Horizons d'émancipation

Rapport(s) de forces

Prologue

Qui dit rapport de force dit souvent rapport de force entre partis politiques. Il y a pourtant un décalage depuis plusieurs années entre le peuple et « sa représentation » dans les institutions notamment à l’assemblée nationale et au gouvernement. D’autres observent les luttes et parlent d’atonie du mouvement social. Les 500 000 manifestants de ce samedi 28 novembre contre la loi Sécurité globale n’avaient pourtant rien d’atone ! L’équipe de rédaction de Cerises a donc invité des militants-es d’horizons divers à creuser cette notion de rapport de force à l’occasion d’une visioconférence. Ce dossier réalisé par l’équipe de rédaction de Cerises en retrace les principaux thèmes.

Vous avez dit rapport de forces ?

Visioconférence du 11 novembre 2020

Afin de mener à bien nos pratiques militantes, nous sommes les un(s)es et les autres confronté(e)s à la notion de rapport des forces. Mais peut-être cette notion mérite-t-elle d’être davantage précisée. Observons qu’elle  est trop souvent utilisée pour expliquer qu’on ne peut pas faire mieux. Or le seul intérêt d’analyser le rapport de forces est de chercher comment le faire bouger dans le bon sens.

A l’aune de quoi le mesure-t-on ? A ce que font ou tentent de faire les forces du capital ? En partie, en partie seulement car cela ne dit pas si elles le font parce qu’elles sont à l’offensive ou sur la défensive.

Le seul intérêt d’analyser le rapport de forces est de chercher comment le faire bouger dans le bon sens.

Aux rapports de forces entre partis politiques ? Ce n’est qu’une indication : une grande part de la population ne se reconnaissant que peu ou même pas du tout dans ce qu’ils sont. A la présence dans les manifs syndicales ? Poser la question c’est y répondre.

Peut-être faudrait-il partir du point de vue que les gens ont quelque chose dans la tête et que ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas (encore ?) trouvé les mots pour l’expliciter que l’on ne peut pas déceler à la fois des éléments de mûrissement et bien sûr du « pas encore là ». 

Par exemple : comment analyse-t-on le rejet de toute verticalité chez les Gilets Jaunes ? Quels liens existent avec la revendication du RIC ? Les risques réels de récupération par l’extrême-droite sont-ils dus à un « glissement à droite » de la société auquel il faut faire face en entrant la tête dans les épaules ou à une surdité de la gauche de la gauche à l’égard d’attentes ? Autrement dit, proposer quelques mesures (trois ou quatre) radicalement anticapitalistes est-ce trop élevé ou le moyen d’aider à formuler des aspirations et de commencer à les faire devenir emblématiques et dégager des possibles ?

Pour analyser le rapport de force, sommes-nous des observateurs ou à partir de notre visée d’une autre société, cherchons-nous ce qu’il y a comme point d’appuis dans la complexité de la réalité afin de  dépasser des limites ?

A partir de cela, quels sont nos « instruments » de mesure ? Rapports de forces électoraux ? Présences aux manifs ? Ce sont des éléments réels. Mais ne faudrait-il pas davantage partir de ce que les comportements traduisent comme aspirations et que nous pouvons déceler en allant au-delà de ce qui est explicité ? Peut-on considérer que même si ces personnes n’ont pas trouvé les mots pour expliciter leurs aspirations ni les solutions pour y répondre, elles expriment des éléments de mûrissement qui permettraient d’ouvrir un processus de dépassement des limites et des ambivalences actuelles. Comment aborder les dynamiques – parfois contradictoires – possibles ?

Dans quelle mesure, l’analyse que nous en faisons interpellerait-elle notre militantisme ?

Beaucoup de questions auxquelles ont bien voulu répondre Danielle Carasco, Micheline Cognard, Colette Corfmat, Bruno Dellasudda,  Sylvie Faye Pastor d’Ensemble, Marcelle Fébreau médecin généraliste et syndicaliste, Julien Gonthier Solidaires industrie, Michèle Guerci NPP Militante antiraciste,  Christine Poupin NPA et militante féministe, Patrick Silberstein Éditeur, Céline Verzeletti CGT responsable confédérale des questions liées à l’antiracisme,  ainsi que Benoît Borrits, Catherine Destom Bottin, Bénédicte Goussault, Alain Lacombe, Sylvie Larue , Christian Mahieux, Henri Mermé, Daniel Rome,  Pierre Zarka de l’équipe de rédaction de  Cerises.

Un grand merci aux contributeurs et contributrices à ce débat.

L’équipe de rédaction.


