Horizons d'émancipation

Europe : la révolution, possible ? [Table ronde]

Le débat des élections européennes ne passionne pas les foules. Les Gilets Jaunes parlent même de mascarade électorale. L’abstention sera à nouveau le principal marqueur du scrutin. Les résultats s’annoncent désespérants, entre enracinement des forces européennes d’extrême droite et absence d’alternative crédible à gauche. Pour autant devons-nous nous désintéresser de l’enjeu que constitue la dimension européenne de contestation du système capitaliste ? Peut-on faire la révolution dans un seul pays ? Où en sommes-nous des enjeux syndicaux européens ? Y-a-t-il des luttes européennes prometteuses ? Tous les articles du dossier sont ici.


  • Benoit Borrits, militant de l’autogestion
  • Alexis Cukier, chercheur et militant
  • Christian Mahieux, syndicaliste
  • Marie-Christine Vergiat, eurodéputée Gauche européenne
  • Pierre Zarka, communiste unitaire

Il y a une forte controverse à gauche autour de l’Union européenne. Comment abordez-vous la question européenne ?

Marie-Christine Vergiat

Tout d’abord, que veut dire aborder la question européenne ? Dans le monde d’aujourd’hui, surtout pour des internationalistes, vouloir se replier à l’abri de la Nation n’a aucun sens. De plus, réduire le débat, comme cherche à le faire Monsieur Macron, à la seule opposition entre des pro-européens qui seraient progressistes (comme lui !) et des anti-européens résumés à toutes celles et ceux qui ne pensent pas comme lui n’a pas plus d’intérêt, voire est mortifère, car le nationalisme liberticide des Salvini et Orban n’est que le revers de la médaille ordolibéraliste de tant d’autres. Il y a mille et une façons d’être pro ou anti-européen. Pour ma part, je me définis comme alter-européenne. Et j’ai tendance à penser que les controverses institutionnelles, censées nous opposer, servent de prétexte à empêcher toute discussion de fond pouvant montrer que nos points d’accord sont plus importants que nos points de divergence.

Vouloir se replier à l’abri de la Nation n’ a aucun sens

La question des Traités notamment est brandie comme la question essentielle. Loin de moi l’idée de dire qu’il ne faut pas modifier les traités mais ce n’est pas vraiment l’enjeu de ces élections européennes. Quel que le soit le point de vue que l’on ait sur cette question, le prochain mandat des parlementaires européens aura lieu dans le cadre des Traités actuels. La modification des Traités est une prérogative des États et il faut l’unanimité au sein du Conseil. Donc dépassons cette question et pensons à construire des rapports de forces. C’est ainsi que nous avons sauvegardé le statut des dockers, refusé l’accord ACTA (sur la contrefaçon et les droits de propriété intellectuelle), interdit la pêche électrique. Et il ne nous a manqué que quelques voix pour rejeter la directive qui permet aujourd’hui la réforme de la SNCF ou pour adopter les premières étapes d’une harmonisation vers le haut des systèmes de protection sociale.

Il ne viendrait à l’idée de personne en France de faire du changement des institutions de la Ve République un préalable à tout débat sur les politiques nationales…C’est la même chose au niveau européen et chacune de nos batailles devrait être un outil pour la construction de nouveaux rapports de forces.


Pierre Zarka

Ceux qui dénoncent la construction actuelle en disant que c’est l’Europe du Capital ont raison mais, de se fixer ainsi sur quitter l’Europe ou pas, contourne deux problèmes clés.

1) Si l’Union européenne est bien le fait du capital, cela veut dire que fixer la controverse sur l’Europe, c’est, s’acharner sur une conséquence. Les britanniques en font l’expérience : le Brexit a éludé la question du capitalisme et de sa phase actuelle ; le fait que le conflit se soit cristallisé sur l’Europe n’a strictement rien réglé pour les exploités. Et la tension qui traverse le peuple britannique noie la question du système. Les mouvements sociaux, notamment ce qu’a un temps pu exprimer Jeremy Corbyn, ont été marginalisés par les termes de la question.

Le Brexit a éludé la question du capitalisme

2)  Confondre l’Europe avec ses institutions, implique qu’elle serait inévitablement assimilable à un cadre institutionnel qui dépossède de tout pouvoir citoyen. Comme si la souveraineté des peuples renvoyait à la souveraineté des États. L’actualité algérienne montre que ce n’est pas le cas. Étions-nous en démocratie sous Giscard ou sous Mitterrand ?  La référence à la défense de l’État ou au retour (illusoire) au passé gomme une question qui suinte de toutes les luttes ou expérimentations alternatives : comment faisons-nous pour que notre pouvoir de citoyen ne se réduise pas aux minutes passées dans un isoloir pour désigner à qui obéir ensuite ?

