Mes amis,
Depuis plusieurs jours, nous parlons de budgets. Nous parlons d’institutions. Nous parlons de théâtres. De bibliothèques. De festivals. De compagnies. Nous parlons de chiffres. Nous parlons d’inquiétudes. Nous parlons parfois de renoncements.
Mais, au fond, nous ne parlons pas de cela. Nous parlons de nous. Nous parlons de la manière dont une République choisit de regarder son avenir.
Car il ne faut jamais s’y tromper. Une civilisation ne disparaît pas lorsqu’elle perd des richesses. Elle disparaît lorsqu’elle cesse de croire que l’être humain est plus vaste que ce qu’il produit.
Tout ce qui a été dit depuis le commencement de cette rencontre pourrait tenir dans une seule question. Que voulons-nous transmettre ?
Non pas seulement quels monuments. Non pas seulement quelles institutions. Mais quelle idée de l’humanité.
Voulons-nous transmettre un monde où chacun apprendra à compter avant d’apprendre à contempler ? Voulons-nous transmettre un pays où l’on saura calculer la valeur de toute chose sans plus savoir reconnaître ce qui n’a pas de prix ? Voulons-nous transmettre une République qui protège seulement ce qui rapporte ? Ou une République qui protège aussi ce qui élève ?
Voilà la véritable question.
Elle dépasse les alternances politiques. Elle dépasse les gouvernements. Elle dépasse les majorités. Elle concerne chaque génération. Car chacune reçoit le monde comme un héritage. Et chacune décide, par ses actes plus encore que par ses discours, de ce qu’elle laissera derrière elle.
Nous sommes cette génération.
Nous ne pouvons pas remettre cette responsabilité à demain. Parce que demain commence toujours par une décision prise aujourd’hui.
Alors permettez-moi, en cette nuit d’Avignon, de ne demander qu’une seule chose. Ne laissons jamais la peur devenir plus forte que l’imagination. Ne laissons jamais la résignation devenir plus forte que la création. Ne laissons jamais le bruit recouvrir les voix patientes des artistes, des enseignants, des libraires, des bibliothécaires, des bénévoles, des techniciens, des médiateurs, des artisans du spectacle, de toutes celles et de tous ceux qui, souvent dans l’ombre, tiennent allumée une lumière dont ils ne verront peut-être jamais toute la portée.
Car la culture est ainsi faite.
Celui qui plante un arbre sait qu’il ne s’abritera pas toujours sous son ombre. Celui qui ouvre une bibliothèque ignore quel enfant y découvrira un jour sa vocation. Celui qui construit un théâtre ne connaît pas encore le visage de celles et ceux qui y apprendront la liberté.
Toute œuvre véritable est un acte de confiance envers des inconnus.
Voilà pourquoi elle est profondément démocratique.
Et maintenant, permettez-moi de m’adresser non seulement aux artistes, mais à chacun d’entre nous. Aux élus de toutes sensibilités. Aux responsables publics. Aux enseignants. Aux parents. Aux journalistes. Aux étudiants. Aux ouvriers. Aux paysans. Aux entrepreneurs. Aux retraités. À celles et ceux qui vivent ici. À celles et ceux qui sont venus de loin.
Je ne vous demande pas de penser de la même manière. Je ne vous demande pas d’aimer les mêmes spectacles. Je ne vous demande pas de partager les mêmes goûts.
La culture n’a jamais demandé l’uniformité. Elle demande mieux. Elle demande la curiosité. Elle demande l’écoute. Elle demande le courage d’accepter qu’une œuvre puisse nous déplacer, nous contredire, nous déranger, nous révéler.
C’est cela, être un peuple.
Non pas vivre côte à côte. Mais accepter d’habiter ensemble un même monde.
Et ce monde n’existe que si nous continuons de le raconter.
Alors, ce soir, devant ces pierres qui ont traversé les siècles, je ne vous propose ni une résolution, ni un programme, ni une déclaration.