Nommer et caractériser le rapport de force

Tous les participant(e)s n’ont pas la même vision du rapport de forces.

Michèle Guerci souligne que dans les périodes historiques, où le capitalisme était en difficulté ça a favorisé la montée du fascisme. « Or aujourd’hui, il y a cette crise sociale dingue, cette offensive terrible du pouvoir qui porte des coups sans qu’en face on ait gagné quoique ce soit, et il y a une montée de la fascisation avec au cœur la question des musulmans. De la même manière que les juifs dans les années 1930 ».

Marcelle Fébreau : « La stratégie des forces capitalistes en face, c’est en gros soit je récupère, soit j’extermine par la répression et la violence.  Peut-être l’absence de représentation limite-t-elle la récupération mais ça expose à une répression violente. Ces enjeux de la peur, (comment on se sent vulnérable ou pas) peuvent influencer nos positionnements et le rapport de force ».

La stratégie des forces capitalistes en face, c’est en gros soit je récupère, soit j’extermine

Pour Christine Poupin, les rapports de force sont dégradés. « On est dans une situation de grande instabilité dans laquelle les retournements sont toujours possibles. A ce moment-là nous devons être capables de prendre des initiatives. On va être de plus en plus amené à faire de la politique en temps de catastrophe. Sur la pandémie on ne mesure pas à quel point le débat actuel se déroule sans nous ».

Certains propos  nuancent l’idée d’un rapport de forces négatif. Sylvie Faye Pastor (médecin généraliste en zone rurale) précise à partir de son expérience professionnelle, en insistant sur la nécessité de prendre les choses comme les gens vivent. « J’assiste à une évolution. Il faut prendre la mesure de la démoralisation, de la dégradation de l’image de soi, en lien avec le management appliqué dans les boites ». Mais, selon elle, la Covid a une force pédagogique insoupçonnée. Les gens mesurent que le capitalisme se fout du nombre de morts. « J’en vois de plus en plus qui, à propos d’accidents ou maladies professionnelles, affrontent leur direction d’entreprise pour qu’elle reconnaisse leur responsabilité. C’est nouveau ».

Catherine Bottin-Destom abonde : « Je suis noire et femme, et je fais nettement moins la gueule que durant les 50 dernières années. A Aubervilliers, mon expérience à l’école c’est toute la cour de récréation, qui me saute dessus en me disant « négresse à plateau retourne dans ton pays ». Et la plus gentille de mes copines me défend en disant que « ce n’est pas de ma faute ». Femmes et noires, ce que nous vivons c’est un rapport de forces profondément amélioré. En faisant des quartiers populaires des lieux de relégation, les dominants en ont fait aussi, des lieux d’émergence d’un en-commun ».

Henri Mermé et Patrick Silberstein indiquent tous les deux  qu’en général c’est a posteriori qu’on constate l’état du rapport de force c’est encore plus vrai actuellement avec la crise de la Covid et ses conséquences.

« Mon impression depuis quelques années – nous dit Patrick Silberstein– c’est que le rapport de force est globalement dégradé mais plutôt dans un phénomène en dents de scie ».

© Serge d’Ignazio

Pierre Zarka se dit nuancé quant à la dégradation du rapport de forces. « Quel était-il réellement au sortir de « la gauche plurielle? Depuis les Gilets Jaunes, la contestation du système à fait réapparaître le mot capitalisme. Aujourd’hui, faire partie du peuple, de celui que l’on n’écoute pas devient une identification collective. La défiance à l’égard de toute représentation est due à l’expérience du dessaisissement par les leaders et on veut faire par soi-même. Cette conscience a grandi pendant la crise sanitaire. Cela ouvre la porte à une redéfinition de la légitimité politique. Être hors système aussi. L’arrogance des forces du capital masque leur inquiétude. En août 2019, une réunion organisée par le Medef reconnaissait une mise en cause violente du système partout. Et Sarkozy y indiquait où est le verrou : tant que personne ne propose un autre système nous pourrons trouver des contre-feu ».

Bruno Dellasudda: « le terme de rapport de force est polysémique. Le mouvement féministe et le terrain écolo-climatique montrent la nécessité d’une analyse fine. C’est difficile d’en mesurer le poids mais ce sont pour nous des points d’appui essentiels pour la transformation de la société ». 

Alain Lacombe : « Il est de plus en plus clair pour de plus en plus de monde que le capitalisme nous mène dans le mur. Ce n’est pas pour lui un signe de force. Il n’a plus les marges de manœuvre nécessaires pour le compromis social, et pour ceux qui luttent, il en résulte un sentiment de défaite. Alors qu’en s’affaiblissant, le capitalisme devient plus dur. Mais cela n’indique pas un rapport de force plus favorable pour lui. D’où l’inquiétude dans son camp : ce matin sur Europe 1, Sarkozy déclarait qu’on pouvait s’attendre à un mouvement de gilets jaunes puissance 10 ».

