Retour sur le festival de Cannes 2026
A la veille de l’ouverture du 79ème festival de Cannes, Mediapart se demandait si le cinéma resterait à l’écart du tsunami qui venait de saisir la planète littéraire à la suite du licenciement du directeur de Grasset, Olivier Nora, par Vincent Bolloré. Réponse : non. Cannes n’est pas le lieu de grands mouvements, parfois de petites manifestations repoussées le plus loin possible du Palais et il semble loin le temps de Jean-Luc Godard accroché aux rideaux de la salle de projection de l’ancien Palais. Il y avait évidemment « la » tribune signée par quelques acteurs et actrices et beaucoup de techniciens et techniciennes et surtout le silence qui a accueilli dans les salles de projections le logo de Canal+ et la petite phrase « avec le soutien essentiel de Canal+ », une mention imposée par la chaine privée, obtenue après la signature des nouveaux accords dans le cinéma en 2025. A Cannes, qui est un festival de professionnel·les, il est d’usage, notamment parce que des membres des équipes sont en salles de projection, d’applaudir « son » logo… Cette année, silence radio et des applaudissements de plus en plus nourris pour les chaines du service public : Arte et France Télévisions. Coup de théâtre à l’échelle cannoise après la « sortie » de Maxime Saada, président de Canal+ : non seulement pas d’applaudissements mais des huées qui ne cesseront de gagner en volume jusqu’à la fin du festival. J’ai même entendu un « Bolloré fasciste » dans la grande salle Louis Lumière… Quant à la pétition, elle a fait un bond numérique, très massivement signée par les personnels techniques. Ces salarié·es relèvent du régime de l’intermittence du spectacle donc de la règle des 507 heures travaillées pour être éligibles aux allocations chômage. Si Canal+ applique une tentative de « Berufsverbot » ou d’inventaire, les signataires seront doublement en danger : ne pas pouvoir travailler et donc ne plus être indemnisés entre deux périodes de travail. Après le « criblage » des personnels précaires, dénoncés dès avant l’ouverture du festival, par les collectifs et la CGT, c’est l’ensemble des métiers qui est attaqué. Reste à savoir quelles vont être les suites à ces mobilisations des milieux artistiques et culturels ? On se plaît à rêver d’une convergence au moins sur l’objectif d’une loi anti-concentration des médias, déjà portée par des parlementaires de gauche, et pour enclencher une réflexion plus large, en commun avec les organisations syndicales, les collectifs divers, les équipes mobilisées (notamment dans le spectacle vivant où les fermetures de lieux se multiplient) mais aussi l’audiovisuel public qui va continuer de souffrir, les auteurs et autrices sur leur droit et la continuité de rémunération et… le public !
Du point de vue cinématographique, la sélection interroge sur le choix de nombreux films européens en compétition officielle comme sur l’inflation de séance spéciale, de minuit, hors compétition… Il serait temps de faire plus de place aux cinémas d’autres continents qui présentent, dans d’autres sélections, tout particulièrement « Un certain regard » des œuvres tout à fait dignes de la compétition officielle… Décentrons le regard !!! Quelques thèmes en particulier cette année : les conflits (les deux guerres mondiales, l’Ukraine mais aussi les débuts de la guerre au Kosovo dans les années 90, le génocide au Rwanda, la guerre au Yémen), les femmes avec de nombreux films où elles apparaissent seules, indépendantes, autonomes et fortes souvent face à des hommes maltraitants, indifférents, le cinéma lui-même avec des mises en abyme mais aussi le soin de soi et de l’autre. Des thèmes qui rejoignent l’actualité et les préoccupations du monde pour faire mentir ceux et celles qui voudraient encore croire que le cinéma est « à côté » du monde.
