Horizons d'émancipation

Reconversions: qui décide quoi?

Le syndicalisme révolutionnaire, alternatif, d’émancipation sociale affirme facilement que ne doit subsister que le travail socialement utile. Mais la définition de celui-ci est souvent laissé à l’appréciation de chacune et chacun ! Tout ce qui concourt aux forces répressives de l’État capitaliste n’en fait assurément pas partie. Encore faut-il définir le champ de ces forces répressives…

Pour le présent article, considérons qu’il est acquis que la reconversion de l’industrie liée à l’armement est une nécessité dans la perspective d’une société démilitarisée, pacifiste, non guerrière. Cette seule mise en contexte montre que cela n’est pas compatible avec le capitalisme qui a besoin de la guerre, de l’armée, du militarisme. Mais il en est pour ce sujet comme de bien d’autres : des pas vers la société que nous voulons peuvent être faits dès aujourd’hui. Non parce que leur simple addition permettrait la rupture avec le système en place, mais parce qu’ils sont des pistes vers celle-ci. Des expériences ont été tentées ; une des plus connues est celle de la Lucas Aerospace, qui était alors la principale entreprise d’armement britannique. C’était… il y a 45 ans[1].

Les ventes d’armes des 25 plus grandes entreprises de production et de services militaires du monde[2] ont totalisé 361 milliards de dollars en 2019 (+ 8,5 % par rapport à 2018). Ces entreprises sont concentrées en Amérique du Nord (12) et en Europe (8). En France, l’industrie de l’armement représente 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et 4 % de l’emploi industriel. Tout cela n’est pas rien, et la reconversion est aisément présentée comme très compliquée à mettre en œuvre. Pourtant, l’histoire nous montre que la reconversion est un processus souvent mis en œuvre, et par les États : c’est le transfert industriel massif du civil vers le militaire qu’on connait régulièrement dans les pays qui entrent en guerre ! C’est donc possible. Pourquoi pas dans l’autre sens ?

Affirmer qu’il faut stopper telle ou telle activité, reconvertir d’urgence, ne suffit pas. Si nous croyons à nos affirmations démocratiques, autogestionnaires, émancipatrices, ça ne peut se faire sans les travailleurs et les travailleuses, les premiers et premières concerné∙es. Remettre en question le travail exercé depuis parfois des dizaines d’années n’est pas anodin. Bien sûr, il est indispensable de leur apporter toutes les garanties liées à la transition vers la reconversion (rémunération, formation, maitrise du travail, etc.). Mais pour que ceci puisse fonctionner, il faut anticiper. « Avant même de proposer des pistes concrètes de reconversion, nous devons convaincre les salarié·es qu’ils et elles sont capables de le faire, ce qui implique aussi de sortir des schémas de pensée imposés par le modèle économique dominant : le salarié ou la salariée ne doit plus se percevoir comme étant «compétitif », agile ou sachant être mais comme capable de réflexion, y compris sur des sujets techniques et complexes. Et surtout, ce travail de longue haleine doit être mené à froid.[3] »

SORTIR DU MODÈLE ÉCONOMIQUE DOMINANT

Pour l’armement, comme pour d’autres secteurs, « qui décide que telle activité doit être reconvertie ? Selon quels critères ? Et surtout en quoi doit-elle être convertie ? ». Envisager ces reconversions, c’est remettre en cause la propriété privée des moyens de production, interroger l’utilité sociale, discuter de la démocratie sociale. Travailleurs et travailleuses, usagers et usagères, consommateurs et consommatrices[4], citoyens et citoyennes, cela s’entremêle mais toutes et tous ont un rôle à jouer dans la construction de la planification démocratique mettant en œuvre les reconversions. « Il n’est pas question de remplacer les décisions du patronat, qui privent les salarié·es de leur pouvoir de décision, par un autre pouvoir qui les exclurait encore une fois. »

Christian Mahieux


[1]                www.autogestion.asso.fr/lucas-aerospace-contre-plans-ouvriers-alternatifs/

[2]                Les chiffres qui suivent sont issus du rapport 2021 du Stockholm international peace research institute (sipri.org)

[3]                « Reconversions industrielles : pas sans les premiers concernés », Jean-Claude Garret et Julien Gonthier, Les utopiques n°15, Editions Syllepse, 2020. lesutopiques.org Les citations sont issus de cet article.

[4]                Les concepts d’usage et de consommation de la production peuvent paraître inadaptés aux cas de l’industrie de l’armement. Ils ont leur réalité à travers le fait de valider les politiques dites de « défense ».

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