Horizons d'émancipation

Guadeloupe, entre Covid 19, colonialité, et situation hospitalière catastrophique


Cet article fait partie d’un dossier que nous consacrons à la pandémie et à ses conséquences, voir les autres éléments de ce dossier URGENCES SANITAIRES, SOCIALES ET POLITIQUES:

Sans oublier deux articles publiés fin mars :


Le syndicalisme guadeloupéen  intimement mêlé à l’histoire des luttes de libération nationale, porte la marque de ses combats anticolonialistes. Particularité Guadeloupéenne, l’Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe, première force syndicale,est à la fois, entièrement syndicale et lieu référent de la revendication politique indépendantiste. Son secrétaire général, Élie Domota est aussi porte-parole du LKP, Liyannaj Kont  Pwofitasyon, « collectif contre l’exploitation ». Le LKP  fut moteur  de la grève générale des Antilles  en janvier et février 2009. Ce collectif rassemble plus d’une quarantaine d’organisations. Nous avons interrogé Élie Domota. Le Covid 19 s’installe en Guadeloupe où, population, terre et littoral, sont sévèrement meurtris par l’intoxication au chlordécone. La précarité aggravée du système de santé Guadeloupéen dit, elle, une relation coloniale qui perdure. Le  système de santé français est durement rossé par les politiques néolibérales, le tableau est  pire outremer ! Néanmoins  la « fierté d’être » retrouvée construit de l’émancipation.

Trois questions à Élie Domota

Cerises Quant au Covid 19, le LKP pointe vivement « l’État colonial » à travers les mesures de restriction des libertés. En quoi ces mesures portent-elles la marque de la colonialité dans la relation que l’État entretient avec la Guadeloupe ?

Elie DomotaNotons d’abord que les mesures de restriction des libertés visent prioritairement femmes, hommes, «citoyens » contaminés ou non. Elles restreignent  mouvements, initiatives,  créativité des «citoyens». La cible première n’est pas le Covid 19. S’il l’était, les autorités affecteraient l’ensemble des moyens à le dépister, traquer, tester ! Le confinement serait alors une mesure logique et nécessaire. Pour l’instant, il n’est que nécessaire,  sans tests, sinon réservés à quelques uns, c’est du kyokaj (une couillonnade) ! Les scientifiques s’en remettent à l’évolution statistique, tout phénomène s’épanche, jusqu’à un pic, se réduit, décline et/ou se stabilise, formant un plateau… Ce n’est pas mal, mais c’est de la statistique, pas une adaptation à la réalité à la pandémie…

La marque de la « colonialité» s’inscrit en premier lieu dans la considération des autorités  pour la vie. Les femmes et les hommes affectés  ne sont ni des numéros, ni des éléments d’un ensemble mathématique, ni des objets de probabilités. Cette perception de la vie  est intimement liée au développement moderne des relations entre l’Occident et le reste du monde, notamment entre les puissances coloniales et leurs possessions caribéennes, américaines. Le mépris pour la vie, pour l’homme, est incrusté dans le rapport social esclavagiste et raciste.

Même, lorsque la République se vante d’avoir aboli l’esclavage, elle ne se libère pas de la relation raciste qui a assuré sa suprématie sur la monarchie. Elle ne répare pas les crimes qui lui ont assuré un héritage. C’est de « l’ordre naturel » que de pérenniser les valeurs structurelles entre le dominant et le dominé. Le premier détermine le destin du second. Les syndicats guadeloupéens, l’UGTG, par exemple, ne bénéficient pas même d’écoute : le Préfet et la direction de l’ARS sont SEULS à indiquer à TOUS ce qu’il convient de faire. Sous prétexte de continuité institutionnelle et donc de déconcentration étatique, ces responsables locaux s’arrogent les « pleins pouvoirs », et agissent, pour le Préfet, tel un PRÉSIDENT de la République, pour la directrice de l’ARS, telle un PREMIER ministre, du domaine  santé. Mais pour nous, pas le moindre prévisionnel fondé sur une politique de l’espace guadeloupéen, un archipel de 7 îles habitées.

Nous n’existons pas en ce qui concerne l’essence même de la République: nous ne sommes pas des «citoyens ». La Guadeloupe est un champ d’exercice spécifique du pouvoir politique d’état, où une superstructure coloniale, une entreprise outre-mer particulière, est cogérée, partagée avec les Békés, détenteurs du pouvoir économique.