Bien sûr, on a très envie de citer « Soudain » de Ryusuke Hamaguchi (Drive my car, Le mal n’existe pas) avec la magistrale interprétation du duo Virginie Efira Tao Okamoto qui a obtenu le prix d’interprétation féminine. Dans ce long film, le réalisateur japonais raconte, tout en douceur et en subtilité, la relation amicale de deux femmes qui se rencontrent par hasard mais le hasard existe-t-il ? Marie-Lou est directrice d’un EPAHD dans lequel elle introduit une nouvelle méthode de soins, l’humanitude, basée sur les relations humaines et l’accession à l’autonomie des patients. Elle se heurte à des difficultés avec le système de santé et à des résistances avec le personnel, notamment à cause du manque de moyens humains. Alors qu’elle est au bord du burn out, elle rencontre Mari, une metteuse en scène japonaise, atteinte d’un cancer. On assiste à un échange d’abord théâtral au sens propre du terme (ici aussi un spectacle dans le spectacle) puis à des échanges intellectuels en français et en japonais lors d’une promenade nocturne sur des quais de Seine inhabituels, puis à un cours sur le capitalisme, à des scènes avec les patients, on part au Japon (et on pense dans ce Japon de campagne au film, lui aussi en compétition Quelques jour à de Koji Fukada) et on ressort en se demandant si on a vu un film, un conte, une nouvelle méthode de soin ? On a ri, on a été ému, on a un peu pleuré et on se dit qu’on tient « La Palme » !! On se demande aussi pourquoi les cinéastes japonais ont une telle capacité à faire des films emprunts de douceur, de finesse, proches des personnages, des films où il ne se passe à la fois rien et tellement ?
Mise en abyme avec le nouvel Almodovar, reparti sans rien mais «Autofiction » n’est pas son meilleur même si on y retrouve avec plaisir ses somptueuses couleurs, ses toujours magnifiques actrices, un regard incisif sur le métier de réalisateur et de scénariste voleur des vies de son entourage… On n’est pas d’accord avec le jury qui a privé Javier Bardem d’un prix d’interprétation masculine (déjà obtenu en 2010 pour son role dans Biutifil d’Alejandro Gonzalez Inarritu) alors qu’il crève littéralement l’écran dans « L’être aimé » de Rodrigo Sorogoyen , un rôle de réalisateur tout puissant et de père défaillant qui exerce son pouvoir sur sa fille adulte et une équipe technique… Une critique du mythe du créateur démiurge à qui il faudrait tout pardonner. Me too est passé par là… Dommage pour Bardem.
On partage les choix du jury de distinguer « Minotaur » de Zviagantsev qui adapte La femme infidèle de Claude Chabrol dans l’oligarchie russe au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine. Filmé dans des teintes sombres et froides, dans une immense maison impersonnelle en lisière de forêt, dans les brumes ou sous la pluie, l’histoire de ce couple qui ne se parle plus et s’enfonce dans le silence, le mensonge et les apparences, se confond avec celle d’un pays qui s’enfonce lui aussi dans le mensonge, la propagande, la corruption et où ce sont toujours les mêmes qui sont les dindons de la farce : les plus pauvres ! Sans concession. On partage également, même si le prix du scénario est un peu décalé, la distinction de « Notre salut », l’incroyable film d’Emmanuel Marre qui a d’abord le courage d’adapter l’histoire de ses arrière-grands-parents collaborateurs et surtout ce qu’il en a fait. Un film qui s’apparente par moments à un véritable documentaire sur le fond comme sur la forme, avec des scènes de danse et de musique totalement décalées qui amènent un peu de légèreté. On est plongé dans la France de Vichy à Vichy puis dans la région de Limoges en suivant les pérégrinations d’un Henri Marre incarné par Swann Arlaud, aux antipodes de ses convictions, et qui démontre qu’il est un très grand acteur tellement il est crédible en petit escroc, intrigant opportuniste. La force du film est également, bien qu’il soit ancré dans une réalité historique bien identifiée, d’avoir des dialogues d’aujourd’hui. Fermez les yeux et écoutez, vous aurez l’impression d’assister à des échanges actuels. Pas très rassurant ! Toujours dans le registre de la guerre et de la politique, le très sobre et même austère « Fatherland » de Pawel Pawlikowski (« Cold War », « Ida ») plonge dans le retour temporaire en Allemagne en 1947 après des années d’exil aux Etats-Unis de l’écrivain Thomas Mann, accompagné de sa fille Erika, très engagée contre le fascisme, qui vient de se voir décerner le prix Goethe et le reçoit à Francfort et à Weimar. Entre la domination américaine à l’Ouest, sans état d’âme devant la présence persistante des anciens nazis, et la puissance soviétique et stalinienne à l’Est, que peut l’art ? Une question toujours d’actualité. Il faut évoquer aussi le nouveau film du réalisateur allemand Volker Schlöndorff (87 ans !), Palme d’or en 1979 avec « Le Tambour » et qui présentait en séance spéciale « Le bois de Klara », une fresque assez intimiste retraçant l’histoire complexe de l’Allemagne à travers celle d’un terrain situé au bord d’un lac à l’Est. Personnages attachants, mués par des intérêts individuels et qui se cognent aux réalités du monde à travers plusieurs guerres. Lâcheté coupable mais aussi force de vie des femmes, images superbes d’une nature qui survit à la folie des hommes. Et naufrage des grands idéaux du XXème siècle.