Il apparaît que les critères que l’on choisit pour apprécier le rapport des forces déterminent l’analyse.

Julien Gonthier : « il y a la question du militantisme – des réseaux sociaux et du militantisme. Trop de camarades ont délaissé la présence dans les cités ou dans la rue pour aller sur les réseaux sociaux. Nous avons besoin d’être dans le quotidien des gens et avec eux. C’est primordial. Les gilets jaunes nous ont bousculé. On peut tirer de leur mobilisation qu’à partir d’une revendication concrète du quotidien, on renvoie à la question du partage des richesses, et tous peuvent s’y retrouver et s’investir ».

Benoît Borrits: « S’il n’y a pas la perspective d’une autre société possible quoiqu’on fasse, les luttes seront toujours défensives. Inversement s’il y a une vision commune d’une autre possibilité, d’un au-delà à la société dans laquelle nous vivons, alors les luttes peuvent devenir offensives ».

Et comment se comporter devant ce rapport de forces ?

Pierre Zarka : « N’enfermons pas notre vision du rapport des forces aux partis politiques et dégageons-nous des étiquettes qui conduisent à plaquer sur des groupes sociaux des systèmes de représentation élaborés en dehors d’eux. Cela nous libère pour faire un travail de déchiffrage du mouvement populaire et chercher où sont les points d’appui qui nous permettent d’intervenir efficacement ».

Patrick Silberstein : « Il y a une fâcheuse tendance à en faire un justificatif pour baisser la barre et choisir le plus petit commun dénominateur. L’appréciation du rapport de force n’a de sens que si on a des objectifs, une stratégie offensive à tous les niveaux en particulier politique et électoral. Sinon on ne sait plus à quoi servent les forces de la gauche de gauche. Au compte du rapport de forces, il y a ce que nous faisons ou ne nous faisons pas ».

Marcelle Fébreau : « Pourquoi pas une stratégie du liseron, plutôt que d’être un chêne qui va se voir en plein milieu du champ ? D’être comme une mauvaise herbe, qui va se faire arracher, mais qui finalement va repousser tout le temps, sous des formes différentes, à des endroits inattendus. De plus, n’est-ce pas le moment de parler d’hétérogénéité ? C’est-à-dire de se sentir solidaire sans obligatoirement viser à être tous pareils ? ».

Christian Mahieux  relève que les deux syndicalistes (Solidaires et CGT) ont dit des choses qui se ressemblaient beaucoup, notamment à propos de travail syndical. C’est aussi une des clés importantes dans la période. Ils formulent les mêmes questions avec les mêmes réponses, ils évoquent les mêmes difficultés qui se posent, au moins dans la CGT et dans Solidaires, et dans quelques autres organisations.

Julien Gonthier : « Il ne s’agit pas de hiérarchiser les luttes mais plutôt de les globaliser. Mais la convergence n’est pas non plus la simple addition de luttes. Dans le passé, les grandes luttes sont celles qui ont fédéré.


Que faire des défaites et/ou échecs ?

Quelques défaites plus ou moins cuisantes jalonnent la vie politique et l’engagement des forces de gauche depuis 10 ans. Quelles sont-elles concrètement et qu’en faire ?

Quelques exemples concrets permettent d’adosser la réflexion:

Danielle Carasco parle d’échecs dans la lutte aux cotés des migrants : « On est au front de manière acharnée depuis le printemps mais il ne se passe absolument rien. Il y a une tentative d’action en décembre sur la journée des migrants mais on n’y arrive pas. Il ne faut pas se démoraliser mais c’est quand même décourageant ».

Céline Verzeletti pointe aussi des défaites dans les luttes syndicales « La mise en place de « réformes » telles que celles sur la retraite ou les lois travail en 2016 imposées de force pour montrer à ceux qui se mobilisent que les mobilisations ne servent à rien».

Christine Poupin évoque les rapports à l’État et à la loi : « Un terrain sur lequel on n’arrête pas de perdre c’est tout ce qui concerne la dimension autoritaire de l’État sécuritaire. État d’urgence, nouvelle loi,  état d’urgence, nouvelle loi etc. Loi contre le séparatisme. Cela a des effets extrêmement concrets. Il s’agit de l’appareil de répression ». 

