Horizons d'émancipation

La santé tuée par la finance

Prologue du dossier « Santé, bien commun ». Les personnels hospitaliers exigent les moyens humains et financiers pour que l’hôpital public réponde aux besoins de santé. Ils dénoncent  la gestion managériale,  la souffrance au travail et la dégradation des soins. Les urgences et les hôpitaux psychiatriques sont au bord de l’implosion. La mobilisation grandit. Mais le gouvernement, bien que sur la défensive, ne répond pas pour autant aux revendications. Une des causes principales de la dégradation de nos systèmes de soins et de protection sociale vient du fait que depuis 20 ans les gouvernements successifs ont détourné l’argent du service public de santé et de sécurité sociale en fermant des hôpitaux et maternités, en supprimant des dizaines de milliers de lits d’hospitalisation, de postes de soignants et en exonérant les actionnaires des cotisations à la sécurité sociale. Mais il y a un autre aspect, celui d’une médecine tournée vers la réparation et insuffisamment vers la prévention. Plus généralement Il faut ouvrir la réflexion sur une autre conception de la santé qui ne se réduise pas à l’absence de maladie ou à la médecine mais permette à chacun d’agir sur soi et sur son environnement. (dans ce dossier, lire aussi La table ronde, De l’arrêté municipal à la loi, Sécurité sociale, les moyens sont là)

Sanofi, une entreprise privée florissante 

4e groupe pharmaceutique mondial, avec plus de 100 000 collaborateurs dans le monde, Sanofi a généré 35 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018 dont 2,3 milliards d’euros  en Chine, et engrangé 6,8 milliards d’euros de bénéfice net. Le groupe affiche une marge nette de 20 %, consacre chaque année entre 5 et 6 milliards d’euros à rémunérer ses actionnaires, et se vante de la 25ème année consécutive de l’augmentation de son dividende. Sanofi dit vouloir bâtir une compétence scientifique forte pour le développement de médicaments les plus innovants pour les patients.

…bénéficiant en outre des deniers publics

En juillet 2018, le gouvernement a garanti aux groupes pharmaceutiques une croissance de 3 % de leur chiffre d’affaires. En 2019, plus de 600 millions d’euros de Crédit d’Impôt Recherche (CIR) sont alloués aux industriels privés au titre de la recherche pour la santé. Sanofi a perçu 130 millions d’euros en 2018.

800 millions sont alloués par l’Etat au programme «Technologies de Rupture dans la Bioproduction»(1) visant à développer de nouvelles  technologies dans le domaine biologique.

C’est dire comme il fait bon investir dans l’hexagone en matière d’industrie pharmaceutique.

Et pourtant  

Sanofi sacrifie ses forces internes au détriment de son potentiel scientifique et industriel en France. De fusion-acquisition, puis de plans d’économie en plans de restructuration, les centres de recherche pharmaceutiques des différentes entreprises  absorbées par le groupe: Roussel-Uclaf, Rhône-Poulenc, Synthélabo, Sanofi … ont été démantelés.

De 15 centres de recherche en France, il y a 20 ans, il n’en reste plus que 4. De la vingtaine d’axes de recherche travaillés, il n’en resterait qu’un seul (oncologie). En un an, 5 plans sociaux se sont succédé, supprimant plus de 1500 emplois, réduisant à 3500 les CDI en R&D, contre 6300 en 2008.

Au-delà des licenciements

Pour 2020, le budget de la R&D est en baisse de 4 % par rapport à  2019. L’abandon de certains axes de recherche ou l’externalisation d’activités entraînent non seulement la fermeture de sites mais aussi cause irrémédiablement des pertes de savoir-faire. Cette débandade s’accompagne parfois de la destruction de l’outil  industriel, comme le pilote de développement chimique rasé à Montpellier.

Ces choix posent un double questionnement quant aux stratégies mises en œuvre pour «bâtir une compétence scientifique forte » et quant à l’usage fait de l’argent public. Comment tolérer que le CIR soit clairement utilisé par Sanofi pour financer les plans de restructuration et non pour développer la recherche et l’emploi scientifiques ?

La perte des savoir-faire et du patrimoine de la recherche

Les restructurations, les fermetures de sites, les suppressions d’emplois se font sans transfert des savoir-faire : les compétences restantes sont soit déplacées vers d’autres lieux, avec nécessité de reconstruction, soit transférées sur d’autres activités de recherche, avec nécessité de tout réapprendre. Quelques exemples : recherche anti-infectieuse abandonnée en 2002 en région parisienne, réimplantée en 2008 à Toulouse, transférée à Lyon en 2015, puis bradée à Evotec en 2018 ; recherche en  cardiologie, abandonnée en 2010, puis reprise en 2015 et arrêtée en 2019; ou en immunologie, abandonnée en 2010 à Montpellier, reprise à Vitry.

Des activités essentielles dans le développement d’un médicament : développement chimique, études de toxicologie réglementaires, pharmacovigilance, sont externalisées, réduisant à néant les compétences internes du groupe et conduisant à la fermeture du site d’Alfortville.

Seuls restent les axes de recherches ultra-rentables

Des plans successifs d’économie et de stratégie à court terme sont adoptés en fonction des marchés financièrement les plus avantageux, aux dépens parfois d’axes de recherche indispensables. Sont abandonnées les recherches sur de nouveaux antibiotiques, alors que les résistances aux bactéries deviennent une grave menace pour la santé mondiale. Sont abandonnées les recherches où les besoins thérapeutiques sont pourtant très criants (insuffisance cardiaque, maladie d’Alzheimer, Parkinson, pathologies endocriniennes et métaboliques) ainsi que sur des maladies qui sont de véritables fléaux en Afrique.

Sanofi entend se consacrer en France aux maladies chroniques, qui génèrent environ  80% des dépenses de santé mondiales, en particulier le cancer avec un marché qui croît de 10 % par an et pourrait atteindre 200 milliards de dollars en 2022. En raison des perspectives financières élevées, le développement de molécules biologiques est favorisé, même si elles ne permettent pas de traiter toutes les pathologies.

Conséquences

La grande majorité des autres groupes pharmaceutiques appliquent la même stratégie, dictée par des intérêts exclusivement financiers.  La compétition va être féroce. Ainsi Sanofi, comme les autres  grands labos, se désengage de la production des principes actifs de médicaments essentiels, jugés moins rentables, avec pour conséquence la multiplication des ruptures d’approvisionnement (corticoïdes, antibiotiques…).

Cette stratégie à court terme a déjà une incidence sur l’accès aux médicaments, pour une partie de la population, et aura un impact à long terme sur le développement de médicaments indispensables, notamment en cas d’épidémies. Bientôt certaines maladies ne pourront plus être soignées – condamnant sciemment une partie de l’humanité…

Pouvons-nous rester spectateurs de cette entreprise de destruction ? Il est grand temps, pour les citoyens et les pouvoirs publics, d’arracher la chaîne du médicament à l’emprise mortifère de la finance, pour la reconstruire dans des pratiques respectueuses du partage des savoirs et du droit de tous les humains à la santé.

Signé : Collectif d’initiatives du Manifeste médicament-bien-commun

www.medicament-bien-commun.org

(1)  La tribune ; Plan Deep Tech – Sylvain Rolland ;  30/01/2019

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