Horizons d'émancipation

Urgences sanitaires, sociales et politiques

Prologue

Cerises se met à l’heure de la pandémie. La crise sanitaire met à nu la responsabilité écrasante du système capitaliste à son stade avancé de néolibéralisme mondialisé : diminution des dépenses de santé, restriction des budgets de recherche, destruction des écosystèmes, mondialisation des échanges à un rythme effréné. Déjà l’heure de rendre des comptes a sonné. La cacophonie ministérielle décuple les colères populaires. Les menaces et les tentatives de museler la démocratie n’y feront rien. Les tenants de la concurrence libre et non faussée sont dans leurs petits souliers. Plus rien ne sera comme avant, et nous devons préparer dès maintenant le jour d’après. Les initiatives associatives et citoyennes fleurissent pour organiser tout de suite la solidarité. Les résistances aux injonctions contradictoires s’organisent. Amplifions ce mouvement en l’inscrivant dans une visée alternative. NE CONFINONS PAS NOTRE PENSÉE.

Outre le texte collectif ci-dessous, voir les autres articles de ce dossier :

Sans oublier deux articles publiés fin mars :

Les profits ou la vie !

Une contribution collective de :

Sylvie Larue, Henri Mermé, Danielle Montel, Josiane Zarka

Une stratégie sanitaire dominée par les critères des marchés financiers

Le retard dans la gestion de l’épidémie est largement reconnu. Les mesures en demi-teinte du gouvernement ne sont pas seulement dues aux conséquences de ses choix économiques mais sont un choix stratégique qui ne cherche pas à protéger les gens mais principalement l’économie au risque d’alourdir considérablement le bilan des morts.

La France doit rattraper dans l’urgence des décennies de coupes budgétaires dans la santé, la recherche et les hôpitaux publics.  Entre 2003 et 2018, le nombre de lits est passé de 468.418 à 395.693 !  18 % de moins, quand la population augmentait de 8 %.  Il y a 7000 lits en réanimation seulement sur toute la France. L’Allemagne dispose en proportion du nombre d’habitants de 2 fois plus de lits de soins intensifs que la France. Les personnels étant en nombre insuffisant, se prépare à prendre des décisions dramatiques, à trier les patients au moment du pic épidémique. La pénurie de matériel (gel hydro-alcoolique, masques, blouses, lunettes, charlottes) est la conséquence honteuse de choix drastiques d’économies budgétaires, de délocalisation de production dans des pays au coût moins élevé.

Des décisions sont prises dans l’urgence mais nous sommes en droit de nous interroger sur leurs fondements car des stratégies différentes ont été mises en œuvre notamment en Allemagne, et en Corée du Sud. La France aurait-elle d’abord fait un choix à la « Boris Johnson » sans le dire ? Lundi 16 mars, l’Allemagne recensait 6012 cas, dont 13 morts (soit 0,2% de mortalité) la Corée du Sud : 8 565 cas, 91 morts (soit 1%). Dans le même temps, la France comptabilisait 6633 cas, dont 148 morts (soit 2,2%), l’Italie comptabilisait 27980 cas pour 2158 morts (soit 7,7%).  L’Allemagne et la Corée du Sud ont fait beaucoup de tests très tôt. Cela a permis de repérer les malades et de tracer leurs contacts.

Les Sud-Coréens et les Allemands ont pu s’appuyer sur une base industrielle, qui n’a pas délocalisé la production de tests et de masques. La Corée du Sud a ainsi réussi à contenir la propagation du Covid-19 sans fermer ses magasins ni confiner ses villes, le confinement n’étant que le complément de mesures sanitaires.

Les choix de la France

La politique du gouvernement n’est pas centrée sur le sanitaire mais sur le sauvetage des grandes entreprises et sur un recul du droit du travail. Le maintien contraint au travail des salariés y compris dans les secteurs non vitaux de l’économie et les mesures envisagées dans le cadre de l’urgence sanitaire de revenir sur le droit aux congés payés et les 35 h en témoignent. « La guerre » dont parle Macron ne serait-elle pas mise à profit pour une véritable guerre sociale ? Voie d’abord suivie par la Grande Bretagne au nom de la protection du commerce et des entreprises. Ce pays a annoncé renoncer à garder l’épidémie sous contrôle dès le début par le dépistage systématique et le confinement général de la population. Il a fait le choix de « l’immunité collective » qui suppose d’accepter que 50 à 80 % de la population soit contaminée. Cela revient à accepter la mort de centaines de milliers, de personnes supposées les « plus fragiles ». De nombreux médecins, syndicalistes, politiques s’élèvent contre cette stratégie ainsi que l’OMS qui déclare : « les États ne devaient pas abandonner le dépistage systématique et le traçage des personnes testées positives ».

 Injonctions contradictoires : Restez confinés ! Allez au boulot !

Muriel Pénicaud exhorte les salariés et les patrons à poursuivre leur activité au mépris de leur santé même s’il ne s’agit pas de productions essentielles.