Enfin, l’expérience de Syriza évoquée par Bruno Dellasudda est très présente dans  tous les esprits :  «  Un exemple concret très douloureux! L’expérience du Gouvernement Syriza s’est très mal terminée. Tsípras a fini par capituler. Il y a eu un débat à gauche polarisé essentiellement par la question de la sortie de l’euro ou même le départ de l’UE. Même si ce débat n’est pas secondaire, il n’était pas la priorité. Il y a eu une série d’enquêtes d’opinion qui montraient que quelles que que soient les difficultés et malgré la politique abominable imposée par la troïka, la majorité de la population ne souhaitait ni sortir de l’euro ni de l’UE ».

Mais les échecs permettent ou obligent à la réflexion.

© Serge d’Ignazio

A propos de Syriza « on  est passé à côté du rapport de force et ce à double échelle.  Il n’y a pas eu assez de solidarité au plan international mais elle aurait été plus facile à construire s’il y avait une telle mobilisation » selon  Bruno Dellasudda.

Les forces alternatives n’ont pas osé franchir le Rubicon.

Pierre Zarka émet une autre hypothèse : « Pourquoi les expériences démocratiques en Grèce (Syriza) ou au Brésil, ont-elles échoué ?  Parce que tout à coup les peuples ont viré à droite ? Ou parce que dans ces cas les forces alternatives n’ont pas osé franchir le Rubicon. Les termes mêmes du référendum en Grèce annonçaient la suite. Lorsque l’on prend l’initiative d’un référendum c’est pour que la bonne réponse soit OUI à l’alternative. Cette fois la bonne réponse a été Non. Cela veut dire que Syriza était resté sur le terrain de l’adversaire et pas sur celui qui aurait dû être le sien. Il n’y a plus d’espace possible ou de « presque » qui permette de répondre aux besoins sociaux ou démocratiques sans briser la domination du capital. Nous sommes entrés dans le temps d’une incompatibilité qu’il nous faut affronter sans tergiverser ».

Les défaites peuvent aussi avoir des effets positifs : s’il y a défaite, c’est qu’il y a eu lutte et celles-ci permettent de construire des liens,  de créer du collectif et de se mettre en mouvement .

Céline Verzeletti :  « Il faut du temps pour élaborer les revendications qui permettent de mettre en place une lutte, de créer un rapport de forces qui permettent de gagner sur des objectifs fixés et qui sont de vrais besoins.  Pour évaluer un rapport de forces il ne faut pas seulement regarder les résultats. Il   peut y avoir des revendications portées qui n’aboutissent pas et d’ailleurs il y a de plus en plus de revendications qui n’aboutissent pas. En effet le rapport de forces ne se mesure pas uniquement à ce qui a été gagné car le simple fait d’avoir su construire un mouvement à un moment donné, d’avoir débattu  sur ce qu’il fallait faire et que différentes personnes se soient mises en mouvement tout cela crée du collectif. Alors que l’on constate que l’on a de plus  en plus de mal pour  créer du collectif sur le lieu de travail, le simple fait de rechercher collectivement à obtenir des résultats correspondant aux besoins exprimés par les salariée.es créée un rapport de force quel que soit le résultat ».

Christine Poupin ne partage pas tout à fait ce point de vue : « Qui donne le la du débat dans cette situation extrêmement difficile ? Quand on a perdu une bagarre on l’a perdue. Il faut prendre les choses au sérieux. Le fait d’avoir perdu contre la loi travail et la destruction des CHSCT ce n’est pas juste désagréable. Les CHSCT c’était un des seuls outils qu’on avait réussi à s’approprier. Quand on a perdu on a perdu. Cela ne veut pas dire qu’on n’a rien fait, qu’on n’a pas construit des liens, qu’on n’a pas fait avancer des choses dans les têtes ».

Peser néanmoins sur les rapports de force

Patrick Silberstein « L’essentiel c’est de mettre en musique un certain nombre d’expériences, celles du passé comme Lip par exemple mais aussi celles qui existent aujourd’hui. Car ce type de mobilisations permet de peser sur le rapport de force et si c’est intégré dans une stratégie politique ça permet d’avancer à une échelle de masse un certain nombre de questions. C’est aussi cela qui devrait nous permettre aujourd’hui de réfléchir sinon cela risque de nous laisser entraîner à réduire nos ambitions. ».