J’ajouterai que nous ne ferons pas la Révolution dans un seul pays. Cela ne veut pas dire que nous serions condamnés à attendre les autres peuples, mais que tout ce qui fait penser à un « chaque peuple pour soi », détourne de la possibilité de faire émerger au-delà des frontières des combats qui marquent l’époque. On laisse la notion de mondialisation au capitalisme.


Christian Mahieux

Une partie des forces politiques polarise le débat sur la seule question « sortir de l’euro ou pas ?» Discuter de cela en prétendant respecter le cadre des actuelles institutions européennes et étatiques n’a pas de sens : à travers les traités, les modes de financement, le jeu institutionnel, l’Union européenne ôte aux peuples la possibilité de choisir … Sauf à rompre avec tout cela. Le réformisme n’a pas d’espace !

Les anticapitalistes doivent insister sur la communauté d’intérêt entre les classes populaires de l’ensemble des pays de la zone euro (et bien évidemment au-delà, mais nous discutons aujourd’hui de cette partie du monde). Nous devons mettre en avant des objectifs de reconquête des droits sociaux perdus, de luttes contre la régression, dans une logique de solidarité internationale entre les travailleuses et travailleurs. Un internationalisme qui part des réalités différentes, pour construire un avenir commun. Par exemple, en matière de salaires, de temps de travail ou de droit à la retraite, il ne s’agit pas de rechercher d’emblée « la » revendication chiffrée, identique pour la France, la Grèce ou la Pologne mais  de construire les conditions de luttes sociales fortes, sur ces sujets, tant en France qu’en Grèce ou en Pologne. Et ceci doit se décliner sur d’autres thèmes transversaux, et aussi par secteur professionnel. L’harmonisation sera à la hauteur des rapports de forces ainsi créés, nationalement et internationalement. Là doit être notre priorité, plutôt que de vouloir reconstituer un énième parti politique promettant des changements profonds en respectant le système économique et les institutions du capitalisme à l’image de Die Linke, Refondazione, Syriza, Podemos….


Benoît Borrits

Nous avons besoin d’Europe pour amorcer la transformation sociale et la transition écologique

L’Union européenne ne s’est jamais fixée comme objectif la constitution d’une Europe fédérale et démocratique mais plutôt celle d’une confédération d’États unis par des traités. Cette construction est faiblement démocratique dans la mesure où nombre de décisions sont prises dans le cadre de négociations entre gouvernements, laissant peu de place à l’expression politique d’un peuple européen en constitution. Le parlement européen lui-même n’a aucune possibilité d’initiative législative, ce qui est inédit pour un parlement ! Pour autant, nous avons besoin d’Europe pour amorcer la transformation sociale et la transition écologique. De ce point de vue le repli national, la perspective d’une rupture avec l’euro et/ou l’Union européenne ne peut pas être un objectif en soi, encore moins une étape intermédiaire avant une transformation sociale qui serait alors contrainte dans le cadre réactionnaire de l’État-nation.


Alexis Cukier

Dans l’ouvrage Europe, alternatives démocratiques. Analyses et propositions de gauche et dans le Manifeste pour un nouvel internationalisme des peuples en Europe, nous sommes partis d’une critique internationaliste des institutions européennes. L’Union européenne (UE) et l’Union économique et monétaire (UEM) n’unissent pas les peuples européens, mais les divisent. Elles profitent aux intérêts des capitalistes de chaque État membre, contribuent à l’enrichissement des économies du centre au détriment de celles des périphéries de l’est et du sud de l’Europe, et organisent la concurrence entre les peuples. C’est également au moyen des outils mis en place par les institutions européennes (règlement Dublin II, Frontex, accord avec la Turquie en 2016) que chaque pays peut mettre en œuvre, de manière différenciée mais coordonnée, la politique raciste et meurtrière de la « Forteresse Europe ».

Que pouvons-nous faire face à ces institutions européennes anti-démocratiques, néolibérales et xénophobes ? De notre point de vue, il est nécessaire de former une alliance internationale de toutes les forces sociales et politiques de gauche prêtes à une rupture avec les institutions européennes, de préparer une sortie effective prioritairement de l’UEM mais aussi de l’UE par un gouvernement (puis plusieurs gouvernements) de la gauche populaire et de viser une refondation progressive d’une Europe démocratique et populaire, alternative à l’UE.

En quoi votre approche serait-elle immédiatement opérationnelle ?

