Culture

Molière, 400 ans et toutes ses dents?

« Les langues ont toujours du venin à répandre »  
Tartuffe

Jean Baptiste Poquelin dit Molière est né le 15 janvier 1622 à Paris et mort en 1673 à 51 ans. Après des études de droit, il crée une troupe de théâtre « L’Illustre théâtre ». Il renonce à sa charge de tapissier du roi légué par son père et il épousera Madeleine Béjart. La deuxième partie du XVIIème siècle est marqué par l’absolutisme royal et la grande période du style baroque en peinture, en architecture ou encore en musique avec Jean Sébastien Bach. Pendant 12 ans de 1646 à 1658 il sillonne les provinces françaises avec sa troupe. En revenant à Paris il devient le favori du roi. La société est alors très contrôlée et il s’exerce une véritable censure sur la production artistique et théâtrale. L’Église catholique est omniprésente dans la vie publique. Dans ce contexte les comédiens sont considérés comme des parias, n’ayant pas droit aux sacrements de l’Église quand ils meurent. Il faudra attendre 1789 pour qu’on leur accorde un statut social en même temps que les juifs et les protestants. Molière obtiendra in extremis les sacrements religieux à condition que l’enterrement se fasse à la nuit tombée ?

Molière, à travers ses pièces va s’opposer à la médiocrité, à l’hypocrisie et à l’inculture des puissants. Le soutien de Louis XIV va lui permettre de présenter en 1669 Tartuffe ou l’imposteur au Théâtre Français. Cependant il est violemment attaqué par l’Église, l’aristocratie et aussi des écrivains de son temps (Boileau). Il brandit alors une arme le rire et la comédie (le Bourgeois gentilhomme, les précieuses ridicules, les Fourberies de Scapin etc…). Molière dit « l’affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes et principalement des hommes de notre siècle ».

Molière n’obéit à aucune doctrine esthétique. Son art dramatique puise ses racines dans son expérience. Il meurt sur scène en 1673 pendant une représentation du malade imaginaire. Il marquera pour plusieurs siècles le théâtre européen.

Daniel Rome

A l’occasion du 400eme anniversaire de la naissance de Molière

https://moliere2022.org/

C’est encore cette période de l’année…

L’éternel retour du Molière au programme. Pour les petits comme pour les plus grands. Dans le manuel de cinquième, le Malade Imaginaire. Qui est aussi étudié en première. N’y a-t-il donc rien de plus neuf dans le théâtre français ?

Je doute que Molière s’en retourne vraiment dans sa tombe, mais c’est mon rocher de Sisyphe. L’auteur que je traîne comme un boulet sans vraiment savoir quoi en faire, jalouse des collègues qui s’y enthousiasment. Les gamins n’y comprennent rien, rient peu, s’indignent même… « Mais c’est pas drôle, madame, il la bat, ça se fait pas ! » Pas faux…

Je trouve toujours difficile d’enseigner le comique. La souffrance, la tragédie, c’est universel. Ca vous bat le cœur et les tempes, ça vous prend aux principes moraux, la terreur, la folie, les crimes impardonnables. L’humour, en revanche, c’est culturel. Il faut maîtriser la langue, les double sens, les jeux de mots, travailler les codes pour voir le subversif, saisir des références d’une actualité même pas assez importante pour entrer dans l’histoire. Molière n’écrivait pas pour nous. Il écrivait pour amuser ses contemporains, dans une langue bigarrée, variée, colorée que l’appellation « langue de Molière » ne laisse plus transparaître. Un youtubeur de génie, aux milliards de vues.

« Mais si, m’a dit ma collègue, fais-les lire à haute voix, ils aiment bien. »

Elle a raison, bien-sûr. Il faut ressentir le théâtre pour l’apprécier. Mais jouez donc du Molière à vingt-neuf dans trente mètres carrés…
Allez, on se motive… Exit la scène d’exposition… Trop bavarde à mon goût. Et puis, ces histoires de lavements… Les vannes pipi caca, ça n’a de charme que lorsque c’est accessible immédiatement. Une course poursuite à la Tom et Jerry, c’est plus accessible.