Et faire avancer les « choses »

Sylvie Larue : « Je voudrais qu’on réfléchisse sur ce qu’on appelle des défaites. Ou des non victoires. Je pense que cela devient de plus en plus compliqué pour les forces du capital de céder. Il me semble qu’on est à un moment du développement du système capitaliste, un moment de crise qui fait émerger ces réponses autoritaires ou des gouvernements autoritaires ou des répressions. Christine nous parle d’hégémonie. Il faudrait qu’on soit plus précis dans l’analyse des majorités d’idée. Il me semble que dans les majorités d’idée il y a des choses qui avancent certes cela ne se traduit pas tout de suite par des victoires dans les luttes comme l’abandon de la loi travail, comme des mesures concrètes pour préserver le climat, il y a des majorités d’idées sur lesquelles on peut s’appuyer pour continuer à booster ce rapport de force.  Il y a de plus en plus de gens convaincus que le capitalisme est en train de nous mener dans le mur ».

Les soulèvements populaires, les processus révolutionnaires de ces dernières années sont des points d’appui.

Céline Verzeletti : « J’ai entendu dire qu’il y a des batailles que l’on a perdues et si elles sont perdues, elles sont perdues. Je ne partage pas tout à fait ce point de vue, une bataille perdue ne veut pas dire que l’on a tout perdu et pour gagner des grandes victoires, les petites batailles permettent d’accéder ensuite à des grandes batailles et des grandes victoires. Les choses doivent se faire progressivement. Si on ne passe pas par là, on arrivera pas à obtenir quelque chose ».

Les défaites sont aussi des points d’appui

Céline Verzeletti : « A propos du mouvement féministe et sur le terrain écolo-climatique : de fait il y a depuis plusieurs années maintenant une révolution féministe mondiale même si ses développements sont inégaux et aussi de nos jours dans les jeunes générations particulièrement une conscience écolo-climatique de plus en plus forte. Comment mesurer cela ? C’est effectivement difficile mais ce sont pour nous des points d’appui tout à fait essentiels pour la transformation de la société toute entière ».

Bruno Dellasudda : « Je crois que ça il faut l’avoir en tête pour relativiser les choses, et considérer aussi que tous les soulèvements populaires, les processus révolutionnaires de ces dernières années sont des points d’appui très importants qui nous amènent  à considérer avec prudence l’évaluation du rapport de force ». 


Pour créer du rapport de force, il faut s’organiser

Des organisations affaiblies et non représentatives

«Si nos organisations n’arrivent pas à augmenter en terme d’adhérents c’est très compliqué de mener des batailles dans leur ensemble », nous dit Julien Gonthier.    

L’ affaiblissement des organisations n’est évidemment pas un bon signe mais selon Sylvie Larue «  il est nécessaire de comprendre pourquoi il y a cet affaiblissement. Il y a beaucoup d’éléments objectifs : la casse des collectifs de travail, l’éloignement des lieux de décision,  l’inefficacité à inverser les processus impulsés par les forces du capital…  Mais la raison essentielle ce sont des organisations qui se substituent au mouvement populaire ».

Céline Verzeletti parle aussi de la marginalisation et de la répression des luttes menées depuis des années. « Ça a été flagrant avec l’apparition des gilets jaunes. Mais ça a aussi été le cas depuis 2016 pour les organisations syndicales et à la CGT nous l’avons perçu comme cela. Nous avons été traités de « terroristes » alors que nos actions ne se faisaient pas de cette manière.  Il y a une volonté de marginaliser les personnes qui sont à même de s’organiser ».

Selon Michelle Guerci  tout le monde est écœuré par l’état de la gauche. « L’incapacité de la gauche à réagir sur le plan de l’hégémonie culturelle de manière unifiée sur les questions de l’islamophobie, la domination de l’extrême droite au point qu’on ne débat qu’avec elle et le refus de dire clairement qu’il y a danger aujourd’hui autour des musulmans lui paraît rédhibitoire ».

Christian Mahieux rappelle qu’on ne sait pas trop de quoi on parle lorsqu’on dit la gauche. « Parmi les organisations associatives, syndicales, politiques, que l’on peut placer sous le qualificatif « de gauche »  il est important de débattre, travailler ensemble ».    

Pas de mobilisation sans force organisée pour Céline Verzeletti : « il faut des espaces dédiés pour discuter, débattre, mettre en perspective des revendications ».

Reconstituer les forces militantes ?

© Serge d’Ignazio

Julien Gonthier : « C’est bien de mener des batailles d’idées, c’est bien d’avoir une visibilité sur les réseaux sociaux, c’est encore mieux quand on a des médias qui pèsent ou des médias alternatifs par rapport aux médias dominants, mais la présence dans le quotidien des gens est importante ». 