La palme pour « Fjord », remise au cinéaste roumain Cristian Miungu qui intègre le club des double palmés d’or, a provoqué une légère polémique, le cinéaste s’étant vu reprocher de ne pas prendre partie entre la famille de stricte obédience chrétienne évangélique et les services d’aide à l’enfance norvégien dans ce drame qui traite du regard d’une communauté sur une famille dont le père est étranger mais dont surtout la culture est différente. Effectivement, Mungiu ne distribue pas les points et c’est bien cette démarche qui rend le film intéressant, démarche parfaitement assumée par le réalisateur dans ses interventions aussi bien après la projection qu’en interviews. Mungiu plaide pour l’écoute, la compréhension mais les dernières scènes du film donnent tout de même une idée de sa pensée. Palme méritée sur un sujet qui va continuer à faire débat.
On a très envie d’évoquer les films vus dans les « sections parallèles » qui vont donner les grands et surtout grandes de demain car on y voit de nombreux films réalisés par des femmes. « Ben’Imana », en sélection Un certain regard, premier film rwandais, premier film de la rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo. Trois générations de femmes, dont les hommes sont morts ou en prison, d’un petit bourg du Rwanda, confrontées à l’horreur du génocide et aux tribunaux populaires mis en place par le gouvernement pour apporter justice et réconciliation. Est-ce possible, comment faire quand un événement inattendu bouscule la construction qui a permis de survivre, peut-on réellement pardonner, à quelles conditions, où est la justice ? Avec empathie, finesse, beaucoup de dignité, la réalisatrice immerge le spectateur dans une communauté qui tente de revivre… Un grand coup pour un premier film couronné par la Caméra d’or.
On voudrait citer « Dua » de Blerta Basholi pour son portrait d’une très jeune fille, à Pristina au début de la guerre au Kosovo, qui traite à la fois de la résistance à la guerre et du devenir d’une adolescente confrontée à un monde hotstile, de « El Deshielo » de la chilienne Manuela Martelli , un film sur le Chili à travers les violences dont va être victime une jeune étrangère, le tout vu à travers les yeux d’une enfant, de « La station » de la yéménite Sara Ishak ou la bouffée d’air construite par une femme alors que le pays traverse une guerre qui dure depuis 2014, un film revigorant et plein de vie. Impossible de passer sous silence « Une vie manifeste » de Jean-Gabriel Périot qui jongle toujours aussi merveilleusement avec les archives et nous entraine dans la vie militante et tragique de Michèle Firk, morte les armes à la main au Guatemala en 1968 ou « Les survivants du Ché », de Christophe Dimitri Reveille qui a mis 20 ans à le réaliser et qui, à l’aide d’archives, d’animation et d’interviews, éclaire les derniers jours d’Ernesto Guevara en Bolivie et les péripéties de l’exfiltration des ses derniers compagnons, ou encore le documentaire « Viendra la révolution » de l’iranienne Pegah Ahangarani qui raconte son pays depuis la chute du Shah à travers les portraits de proches, dont son propre père, avec des archives très diversifiées. Un hymne à la résistance et aux femmes.
Qui a dit que le cinéma ne devait pas se mêler de politique ? On espère une édition 2027, qui sera le 80eme festival, aussi riche et plus diversifiée et surtout sans ministre du RN sur les marches !!! En attendant, rendez-vous en salles, dans les cinémas indépendants qui ont besoin d’être soutenus, avec les associations de spectateurs et spectatrices souvent très vivaces, pour un cinéma qui fait rêver, réfléchir, discuter…
Photo Zhifei Zhou


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