carbone de l’épreuve ne se mesure pas seulement à sa caravane publicitaire ou à ses centaines de bus et poids lourds, il est aussi un outil au service d’un modèle de société marchand et mondialisé. C’est chaque année une fièvre publicitaire, un hymne à la compétition. Ce sont des centaines d’heures de vidéos partagées partout sur la planète. C’est une machine à cash pour la multinationale propriétaire de l’épreuve (AS0, également propriétaire du journal « l’Équipe ») mais aussi pour des dizaines d’autres grands groupes.

Ces simples faits éloigneraient tout militant de gauche en quête de pureté révolutionnaire. Alors pourquoi continuer ? Le Tour de France fait peut-être déjà partie de l’ancien monde et pour beaucoup sa disparition serait une bonne nouvelle. La politique est toujours affaire de culture. Il apparaît simple à certain-e-s militant-e-s de s’attaquer aux “bonheurs” des “autres”. Et même si la campagne électorale a caricaturé jusqu’au dégoût une pseudo “écologie punitive” pour mieux discréditer toute idée de changement… Il va bien falloir prendre ensemble des décisions, parler de nos modes de vies, de notre rapport à la liberté, aux plaisirs… Le Tour de France est une passion culturelle. Il porte en lui des savoirs, des mémoires, des leçons de vie. Il parle d’effort, de dépassement, de joie et de détresse. Il nous parle chaque été d’hommes solidaires et solitaires qui affrontent la nature avec un simple vélo. C’est une histoire passée et une histoire toujours au futur, un inattendu spectaculaire. C’est une fièvre commune qui nous traverse pour nous dire la force de notre humanité et sa fragilité tragique. C’est un art comme un autre.

Pour le sauver, il n’y a pas beaucoup d’issues. Il faut assumer au grand jour notre amour pour le Tour et ce qu’il rend vivant en nous.  Et dans un même mouvement nous battre ensemble pour faire reculer le marché et fixer des règles nouvelles : inventer un salaire maximum, donner une place à la parole des coureurs dans les prises de décisions, supprimer la caravane publicitaire et tous les inutiles calicots bariolés qui polluent chaque étape, interdire à ASO de se faire subventionner par les collectivités, limiter le nombre d’hélicoptères, profiter des temps d’antennes pour valoriser le vélo dans sa diversité partout dans le monde (le sport c’est bon pour la santé, les comptes de la sécu et le climat !), et surtout, surtout supprimer les oreillettes aux coureurs…

Un autre monde et un autre Tour sont possibles !

Laurent Eyraud-Chaume

Le TDF en chiffres pour 2021

Organisateur : Amaury Sport Organisation (ASO)

Chiffre d’affaires estimé à 150 millions d’euros

184 coureurs-23 équipes de 8 coureurs

450 accompagnateurs

500 000 euros pour le gagnant des Champs-Élysées

A l’issue de chaque étape, le vainqueur remporte 11.000 euros. Ce montant diminue au fur et à mesure que vous terminez, jusqu’au numéro 20, qui touche encore 300 euros. Chaque jour avec le maillot jaune rapporte aussi 500 euros.

3414,4 Km 

27 cols

39 villes étapes

31 départements traversés et 757 communes

300 gendarmes détachés de manière permanente

29 000 gendarmes et pompiers sur l’ensemble du parcours

6km de barrières à l’arrivée de chaque étape

450 panneaux publicitaires

Diffusion TV : 190 pays

100 chaînes TV dont 60 en direct

France Télévision signe un chèque de 25 millions d’euros par an et réalise en moyenne 39,4% de part d’audience à chaque étape.

71,6% des 15 -24 ans ont suivi le TDF en 2021

Environ 3,5 milliards de téléspectateurs

La caravane publicitaire c’est 10km de cortège et 150 véhicules

Tour de France , mécanique et histoire de chiffres

En 1903 un vélo pesait en moyenne 20kg –

Maurice Garin a été le premier vainqueur du Tour de France. Son vélo avait un poids de 20kg. Le cadre était en acier et les soudures étaient protégées par une épaisse couche de peinture. Il n’y avait ni roue libre ni freins ni dérailleur. L’entraînement se faisait avec un braquet de 56 x 20 (un grand plateau de 56 dents et un pignon fixe de 20 dents. La seule manière de freiner était de rétropédaler. Les cale-pieds étaient aussi en acier et n’avaient pas de courroie de serrage

En 1960 le vélo de Jacques Anquetil pesait 10kg

En 2021 un vélo pèse  7 kg !!

1937 : les dérailleurs font leur apparition

1975 : pneus à haute pression

1984 : pédales automatiques

1986 : cadre en carbone

1990 : changement de vitesse au guidon

1919 : apparition du maillot jaune pour repérer le leader du Tour

Maillot vert : meilleur sprinter

Maillot blanc à pois rouge : meilleur grimpeur

Maillot blanc : meilleur jeune (coureur de moins de 25 ans)

N’oublions pas Yvette Horner campé sur une 404 en jouant de l’accordéon sur le Tour

Épreuve la plus dantesque : le Paris-Roubaix

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