Alexis Cukier

La stratégie que nous proposons peut paraître trop ambitieuse, mais il nous semble qu’elle est plus réaliste que les autres approches dominantes dans la gauche radicale européenne. Les uns proposent une réforme de l’UE au moyen de la pression d’un mouvement social européen ou d’une victoire électorale à l’échelle européenne. Mais c’est impossible : les luttes sociales ne sont pas synchronisées dans les différents pays européens, le Parlement européen n’a pas la prérogative de proposer de nouvelles directives, et la procédure de réforme des traités exige l’unanimité des États membres. Les autres proposent de désobéir aux traités ou laissent entendre qu’un État pourrait imposer ses vues progressistes aux autres dans le cadre d’un rapport de forces au sein des institutions européennes. Mais si la désobéissance et la confrontation sont indispensables, elles conduisent nécessairement à la rupture avec ces institutions indissociables des classes bourgeoises nationales et internationales.

Le travail internationaliste est fondamental

C’est pourquoi, dans le dernier chapitre du Manifeste, nous avons proposé une stratégie en quatre moments. Premièrement, la désobéissance coordonnée, à tous les niveaux possibles : entreprises, villes, territoires, à l’échelle nationale et internationale. Deuxièmement, la confrontation avec les institutions européennes, qui passe, dans le cadre d’un gouvernement de gauche populaire, par la mise en œuvre de mesures unilatérales, telles que la suspension du paiement de la dette publique lors d’un audit. Troisièmement, une rupture avec l’UEM ou l’UE, qui peut prendre plusieurs formes : la sortie, l’expulsion, une confrontation durable, un démantèlement partiel, etc. Quatrièmement, des processus constituants (sous la forme de réseaux municipaux, plateformes internationalistes, assemblées constituantes partielles, etc.), pour construire des formes alternatives de coopération populaire. Pour commencer, le travail internationaliste est fondamental, pour que les forces progressistes (syndicats, associations, partis, collectifs militants), renforcent conjointement leur rejet des institutions européennes et développent ensemble des initiatives (campagnes, grèves, forums) et propositions pour rompre avec leur hégémonie et reconstruire de nouvelles formes de coopération populaire.


Marie-Christine Vergiat

J’ai siégé pendant dix ans au sein de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique. Nous y avons mené des batailles comme cela se fait au niveau national mais avec l’avantage qu’au Parlement européen, il n’y a jamais de majorité totalement figée.

C’est en construisant en permanence des rapports de forces avec les acteurs de terrain, les mouvements sociaux, que l’on fait bouger les lignes d’autant que le niveau européen et le niveau national ne doivent pas s’opposer. Ce sont les États membres qui décident de ce qu’ils veulent ou non laisser comme compétence au niveau européen. Ce sont eux qui imposent ou rendent impossibles telle ou telle décision. Il serait utile de se demander plus souvent quelle est la ligne réellement défendue par notre gouvernement au sein du Conseil. Il devrait y avoir transparence en ce domaine.

C’est en construisant en permanence des rapports de forces avec les acteurs de terrain, les mouvements sociaux, que l’on fait bouger les lignes

La politique en matière migratoire est particulièrement illustrative de cela car on ne cesse de parler des politiques européennes de migration alors que, dans les faits, ce sont bien les États qui restent maître d’œuvre des décisions, par exemple en matière de visas ou de titres de séjours, et qui ne veulent pas lâcher leurs pouvoirs de décision.


Pierre Zarka

Il y a des Gilets Jaunes dans combien de pays ? Avec des cultures, des conditions historiques différentes. La plupart des peuples sont confrontés à trois problèmes analogues : se doter du pouvoir de se faire entendre ; ne pas se faire récupérer par un système politique qui a partout fait la preuve  au mieux de son impuissance, au pire de sa malfaisance ; une émergence plus claire d’un antagonisme avec le capital. Quel gâchis que de se limiter à notre horizon national. On a loupé le coche au moment où la Grèce cherchait à s’affranchir de « sa » dette. Nous avons manifesté notre solidarité mais un peu comme si nous n’étions pas concernés. Or chaque pays avait « sa dette ». Il aurait pu être possible que de chacun s’élève un mouvement pour dénoncer le fait que « la dette » est un détournement de fonds par les banques avec la complicité des États. Cela aurait mis en lumière la dimension systémique de l’obstacle et de l’enjeu du combat. Le rapport de forces dans chaque pays en aurait été différent.