Aucune instance paritaire n’est sollicitée, aucune réponse n’est donnée aux nombreuses lettres et diverses sollicitations adressées à l’ARS ou à la Préfecture. Les travailleurs n’existent pas. L’UGTG a demandé que des tests soient pratiqués au port et à l’aéroport face aux arrivées massives de croisiéristes ! Rien n’a été fait, sinon des recommandations de confinement aux Guadeloupéens descendus de ces bateaux.

La présidente du conseil départemental et le président du conseil régional s’égosillent en vain réclamant respirateurs et masques. Rien n’est prévu pour coordonner les moyens entre plusieurs îles affectées diversement par le Covid 19. Voilà le tableau du Covid 19 dans la situation coloniale de la Guadeloupe.

CerisesLa grève a duré 57 jours au CHU de Pointe-à-Pitre. À l’issue de ce mouvement,  quelle est sa capacité à faire face à l’épidémie du Covid 19

Elie Domota – Aujourd’hui, la situation est catastrophique. Aucun accès du CHUG n’est  sécurisé, ni contrôlé. Les usagers suspectés ou confirmés peuvent se retrouver tant au Service d’Urgence général qu’en service d’hospitalisation classique, faute de dépistage général, de circuit correctement organisé et fléché. À cela s’ajoute la situation des agents des services de soins, d’accueil, celle des services techniques, médico-technique et logistique, brancardiers, techniciens biomédicaux, agents d’entretien, techniciens de laboratoire, manipulateurs radio… Tous ces gens-là ne disposent pas en permanence de matériels de protection, masques, gants, gel hydroalcoolique, brassard de tensiomètre, sur-blouses etc… On ajoutera que les  agents affectés aux unités COVID-19 entretiennent à leur domicile leur tenue de travail, que les unités de réanimation COVID-19 ne disposent pas de masques à visière. Quant aux équipes soignantes affectées aux unités COVID-19, elles ne sont ni testées, ni formées, ni soutenues psychologiquement. Ces équipes soignantes des unités COVID-19 ne sont pas clairement identifiées, quant aux organisations du travail, à la composition des équipes, aux rythmes de travail, quant aux procédures de constitution des équipes et que dire  des équipes de réserve. Des agents se sont signalés comme vulnérables, ils  reviennent d’une zone à risque? Ils sont tenus d’assurer leur service !

CerisesFace à l’épidémie, le LKP presse les Guadeloupe-ennes-ens de s’emparer des pratiques, des gestes, des savoirs, de retrouver leur fierté d’être, qui témoignent de l’identité Guadeloupéenne, pouvez-vous éclairer cette démarche ?

Elie Domota – Les Peuples qui ont « habitué » notre territoire, depuis plus de 6.000 ans ont été confrontés à l’expansion de l’Occident entre les XVe et XVIIIe siècles. Cette rencontre ne s’est pas soldée par une disparition totale des pratiques anciennes. Ainsi, la lecture du ciel et les conséquences pour des actes de la vie quotidienne sont des savoirs qui ont  été transmis aux pêcheurs de la Guadeloupe. Ou encore prévoir un mauvais temps, l’approche d’un banc de poissons, le changement affectant les vagues sur la côte indiquant une mauvaise mer à venir… sont quelques unes des pratiques qui font l’identité des Guadeloupéens. Nous pourrions multiplier ces exemples dans les domaines les plus divers.

Pour la pharmacopée, les études sont encore mieux connues au niveau international. Ainsi, en 1993, au côté des seules Trinidad and Tobago et  Jamaïque, l’UNESCO désigne la Guadeloupe, « Zone de réserve de la biosphère mondiale ». Plus de 625 plantes médicinales sont alors recensées. Nos anciens qui en maîtrisent l’utilité et l’usage, ne sont pas écoutés, n’existent pas dans les sphères des autorités coloniales.

En saison cyclonique, la Préfecture nous colle des « plans », ORSEC ou autres. Covid 19 ?  Nous découvrons l’existence d’un «plan blanc» ! L’esclavage des Africains «noirs» remonte à peine à 170 ans.. Pourquoi faut-il que ce «plan» soit «blanc» ? En fait, du fameux «plan blanc», il n’est rien. Notons qu’à la moindre secousse pour intrusion intempestive en des locaux d’entreprise ou de service public, se mettent en place, entretiens, feed-back et réparations variées pour dégâts psychologiques sur les individus victimes. Mais, voilà… pour les fils d’esclaves, pas besoin, ils sont résilients !

Entretien réalisé par Catherine Destom Bottin, remerciements à Élie Domota et à l’historien Raymond Gama pour ce temps accordé aux lecteurs de Cerises.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *