Culture.

PArce qu’on ne peut pas s’émanciper sans aile !


JACK LONDON[1] : LE SOCIAL à L’ÉPREUVE

Au moment où s’organise le mouvement ouvrier naissant, où émerge une « littérature prolétarienne », Jack London a ancré son travail dans les réalités populaires. Il s’adresse explicitement aux « populations bien pensantes et innocentes ». Journaliste du social, romancier qui publie en épisodes dans les journaux de l’époque, il reste une référence. Quelques années avant la création des partis communistes, alors que gronde la 1ere guerre mondiale, désespéré par la lâcheté de la social-démocratie, Jack London meurt d’urémie en 1916.

Daniel Rome ouvre sa fenêtre sur Martin Eden, Alexandra Pichardie exerce sa vigilance sur « La peste de vos deux maisons », Patrick Vassallo s’ouvre au Peuple de l’Abîme.

Martin Eden

Martin Eden un roman particulièrement riche pour inviter la question sociale à s’asseoir autour de la table, car Jack London y raconte à la fois l’ascension intellectuelle d’un homme issu du monde ouvrier et la découverte progressive des mécanismes de classe, de domination et d’exploitation. Publié en 1909, Martin Eden peut d’abord être lu comme le récit d’un apprentissage. Martin est un jeune marin pauvre, autodidacte, qui décide de devenir écrivain après sa rencontre avec Ruth Morse, jeune femme issue de la bourgeoisie. Il se lance alors dans une extraordinaire entreprise d’auto-éducation : lecture, philosophie, littérature, apprentissage de la langue et de l’écriture. Mais derrière cette trajectoire individuelle se trouve une question profondément sociale : peut-on réellement s’élever socialement par le seul mérite individuel ?

Martin découvre une société divisée en mondes qui ne se comprennent pas. Sa propre expérience est celle du travail physique de la pauvreté et de la précarité. À l’inverse, la famille Morse appartient à une bourgeoisie qui bénéficie de la sécurité matérielle, du capital culturel et des relations sociales. La rencontre avec Ruth lui fait prendre conscience que les différences sociales ne sont pas seulement économiques : elles sont aussi culturelles et symboliques. Martin doit apprendre les codes de la bourgeoisie : parler correctement, connaître la littérature, maîtriser les usages mondains. Son ascension devient ainsi une véritable lutte pour l’acquisition du capital culturel, notion qui sera théorisée notamment par Pierre Bourdieu dans les années 70.

Le roman explore plusieurs questions : Le travail et l’exploitation, Comment être libre lorsque l’on doit vendre son travail pour vivre ? (Cette question concerne aussi bien l’ouvrier que l’artiste), la critique de l’idéologie du mérite.

Ce roman est aussi une critique de la bourgeoisie car Jack London porte un regard particulièrement sévère sur cette bourgeoisie respectable représentée par la famille Morse. Au début, Martin admire ce monde qu’il associe à la culture, à l’intelligence et à la réussite. Puis il découvre son hypocrisie. Lorsque ses manuscrits sont refusés, il est considéré comme un homme vulgaire et sans avenir. Lorsque ses livres deviennent des succès, les mêmes personnes changent immédiatement d’attitude. La valeur de Martin n’a pourtant pas changé.

Seule sa position sociale a changé. Le roman pose donc une question très actuelle : la société juge-t-elle les individus sur ce qu’ils sont ou sur ce qu’ils possèdent et représentent ?

Martin Eden est en somme une réflexion sur les classes sociales, le travail, le mérite, la réussite et les mécanismes de reconnaissance sociale.

Daniel Rome

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