Christian Mahieux

L’Union européenne, la « zone euro » existent. En leur sein, puisque ce sont des réalités et que nos mouvements doivent faire avec les réalités (surtout si nous voulons les changer !), nous avons à construire des convergences pour nous opposer au dumping social, pour imposer ce que nous pourrions appeler des minima syndicaux. Mais, comme je le disais précédemment, cela ne se fera pas par la magie de slogans, mais par une mobilisation de masse, donc en s’appuyant sur les réalités locales. Notre combat ne peut être de créer une « forteresse européenne » qui exclurait les autres peuples ; les luttes des populations migrantes nous le rappellent.

Euro ou pas euro ? N’ayons pas peur d’affirmer que la question n’est pas d’être payé en euros, en francs, en écus ou en sesterces, mais d’avoir de quoi manger, se loger, s’informer, se soigner, etc. Il ne s’agit pas de tomber ainsi dans la démagogie, mais de s’appuyer sur ce qui se dit réellement sur les lieux de travail, dans les cafés, les discussions amicales et familiales, etc., pour enclencher d’autres débats : pourquoi devons-nous payer ce qui correspond à des besoins essentiels pour vivre ? Comment est répartie la richesse et par qui est-elle produite ?


Benoit Borrits

Être opérationnel signifie tout simplement partir de ce qui est pour promouvoir notre objectif de transformation sociale : la politique s’exprime essentiellement à l’échelle nationale et hélas très secondairement à l’échelle de l’Union. La politique sociale reste du ressort de chaque pays. Il est donc tout à fait possible dans un pays d’initier un processus de hausse de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Cela remettra bien sûr en cause la valorisation des sociétés de capitaux et posera la question de leur appropriation sociale par les salarié.es et les usagers(es). Il est possible que cela impose un contrôle de la circulation des capitaux contradictoire avec les traités européens. Et alors ? Pourquoi seuls les gouvernements populistes de droite, comme la Hongrie et la Pologne, enfreindraient les traités ? Parce que la gauche est polie et bien élevée ? Une chose reste certaine, l’interpénétration des économies européennes avec des entreprises installées dans plusieurs pays favorisera la propagation de l’appropriation sociale, d’où l’importance de construire dès aujourd’hui un mouvement social européen.

Comment expliquer la capacité de récupération de mots d’ordre de gauche par l’extrême-droite ?

Christian Mahieux

Nous avons d’autres espoirs que celui de choisir la bonne monnaie nationale pour continuer l’exploitation capitaliste des peuples !

Concentrer tout le mal sur l’euro parait totalement improductif, mais c’est par ailleurs une source de dérives graves vers les forces les plus réactionnaires. Tout l’enjeu est de rendre audible et crédible une dynamique anticapitaliste, autogestionnaire, internationaliste. « Sortir de l’euro » pourrait être le cadre d’une campagne unitaire permettant les mobilisations d’ampleur qui sont indispensables pour remettre en cause l’austérité ? Peut-être, mais une condition essentielle serait alors de définir l’objectif de cette sortie. En revenir aux monnaies nationales sans remettre en cause fondamentalement le système économique, c’est déplacer les périmètres de l’exploitation capitaliste, nullement l’affaiblir, la faire disparaître, ni même la combattre ; ce que les partis d’extrême-droite ont très bien compris. Nous sommes dans la lutte de classes, une lutte qui oppose des classes sociales aux intérêts opposées ; les nôtres ne peuvent être efficacement défendus en nous enfermant dans les institutions mises en place pour nous exploiter ! Sortir ou non de l’euro, choisir (ou pas) une monnaie, définir comment fonctionnent les échanges au sein de la société, ne relèvent pas d’une quelconque « science économique », mais sont des choix politiques directement liés au type de société que nous voulons : ce qui est en jeu, c’est le droit de propriété, la socialisation des moyens de production et d’échanges, le pouvoir dans les entreprises, dans les communes, dans la société. En cela nos ambitions ne sont pas compatibles avec les institutions capitalistes que sont par exemple l’Union européenne et ses outils comme l’euro ; mais nous avons d’autres espoirs que celui de choisir la bonne monnaie nationale pour continuer l’exploitation capitaliste des peuples !