« Bon, on va faire un peu de théâtre !
– Oh, c’est vrai, madame ? »
Et mes ouailles de s’égayer. Et quinze Argan de poursuivre d’impertinentes.

Toinette autour d’une chaise, à grand renfort de « Chienne » et « Peste de la Carogne ! », saisissant au passage des « verges » dont le nom fait pouffer les plus hormonaux de mes jeunes esprits. Les bonnes vieilles blagues sous la ceinture ont encore de beaux jours. Molière ne leur en aurait pas tenu rigueur… Moi non plus, Vertubleu ! Compétence « maîtrise d’un vocabulaire varié » validée. La salle résonne de rires. Mes collègues me vouent à l’Enfer.

C’est un peu triste quand on y pense. Ce dont Molière se moquait au XVIIème siècle, les avares, les tartuffes, les précieux et ridicules sont toujours d’actualité. Nos Diafoirus modernes n’ont rien à envier au sien. Chloroquinus, chloroquina, chloroquinum… L’immuable, finalement, c’est la nature humaine dont la littérature fait pourtant des gorges chaudes depuis l’antiquité.
Mais tant qu’on peut en rire…

« On refait demain, madame ? »
Non, non, demain, on parlera de Shakespeare. Vous verrez, c’est la classe…

Alex, Professeure de lettres


Comme un frère

Mais pourquoi diantre Molière plaît tant à nous autres, comédiens ?

Nous ne cessons de jouer ses pièces, de les adapter, de s’en référer à lui.

Alors que pour les gens qui ne sont pas du métier, il incarne plutôt d’ennuyeux souvenirs de collège ! Des vieillards avares, des amoureux contrariés, des valets qui se prennent des coups de bâton, le tout servi par un langage séculaire. Voilà qui paraît daté, poussiéreux, poudré, emperruqué…

Et pourtant… dès lors que l’on s’intéresse à l’histoire du théâtre français, on mesure le formidable apport que Molière et sa troupe ont amené à notre art.

Imaginons-nous 400 ans en arrière. La tragédie demeure la référence absolue en matière de théâtre. Il convient de réciter des alexandrins avec beaucoup d’application, afin de laisser jaillir la beauté du texte. Les nobles applaudissent ces histoires de héros qui subissent leur destinée.

L’Illustre Théâtre de Molière s’y emploie pendant 2 ans sur Paris et c’est un flop absolu…

Alors pendant quinze années, Molière et ses camarades de scène vont rouler leur bosse sur les routes du royaume de France. Molière éprouve dans sa chair de comédien ce qui marche devant un public populaire, en plein air, sur des tréteaux : la farce, avec ses quiproquos et jeux de mots.

Revenue à Paris, la troupe se frotte à la fameuse commedia dell’arte, au contact de comédiens italiens, avec qui ils doivent partager un théâtre. Molière s’affirme alors comme acteur. Il déborde d’énergie, est reconnu pour ses mimiques. Il affine son art en le faisant passer par le corps.

Et comme c’est un érudit, il finit par prendre la plume. Il allie la farce à la littérature, le rire à la poésie. Ses pièces rencontrent tout de suite un vif succès. Et peu à peu ses comédies s’imposent face aux tragédies.

Son écriture est réjouissante. Parce qu’elle permet aux comédiens de s’amuser. Mais aussi parce qu’elle amène des choses nouvelles pour l’époque : les jeunes gens se rebellent, les valets s’émancipent, la rigueur finit par céder, le cœur l’emporte sur la raison.

C’est un théâtre libérateur, qui fait la part belle à la vie, à la jeunesse, mais aussi à la pondérance, à la bienveillance, à l’intelligence. Et même s’il dénonce et se moque, Il y a une vraie tendresse pour tous les personnages. C’est un théâtre plein d’humanité.

Et puis c’est vrai que cet homme, qui a su refuser son destin de tapissier du roi, en affrontant son père, pour répondre à un désir profond de création artistique, de vie de troupe en totale opposition avec la société hiérarchisée de son temps, nous semble tellement proche. Nous y retrouvons la même flamme, celle qui nous anime depuis le jour où nous avons ressenti sur un plateau, que le théâtre nous rendait profondément heureux.

 Amélie Chamoux, comédienne, cie Le pas de l’oiseau

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