Céline Verzeletti : « Il nous faut reconstituer ces forces militantes au plus près de la population, par rapport à ses préoccupations quotidiennes. On ne peut pas les reconstituer comme on le faisait il y a trente ou quarante ans. Aujourd’hui, on n’est pas suffisamment représentatif de la population et des salariés. C’est une autocritique et si on n’est pas suffisamment représentatif, on ne peut pas construire ce rapport de forces. Dans le rapport de forces, il y a une notion de masse, et si on n’a pas cette masse, cela sera difficile d’instaurer un rapport de forces ».

Pour promouvoir l’auto-organisation, agir dans les moments de crise qui vont se multiplier, Christine Poupin pense qu’il est nécessaire de construire  les outils à la fois programmatiques mais aussi organisationnels qui permettent de préparer la suite.

Des organisations qui ne se substituent pas au mouvement populaire

Céline Verzeletti remarque que la mobilisation des Gilets jaunes s’est faite en dehors de forces constituées, elle s’est faite à partir de revendications que l’on partageait ou pas avec des gens qui ne se connaissaient pas et de nouveaux espaces ont été créés, comme les rond-points. Certaines populations  ne se reconnaissent pas dans les forces militantes et il faut se demander pourquoi elles ne se reconnaissent pas dedans.

La mobilisation des Gilets jaunes s’est faite en dehors de forces constituées.

Julien Gonthier remarque aussi que les Gilets jaunes se sont réapproprié l’espace public différemment des organisations traditionnelles, des manifestations publiques République-Nation, ils ont développé de l’affrontement avec le pouvoir. Ils ont repris les endroits où ils vivent et la revendication est principale.

Micheline Cognard fait part de son expérience dans un groupe de Gilets jaunes de l’Eure où les débats étaient difficiles, parfois traversés par des idées d’extrême-droite  mais où plusieurs organisations dont la Cgt, Ensemble, le Npa ont œuvré pour faire basculer les débats. Cela s’est traduit par des convergences sur d’autres combats par la suite.

Pour Pierre Zarka il s’agit de se dégager des étiquettes qui conduisent à plaquer sur des groupes sociaux des systèmes de représentation élaborés en dehors du mouvement populaire.  La défiance à l’égard de toute représentation est due à l’expérience du dessaisissement par les leaders et de ce fait à la montée du « faire par soi-même ».

L’envie de maîtriser les choses est  un point d’appui selon Sylvie Larue. « Il faut donc redéfinir le rôle des organisations ; comment peuvent-elles aider et comment peuvent-elle contribuer à alimenter ce refus de délégation, comment on passe à la marche au-dessus? ».

Redéfinir le rôle des organisations.

Patrick Silberstein: « Tant que la dite gauche ou une fraction de cette dite gauche ne s’oriente pas directement vers la reconnaissance de l’auto-organisation des couches populaires dans les quartiers populaires, telles qu’elles sont,  la question du rapport de force, et la question de la construction de l’unité n’avanceront pas ».

Fabriquer des outils, des terreaux fertiles pour des mouvements qui vont les dépasser

Marcelle Fébreau se demande si le rôle des groupes qui s’organisent – ou en tout cas essaien t- ce n’est pas avant tout de fabriquer des outils, des terreaux fertiles, pour des mouvements qui vont les dépasser. Et qui vont de toute façon transformer leurs organisations, voire en produire d’autres, complètement.  Elle pense là par exemple aux violences policières qui ont été très visibilisées médiatiquement au moment du mouvement des Gilets Jaunes, c’est selon elle le fruit du travail des comités Vérité et Justice des quartiers populaires, qui existaient depuis des décennies, qui ont fait le job. De dire ce que c’est cette répression d’État, comment on s’organise,  quels sont les outils pour y faire face.

Repenser différemment ces forces organisées, c’est-à-dire dans leur fonction, dans leur pratique et dans leur fonctionnement, pour Bruno Dellasudda elles doivent aider aux luttes et aux mobilisations, elles doivent aider à l’émancipation et à l’autogestion et en aucun cas se substituer à l’activité autonome et spécifique des citoyens,  des citoyennes, des salarié.es etc. « Dans les espaces de l’émancipation, on doit abandonner toute logique de rapport de force, de violence, de domination, de soumission et de compétition qui nous sont imposés par les standards capitalistes. Du côté de la gauche, des écolos, des mouvements sociaux, des mobilisations citoyennes,  des nouvelles formes d’organisations ou anciennes, aujourd’hui, nous devons avancer sur le terrain du dialogue, de l’unité d’action et de la coopération, c’est l’alternative au rapport de force et à la concurrence dans le camp de l’émancipation ».