Thierry Bodin, cadre de recherches, syndicaliste Cgt Sanofi, témoigne : « Quelle doit être la priorité ? Rester confiné pour enrayer la propagation du virus ou se rendre à son travail si son métier n’est pas télétravaillable ? Dilemme pour des millions de salariés fortement invités à se déplacer et travailler alors même qu’il est refusé au plus grand nombre les équipements permettant d’éviter les contaminations, tels que les masques ou les équipements individuels de protection… indispensables pour éviter les contaminations. »

Jean-Louis Peyren, technicien en production, coordinateur Cgt Sanofi, nous dit : « Sur les sites de production de médicaments et de vaccins, très peu de modifications dans la charge de travail, que cela soit dans nos laboratoires, magasins, ateliers de production. Les niveaux de production restent les mêmes. SANOFI doit sans délai mettre en œuvre un plan qui lui permettra de tenir dans la durée. Aujourd’hui, nous sommes en mesure de gagner un sprint, malheureusement le challenge est de gagner un marathon. Pour cela SANOFI doit réduire ses régimes de production en priorisant son activité pour permettre à un maximum de personnel de production le confinement, afin de conserver une réserve de salarié-e-s sain.es en mesure de remplacer leurs collègues sur leurs postes de travail en cas de contagion d’une équipe. Il est totalement illusoire de tenter de nous faire croire qu’avec les règles de distanciation sociale, et lavage des mains nous pouvons limiter les risques de contagion entre opérateur-trices qui travaillent en équipe. »

Les responsabilités de L’État et de l’industrie pharmaceutique

La chaîne de décisions qui a conduit L’État à réduire les stocks de masques pour économiser, a mis le système de santé en incapacité de faire face à la situation de crise.

La délocalisation de production de médicaments a mis à mal notre indépendance et notre capacité de production.

Jean-Louis Peyren, poursuit : « En amont des principes actifs, l’industrie pharmaceutique devra aussi relocaliser et ré-internaliser les produits intermédiaires ». La politique du toujours plus de profits se traduit trop souvent par l’exploitation de la misère dans les pays à bas coût social et environnemental. L’indépendance thérapeutique, est fondamentale pour une nation, et puisque tous nos politiques ont l’air de dire qu’il y aura un après Corvid-19, il ne serait pas idiot de réfléchir aussi à la notion de brevet et donc d’appartenance intellectuelle du médicament. »

Dès maintenant il est possible de réquisitionner des entreprises.

Ainsi l’usine Famar Lyon est aujourd’hui menacée de fermeture. En redressement judiciaire, la décision est pour l’instant suspendue. Cette usine produit la nivaquine, contre le paludisme, piste pour lutter contre la COVID-19. Sur ce site, les salariés et les militants de la Cgt, se sont mis à disposition pour répondre aux besoins sanitaires de milliers de patients en souffrance et ainsi satisfaire les besoins de santé publique. Pas de réponse du gouvernement, alors que cette usine fabrique 12 médicaments d’intérêt thérapeutique majeur.

L’entreprise Luxfer du Puy de Dôme a fermé, (parmi ses actionnaires les fonds de pension dont BlackRock). Après les masques, les gants, les tests etc…les soignants seront-ils privés de bouteilles à oxygène médical. L’État, un des clients de l’entreprise, doit désormais se fournir en Grande-Bretagne, voire en Chine. Les ex-salariés de Luxfer exigent la nationalisation immédiate de leur site.

En 2018 le groupe multinational Honeywell a fermé son site des Côtes d’Armor qui produisait 20 millions de masques par mois, et détruit des machines ultramodernes. Solidaires demande sa réouverture sous statut d’EPIC.

La juste colère des chercheurs

Les chercheurs dénoncent l’absence de moyens pour étudier le coronavirus. Comme est dénoncée la loi de programmation de la Recherche et la mise en concurrence des projets de recherche alors qu’on a besoin de coopération. Et maintenant on voudrait que les scientifiques répondent tout de suite à la commande alors que la recherche prend du temps.

Éliane Mandine chercheure ex Sanofi témoigne : « Depuis l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère causé par un virus) en 2002-2003, les scientifiques ont donné l’alerte sur l’émergence prochaine de virus pathologiques pour l’homme. Les barrières biologiques qui protégeaient les hommes des contacts de nouveaux pathogènes potentiels ont été rompues par les politiques d’industrialisation effrénée, de déforestation, d’urbanisation croissante. Des équipes de recherche en France et ailleurs dans le monde se sont constituées pour approfondir les connaissances sur ce sujet.

