Culture

Passeur de culture ?

Longtemps, je me suis levée de bonne humeur.

 Mon métier me donnait un sentiment de satisfaction. Il amenait, j’en étais convaincue, à une sorte d’équilibre culturel entre les enfants. Pour qu’on puisse se comprendre, il faut bien une culture commune. Il faut des références sur lesquelles appuyer sa pensée. Pour comprendre le monde, il faut se jucher sur les épaules de géants. Naïvement, il me semblait que là était mon rôle : servir quelques shots de culture. Un peu de théâtre, de la lecture, de la poésie, de l’histoire des arts, et le bonheur, parfois, quand le budget nous le permettait, de sortir les enfants de l’école, d’aller là où les parents ne pourraient peut-être jamais les emmener, par manque de moyens, de temps, d’idées. Et cultiver le jardin secret des intérêts gratuits, qui ne produisent rien, mais dont le bénéfice est incommensurable. Notre rôle ? Fixer des maillons dans la chaîne de leur personnalité. Je me sentais passeur de culture.

Et puis, les réforment se sont déchaînées. Les connaissances ont cédé le pas aux compétences – une forme de savoir-faire, un gage d’efficacité. Le royaume de l’utile.

Et puis, le confinement a levé le voile sur ce que le gouvernement pensait de la profession. On cultive des fraises. Mais on garde les mômes pendant que les parents sont productifs.

De passeur de culture à passe-temps.

Et puis, le Pass Culture est né. Et mon fils m’a expliqué qu’il allait pouvoir changer la sangle de sa guitare. « Mais, tu veux pas aller au théâtre ou au ciné, plutôt ? Ta sangle, ce n’est pas hyper culturel…

– Non, non, c’est bon. Et ça marche aussi dans les supermarchés. »

De Pass Culture à passe-monnaie.

Et puis, est né ADAGE. « Plateforme numérique au service des équipes pédagogiques. Ses ressources en ligne aident à concevoir des projets dans l’objectif du 100 % EAC[1] ». Des dossiers à remplir pour un résultat chiffré. Ce qui n’apparaît pas là-dedans, alors, ça ne compte pas ? Attention, il faut bien tenir compte de « l’ouverture du Pass Culture dans sa déclinaison scolaire ».  Et « lors de la saisie des groupes classe dans un projet ou une action, il faut renseigner séparément les élèves bénéficiaires du Pass des autres élèves bénéficiaires du même projet mais ne bénéficiant pas du Pass Culture. » Quinze pages de foire aux questions.

A la recherche du temps perdu…

Et puis est venu le temps des élections.

« Alors, pour la culture, moi, je veux rouvrir les clubs théâtre. Et les chorales ! Ah ah, les chorales !! Nous, on en a ouvert une, eh ben, ça fait un bien fou ! »

Le temps du pipo. Proust ne l’avait pas vu venir…

« Madame, mais à quoi ça sert, de parler des chevaliers, tout ça ??

– C’est de la culture générale. Une base commune qui te permettra de comprendre le monde. De te forger des valeurs. C’est une arme pour te défendre dans la vie, pour tenir tête à ceux qui t’écraseront de leurs connaissances. La connaissance est une épée !

– En vrai, madame, on s’en servira jamais, quoi… et sinon, on va faire une sortie, cette année » ?

Longtemps, je me suis levée de bonne humeur…

Alexandra Pichardie.


[1]      Éducation artistique et culturelle

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