Benoit Borrits

Depuis quelques années, l’extrême-droite a repris certaines propositions émises par la gauche antilibérale. Par démagogie ? Ce serait trop simple. Il est urgent de questionner les politiques qui ont été prônées ces derniers temps. Prenons un exemple : celui des déficits publics que la gauche a souvent préconisé et qui est très clairement repris en Italie par Matteo Salvini. Si l’objectif d’une gauche radicale est l’appropriation sociale, elle ne peut promouvoir des politiques qui favorisent les profits des entreprises. Or c’est justement ce que fait un déficit public ! Une composante macroéconomique importante du profit des entreprises est leur capacité de financement qui est l’opposé de celle des autres entités de l’économie : les ménages, les administrations et l’extérieur. Comme les ménages mettent généralement de l’argent de côté, les déficits des administrations font exactement l’inverse et améliorent ainsi les profits des sociétés. Dit autrement, comme les ménages refusent de se laisser endetter au profit des entreprises, l’État les endettera collectivement. Dans le passé, les néolibéraux ont largement recouru aux déficits publics : Reagan au moment du resserrement monétaire de la Fédéral Reserve en 1978, tous les gouvernements au moment de la crise des Subprimes pour sauver le capitalisme, etc. Devant l’endettement massif des États, l’Union européenne promeut une compétitivité à l’export qui remplace les déficits publics. Pas absurde sauf que c’est intenable : on ne peut être structurellement excédentaire car les excédents des uns sont forcément les déficits des autres… Ce constat démontre une fois de plus l’évidence : le capitalisme n’a aucun avenir et ceci justifie des politiques offensives contre le capital. Le financement des budgets publics ne peut pas être reporté à demain mais doit être supporté par le capital. En refusant ces évidences, on favorise des convergences politiques pour le moins douteuses.


Alexis Cukier

Cette récupération n’est pas nouvelle malheureusement, mais elle a le plus souvent fonctionné sur le terrain d’une forte déception populaire à l’égard des forces politiques de gauche. Prenons l’exemple du Brexit : la campagne a été catastrophique, dominée par les forces nationalistes et xénophobes qui ont réussi à capter une part importante du rejet populaire de l’Union européenne. Sur la base de lectures (notamment The Left case against the EU de Costas Lapavitsas) et de discussions avec des camarades anticapitalistes au Royaume-Uni, il me semble qu’un argumentaire plus clair du Labour concernant les voies que le Brexit pouvaient ouvrir à une politique de gauche, y compris internationaliste et pacifiste, aurait pu contribuer à éviter cela. Au-delà de cet exemple spécifique, un internationalisme de classe doit assumer la perspective d’une rupture avec l’Union européenne, tout en faisant la démonstration qu’il s’agit d’une condition nécessaire pour améliorer les conditions de vie et de travail des classes populaires en Europe et la seule voie praticable pour élaborer des coopérations solidaires entre les peuples, en Europe et au-delà.


Marie-Christine Vergiat

C’est curieux, moi j’ai exactement le sentiment inverse. C’est plutôt du côté de la droite, voire de l’extrême droite, qu’il y a hégémonie culturelle. On ne cesse de nous dire qu’il y a trop d’État, de charges sociales, d’impôts, de fonctionnaires sans plus se demander à quoi cela sert ! Et il devient de plus en plus difficile de se battre pour une autre répartition des richesses ou de démontrer le lien entre suppressions des services publics et montée des inégalités, ou encore le rôle des dits services publics dans la lutte contre le changement climatique en matière de logements, de transports ou d’énergie par exemple.

Et je ne parle pas de l’invasion migratoire, du grand remplacement, des menaces sur l’identité française ou européenne, voire des travailleurs détachés qui volent le pain des Français.

Alors l’extrême droite peut bien en prime tenter de nous faire croire qu’elle serait devenue écologiste et sociale, voire grande défenseuse de la liberté des femmes. Rien n’est plus faux. Il suffit de voir ses votes au Parlement européen.


Pierre Zarka

Il ne suffit pas de brandir les effets de la politique du capital. Même dénoncer les « gros », les « affairistes », est récupérable. Il y a besoin d’être plus précis. Craindre que le mot capitalisme ne soit pas compris conduit à trop de flou. Ce qui caractérise le fascisme n’est pas seulement le racisme ou des propos violemment rétrogrades, c’est sa capacité à absorber une haine de classe et la rancœur à l’égard de l’utilisation des institutions au service …des « nantis ». Seule l’alternative fait la différence. A considérer que le réalisme renverrait cette question à plus tard laisse les citoyens avec leur ressentiment. Élaborer un horizon post-capitaliste n’est ni pour plus tard ni une occupation abstraite, cet horizon donne leur sens aux actes et propos immédiats. Sens qui n’est pas récupérable. C’est peut-être ce manque qui donne l’impression d’une hégémonie idéologique réactionnaire : elle est la plus lisible, alors que les aspirations inverses sont profondément partagées mais ignorées de l’espace institutionnel. La logique de celui-ci annihile les forces de gauche.

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