« Alors pourquoi vingt ans plus tard, à notre troisième épidémie avec le COVID-19, qui cette fois est une pandémie, sommes-nous aussi démunis, complètement dépourvus de traitements ? ? Sont-ce les chercheurs les responsables ou les politiques gouvernementales qui n’ont pas jugé bon de financer les équipes impliquées sur le coronavirus ? Quels étaient les critères pour stopper ce travail, quand on sait par ailleurs que les épidémiologistes ont pris soin de communiquer aux autorités institutionnelles les résultats de leurs études, confirmant l’émergence de plusieurs familles de virus. Si les politiques avaient laissé les chercheurs travailler, c’était donner une chance à un traitement prophylactique antiviral de voir le jour, et d’éviter de confiner pour longtemps toute la population. Qui subira la double peine des dégâts sanitaires du COVID-19 et les effets néfastes de la crise économique et sociale consécutive au confinement ?

« Ce sont des choix stratégiques d’ordre financier qui font qu’aujourd’hui nous en sommes à recycler un ancien antipaludéen, qui ne coûte rien à produire et peut rapporter gros à commercialiser, en traitement miracle. Et on peut parier qu’on est prêt à en engranger tous les bénéfices sans se soucier de les investir dans de nouvelles recherches pour se prémunir contre les prochaines pathologies infectieuses. Pour que les émergences virales de demain soient mieux anticipées, ne laissons pas l’organisation de la recherche aux gouvernants, qui la soumettent aux intérêts privés, pour une efficacité médiocre. Ce sont les acteurs scientifiques qui doivent la piloter en lien avec les patients, les citoyens, les besoins, au profit de la santé humaine. Il est temps de dire stop à la loi du marché !»

Soutien à la Recherche publique : de la poudre aux yeux !

Macron annonce un plan d’urgence pour la Recherche de 5 milliards d’euros sur 10 ans. Mais urgence pour lui signifie ventilation sur 10 ans, soit 500 millions annuels. Comparons cette promesse au budget annuel de l’enseignement supérieur et de la recherche qui est de 25 milliards. Si on soustraie de cette somme toute la formation (dont doctorants), Université et Recherche spatiale on arrive à 7 milliards. Les 500 millions représentent 2% de l’ensemble et environ 7% de la Recherche publique hors formation et Recherche spatiale. Pas de quoi sauter de joie, quand on connaît la course constante aux financements en partenariat, joli mot pour désigner les financements hors budget public. Le budget de la Recherche est actuellement de 2.25% du PIB contre une promesse de 3%, jamais tenue. Pour atteindre ce chiffre dans un délai raisonnable il faudrait une augmentation de 3 milliards annuels sur 2 années consécutives.

La pandémie implique de sortir la recherche, la production, l’hôpital, la santé, des logiques capitalistes par une maîtrise sociale

De plus, s’il y a un déblocage de fonds d’urgence spécifique au coronavirus, c’est via les appels à projets ANR (Agence Nationale de la Recherche). On ne fait pas confiance aux équipes naturellement concernées (INSERM, biologistes et sciences humaines), puisqu’elles- devront soumettre préalablement un projet à l’Agence. Ce plan A.N.R (agence nationale de la Recherche) démarre maintenant. Alors qu’on ne pourra vérifier son efficacité (oh ! génie de la bureaucratie administrative) au mieux que dans deux ou trois ans.

Les responsables devront rendre des comptes

Un collectif de médecins nommé “C19” a décidé d’’attaquer le chef du Gouvernement et l’ancienne ministre de la Santé. “ c’est par négligence coupable que le Premier ministre, mais aussi l’ancienne ministre de la Santé, n’ont pas anticipé une crise dont ils savaient manifestement la gravité, et qu’ils ne pouvaient, en tout état de cause ignorer”, écrivent-ils dans un communiqué.  Ils saisissent la Cour de Justice de la République sur le fondement de l’article 223-7 du code pénal.

L’alternative tout de suite pour demain

La pandémie implique de sortir la recherche, la production, l’hôpital, la santé, des logiques capitalistes par une maîtrise sociale.  Au-delà de la solidarité qui s’exprime à l’égard des personnels soignants, résister tout de suite, c’est faire le point sur les stocks d’équipements de protection et organiser la distribution,  c’est transformer des productions pour faire face aux besoins comme ces petites entreprises qui décident de fabriquer du gel hydroalcoolique, c’est fournir des repas aux soignants comme le font des restaurants fermés, c’est faire valoir son droit de retrait dans les entreprises dont la production n’a rien de vital, c’est organiser avec les CSE-CHSCT les délégués du personnel les mesures barrières à prendre, c’est organiser l’entraide dans les quartiers…

C’est aussi exiger la réquisition des cliniques privées, refuser de fermer le robinet du financement de la sécurité sociale et de l’Hôpital en permettant aux entreprises de ne pas payer leurs cotisations sociales mais permettre aux petites entreprises de ne pas payer leurs dettes, en finir avec le CICE, décider un budget de la recherche à la hauteur des besoins. 

Cette épreuve exige d’autres choix, et la nécessité d’une alternative post-capitaliste.

Sylvie Larue, Henri Mermé, Danielle Montel, Josiane Zarka

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