© Serge d’Ignazio

♫♫ Où sont les femmes ?…

Il s’agit en fait de s’interroger sur l’état d’avancée de l’émergence d’une société qui soit le lieu de la libre association d’hommes et de femmes, libres notamment de toute domination quelle qu’en soit la nature et le caractère.

Le mouvement des femmes a pris un caractère universel.

La rencontre autour de la notion de rapport de force pour riche qu’elle ait été ne s’est guère attardée sur une domination qui est l’objet d’un mouvement mondial, quelque chose qui est de l’ordre d’une révolution planétaire. Le mouvement féministe a dépassé ses atermoiements des deux dernières décades, il est actif partout sur la planète avec ses mobilisations, ses rassemblements, ses succès notoires, malgré la brutalité à son égard des régimes fascisants d’Europe ou d’Amérique.

Le mouvement des femmes a pris un caractère universel quant à la géographie, universel quant aux motifs de l’action, universel quant à l’installation dans la durée. En cela il a cessé d’être le combat contre une domination seconde, domination dont la fin était attendue pour le lendemain du grand soir, puisqu’on le savait bien, une fois pris le palais d’hiver tout irait mieux.

Notre rencontre n’a guère abordé le rapport de force extrêmement amélioré entre les forces de l’émancipation et les forces patriarcales.

Néanmoins Danielle Carrasco oppose l’atonie du mouvement populaire dans les lieux où elle milite, à la vitalité du mouvement des femmes : « Dans le mouvement des femmes c’est plutôt l’inverse, il y a une radicalisation et sur le plan international on voit que ça bouge aussi beaucoup. Sur l’international on arrive à se connecter entre les différents mouvements c’est plutôt stimulant. On a quand même fait reculer le pouvoir en Pologne ! ».  Céline Verzeletti évoque : « les mobilisations réussies quant à l’égalité hommes femmes ».

Catherine Destom Bottin puise dans son expérience personnelle l’appréciation suivante : « je suis noire et femme et bien quant au rapport de force très honnêtement je vous jure que je fais nettement  moins la gueule que durant les 50 dernières années ».

De Paris à Varsovie, en passant par le bureau ovale de la Maison-Blanche la violence à l’égard du mouvement féministe est le fait de ceux qui n’entendent pas que la domination de genre probablement la plus vieille de l’histoire de l’humanité prenne fin, ce serait une des plus mauvaises nouvelles pour toutes les dominations que trimballe encore l’humanité.


© Serge d’Ignazio

A l’international?

On ne saurait dire l’état du rapport de force en se limitant à la situation d’un seul pays. Henri Mermé invite à « retrouver cette tradition du mouvement ouvrier de peser le rapport de force à l’aune de ce qui se passe sur la planète ». Bruno Dellasuda lui emboîte le pas quand il affirme : « on ne peut évaluer le rapport de force qu’à l’échelle internationale. Pour nous qui sommes internationalistes et altermondialistes ça va de soi mais dans les milieux militants, il y a des résistances et des difficultés à percevoir cet aspect des choses. »

Les combats d’ici puisent de l’énergie, de l’intelligence et de la stratégie à l’aune des combats de là-bas. Mais plus fondamentalement, la mondialisation capitaliste absolue fait que le combat de classe, s’il est  échec des dominé d’ici l’est aussi des dominés de là-bas.  Mais l’inverse est tout aussi vrai. Leurs avancées sont les nôtres, elles  confortent nos batailles. 

Henri Mermé recourt à la notion de ligne de crête. D’une part il y a : « la dimension positive des changements au travers des luttes sociales des luttes démocratiques qui se sont déroulées dans diverses régions du monde comme un nouveau cycle de lutte depuis le précédent des années 2010 2011 » .  D’autre part souligne-t-il : « en parallèle à ces éléments positifs qui vont dans le sens du changement il y a contradictoirement lié à la crise de la COVID des conséquences économiques et sociales dont on perçoit tout juste les premières manifestations évoquant ces dynamiques contradictoires ». Il invite à user de la notion de ligne de crête : en raison de la pandémie le développement des luttes populaires s’essoufflent en même temps que les résultats référendaires au Chili, électoraux en Bolivie, et même aux USA sont des freins notoires à l’avènement du pire.

Passer de la lutte locale sectorielle à la lutte interprofessionnelle et à la lutte internationale.