Je vous propose un serment. Un serment qui n’engage pas seulement les artistes. Mais la République tout entière.
Faisons le serment de ne jamais considérer la culture comme un luxe. Faisons le serment de ne jamais traiter un livre comme une marchandise parmi d’autres. Faisons le serment de ne jamais laisser un théâtre devenir un simple bâtiment. Faisons le serment de défendre la liberté de création, même lorsque les œuvres nous bousculent, parce que la liberté ne vaut que si elle protège aussi ce qui nous met au défi. Faisons le serment de transmettre à chaque enfant non seulement un savoir, mais le désir d’apprendre. Non seulement une langue, mais le goût de la parole. Non seulement une histoire, mais la capacité d’en écrire une nouvelle. Faisons le serment de ne jamais opposer la culture aux autres nécessités de la vie.
Car une société a besoin d’hôpitaux pour soigner les corps. D’écoles pour instruire les intelligences. De justice pour protéger les droits. De travail pour assurer la dignité. Et elle a besoin d’art pour que tout cela ait un sens.
Enfin, faisons le serment de ne jamais oublier que la démocratie ne se résume pas à un bulletin déposé dans une urne. Elle se construit chaque fois qu’un être humain accepte d’écouter une parole différente de la sienne. Chaque fois qu’un enfant ouvre un livre. Chaque fois qu’un rideau se lève. Chaque fois qu’une salle retient son souffle. Chaque fois qu’une œuvre nous rappelle que personne ne possède à lui seul toute la vérité du monde.
Alors seulement la République devient une promesse. Et cette promesse ne tient ni dans les palais, ni dans les lois, ni dans les budgets.
Elle tient dans ce moment fragile où des inconnus se rassemblent pour écouter une histoire et découvrent, en quittant la salle, qu’ils ne sont plus tout à fait les mêmes.
Voilà le miracle du théâtre. Voilà le miracle de la culture. Voilà le miracle d’une civilisation qui refuse de renoncer à sa propre humanité.
Lorsque les lumières s’éteindront ce soir et que les acteurs entreront en scène, souvenons-nous d’une chose. Nous ne sommes pas venus seulement assister à un spectacle. Nous sommes venus renouveler un pacte. Le pacte qui unit depuis des siècles les vivants à celles et ceux qui les ont précédés. Le pacte qui oblige chaque génération à transmettre davantage qu’elle n’a reçu. Le pacte qui fait de la culture non pas un privilège, mais une responsabilité.
Si nous demeurons fidèles à ce pacte, alors les saisons passeront. Les gouvernements changeront. Les majorités se succéderont. Les crises viendront. Les budgets varieront.
Mais quelque chose résistera.
Parce qu’il est plus ancien que nos divisions. Plus vaste que nos intérêts. Plus durable que nos inquiétudes.
Cette chose porte un nom simple.
L’humanité.
Et tant que, sous le ciel d’Avignon, une femme ou un homme se lèvera pour dire un texte devant d’autres femmes et d’autres hommes, tant qu’un enfant découvrira qu’une histoire peut changer sa manière de regarder le monde, tant que des artistes continueront d’inventer des formes nouvelles pour dire les douleurs et les espérances de leur temps, alors aucune époque ne pourra prétendre avoir vaincu la liberté.
Car la liberté ne commence pas dans le fracas des armes. Elle commence dans le silence d’une salle où un peuple accepte de s’asseoir ensemble pour écouter ce qui le dépasse.
Le Festival peut maintenant commencer. Non comme une parenthèse dans l’été. Mais comme un acte de confiance dans l’intelligence humaine. Et que les pierres d’Avignon, une fois encore, soient les témoins de cette promesse.
Non la promesse de ne jamais connaître les épreuves. Mais la promesse de ne jamais cesser de répondre à ces épreuves par ce que l’humanité a de plus précieux :sa capacité à créer, à partager, à comprendre, et à espérer.
Jean Luc
Photo by Valentin Lacoste


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