Bruno Dellasuda souligne la nécessité d’analyse affinée pour dire le rapport de force à l’échelle internationale et de citer la décennie 2010 2020 : « marquée en 2019 par des luttes et des processus révolutionnaires amorcés dans différentes régions du monde. » Cependant s’il évoque  l’exemple de la Grèce en 2015 c’est pour que les écueils qui l’ont brisée soient utiles aux réflexions d’ici et maintenant  : «  ce qui est frappant c’est que la gauche au pouvoir  n’a jamais essayée d’organiser une véritable mobilisation populaire , il semble que c’est essentiellement ce qui a manqué dans la construction du rapport de force sur lequel le pouvoir aurait pu s’appuyer dans ses négociations

Pierre Zarka lui aussi questionne l’expérience grecque : « pourquoi les expériences démocratiques en Grèce avec Syrisa ou au Brésil ont-elles échoué ?  Parce que tout à coup les peuples ont viré à droite ? Ou parce que les forces alternatives n’ont pas osé franchir le Rubicon ? Les termes mêmes du référendum en Grèce annonçaient la suite. Lorsque l’on prend l’initiative d’un référendum c’est pour que la bonne réponse soit oui à l’alternative cette fois la bonne réponse a été non cela veut dire que Syriza était resté sur le terrain de l’adversaire et pas sur celui qui aurait dû être le sien avec la troïka et c’est ce qu’il a refusé de faire. »

Patrick Silberstein  : s’il affirme que « évidemment l’appréciation du rapport de force à l’échelle internationale est l’élément déterminant ». Il invite néanmoins à la circonspection : « ainsi,  est-ce que la victoire aux élections US de Biden change le rapport de force ? Un peu sans doute mais pas seulement ! Est-ce que les forces progressistes aux USA peuvent se contenter de soutenir Biden ou défendre leurs orientations propres ? ».

Dans l’analyse du rapport de force entre dominants et dominés, la mondialisation du travail est décrite comme facteur aggravant de l’état du rapport de force. C’est ainsi que Céline Verzeletti souligne qu’: « au plan international il y a la mise en concurrence des salariés des différents pays et le développement des multinationales qui, pour les salariés, sont un éloignement des lieux de pouvoir  et cet éloignement pousse à la démobilisation ».

Julien Gonthier va dans le même sens en s’interrogeant : « Sur la question des luttes comment passer de la lutte locale sectorielle à la lutte interprofessionnelle et à la lutte internationale. Demain on peut bloquer deux tiers des usines Renault en France cela ne suffira pas à gagner le rapport de force puisque aujourd’hui le rapport de force est effectivement mondialisé.

Néanmoins Julien Gonthier n’en reste pas à son interrogation : « et même si on fait du travail international en luttant contre les stratégies concurrentielles entre les salariés, on est confronté à des stratégies d’en face qui sont bien ficelées pour nous diviser »

Bruno Dellasuda pose qu’il faut regarder le rapport de force à l’échelle internationale de façon balancée. Ainsi, à la fascisation d’un certain nombre de régions du monde, il oppose par exemple les revers électoraux enregistrés dans ces mêmes régions : « je rappelle quand même qu’il y a des grandes villes et des métropoles qui ont été perdues par le pouvoir dans des pays aussi différents que la Turquie ou la Hongrie et que Trump a perdu les présidentielles aux États-Unis…».


RAPPORT DE FORCES, RAPPORT D’ÉMEUTES. 

A la lecture du dossier « rapport de forces, » un angle mort  ne masque-t-il pas la problématique des émeutes ?

© Serge d’Ignazio

Dans ce rapport de forces, l’affaiblissement des valeurs et des perspectives d’émancipation, de rupture avec le capitalisme, ne signifie pas un anéantissement général de la capacité de rébellion. A l’impossibilité de s’exprimer, au sentiment de ne pas être entendu, à la douleur de ne pas être reconnu ni respecté, une fraction – non négligeable – de la population, en particulier des dominés-es et discriminés-es, faute de se faire entendre, oblige à voir.  Il ne s’agit pas ici des dérapages qui suivent et accompagnent des manifestations (comme les Gilets Jaunes). Les émeutes ne sont pas seulement un mouvement exacerbé de la colère. Elles sont pour une part un outil de revendication politique. Qui peut ignorer la discrimination au faciès après Cincinnati et Atlanta ? Qui peut nier les violences policières en quartiers populaires après 2005 ? Qui parle de ces mêmes quartiers quand ils ne brûlent pas ?

La persistance des discriminations nourrit le sentiment qu’il faut « tout casser. » L’extrême contrainte de « la vie politique » dans le « champ de tir » des institutions oblige d’une certaine façon celles et ceux qui ne s’y reconnaissent pas, ou plus, à se faire écouter ailleurs.

Non seulement les émeutes sont un effet ; elles sont aussi un symptôme de la profondeur du déséquilibre des rapports de force dans la société. Et pour cela elles en sont aussi un vecteur.

Patrick Vassallo.

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