LA CULTURE EST UN DROIT
Il faut parfois revenir aux mots simples. À ceux qui disent l’essentiel avant que les experts ne viennent les compliquer.
À qui appartient l’argent public ?
On parle de l’argent de l’État comme s’il appartenait à l’État mais l’État n’est pas propriétaire de la richesse qu’il redistribue. Cet argent est celui de la république, il vient du travail de millions de femmes et d’hommes, il vient de celles et ceux qui produisent, qui soignent, qui enseignent, qui construisent, qui transportent, qui créent, il vient de nos impôts, de nos cotisations, de notre travail. C’est notre argent alors une question devient inévitable : « qui décide de ce que nous en faisons ? ». Et une autre, plus essentielle encore : « pourquoi ceux qui produisent la richesse seraient-ils condamnés à n’être citoyen(e)s que le jour du vote ? »
Une société se reconnaît à ce qu’elle donne à ceux qui n’ont rien à offrir en retour. Elle se reconnaît à la place qu’elle fait à l’enfant qui apprend, au vieil homme qui se souvient, à l’artiste qui cherche, au lecteur(trice) qui doute, au citoyen(e) qui questionne, elle se reconnaît à ce qu’elle considère comme essentiel.
Voilà pourquoi la culture ne peut être réduite à une ligne dans un budget. Elle touche à quelque chose de plus profond : « l’idée que nous nous faisons de l’être humain. ».
Sommes-nous seulement des producteurs et des consommateurs ? Des Hommes et des Femmes le jour et des consommateurs le soir ? Des Citoyens et citoyennes auxquels on vend des marchandises, des images, des rêves préfabriqués ? Ou sommes-nous autre chose ?
Des êtres capables de penser, de créer, de comprendre, d’aimer, de transmettre, de contester, d’imaginer ce qui n’existe pas encore. Si nous croyons cela, alors la culture n’est pas un luxe. Elle est une condition de la liberté.
Victor Hugo avait compris que la misère n’est pas seulement le manque de pain. Il y a aussi la misère de celui auquel on refuse le savoir, la beauté, la parole et la possibilité de comprendre le monde. L’éducation, la lecture, les arts, les bibliothèques, le théâtre ne sont pas des ornements posés sur la vie sociale. Ils sont les outils avec lesquels une femme ou un homme peut se construire : « Apprendre, c’est déjà commencer à ne plus subir – lire, c’est entrer dans la pensée d’un autre – écouter une musique, c’est découvrir une langue que les mots ne suffisent pas à dire – regarder une œuvre, c’est parfois apprendre à regarder autrement le monde que l’on croyait connaître – créer, c’est découvrir que l’on n’est pas condamné à recevoir. »
On peut produire, transformer, inventer. C’est pourquoi une véritable politique culturelle devrait commencer par une promesse faite à chaque enfant : « tu as le droit à la beauté, au savoir, à la création et à la pensée. ». Quel que soit le quartier où tu es né, la fortune de tes parents, la commune où tu habites.
Jack Ralite avait cette manière rare de parler de la culture sans jamais la séparer de la vie. Il savait que la culture n’est pas enfermée dans les musées, les théâtres ou les académies. Elle est dans la rue, les ateliers, les quartiers, les écoles, les associations, les conversations, les luttes, les imaginaires, les rêves de chacun et chacune d’entre nous.
Il avait compris également que la démocratie culturelle ne consiste pas à demander aux populations de venir consommer ce que quelques-uns ont choisi pour elles. La démocratie commence lorsque chacun peut prendre part à la définition du monde commun.
C’est cette leçon qu’il nous faut retrouver. Nous ne voulons pas d’une culture faite « pour » le peuple, nous voulons une culture construite « avec » lui.
Serge Regourd nous invite à regarder ce qui se joue derrière les mots de « marché culturel » et de « mondialisation » car le marché n’est pas neutre. Il sélectionne, classe, concentre. Il rend visibles certains artistes et en condamne d’autres à l’invisibilité.
Il ne demande pas d’abord : « Cette œuvre est-elle nécessaire ? ». Il demande : « Cette œuvre est-elle rentable ? ». Mais une civilisation ne peut pas être dirigée par cette seule question. Une poésie ne devient pas grande parce qu’elle rapporte, un film ne devient pas nécessaire parce qu’il est rentable, un théâtre n’est pas important parce qu’il remplit toutes ses places, une bibliothèque n’est pas utile parce qu’elle produit des bénéfices.
La valeur d’une œuvre ne se confond pas avec sa valeur marchande. C’est précisément pour cela qu’il existe une politique publique de la culture et c’est précisément pour cela qu’elle doit être défendue.
Mais il faut aller plus loin. Parler de culture, c’est parler de création et parler de création, c’est parler de travail. Derrière un spectacle, il y a des corps qui travaillent. Derrière un film, des journées et des nuits de travail. Derrière un livre, des années de recherche, d’écriture, de correction, d’édition. Derrière un musée, une multitude de métiers invisibles. Derrière une chanson, des auteurs, des musiciens, des techniciens. La culture n’est pas faite par des abstractions. Elle est faite par des Hommes et des Femmes.
Et pourtant ceux qui créent sont trop souvent ceux ou celles que l’on demande de précariser. On leur demande de prendre des risques artistiques tout en leur refusant la sécurité économique, on célèbre la création lorsque l’œuvre existe, on oublie souvent tous ces anonymes qui l’ont rendue possible. C’est une contradiction que nous devons refuser. Il ne peut y avoir de liberté de création sans sécurité pour ceux qui créent.
Une pensée commence toujours par regarder derrière les apparences. Elle demande :
- Qui possède ?
- Qui produit ?
- Qui décide ?
- Qui reçoit la richesse créée ?
Ces questions valent aussi pour la culture.
Quelques grands groupes concentrent aujourd’hui une part considérable de la production, de la diffusion et de la distribution culturelle. Quelques plateformes disposent du pouvoir de rendre une œuvre visible ou invisible. Quelques intérêts financiers peuvent peser sur ce que nous regardons, écoutons et lisons.
Alors nous devons poser une limite : « nous refusons que la culture devienne une marchandise comme les autres. »
Nous refusons que la logique du profit devienne la mesure de toute chose. Nous refusons que l’algorithme remplace le bibliothécaire, le programmateur, l’enseignant, le critique, l’artiste ou le citoyen.
Un budget n’est jamais neutre. Derrière chaque chiffre, il y a un choix. Derrière chaque dépense supprimée, il y a quelqu’un qui renonce. Derrière chaque crédit augmenté, il y a une priorité.
Un budget dit donc quelque chose de la société que nous voulons. Si nous réduisons les bibliothèques, nous faisons un choix. Si nous laissons les artistes dans la précarité, nous faisons un choix. Si nous abandonnons les théâtres au seul impératif de rentabilité, nous faisons un choix. Si nous laissons quelques groupes décider de notre paysage médiatique, nous faisons un choix.
Ne rien faire est aussi une politique. Nous voulons en faire une autre.
On nous explique souvent que l’argent manque. Que les caisses sont vides, qu’il faut faire des économies, que nous ne pouvons pas tout financer. Mais il faudrait alors avoir le courage de regarder la richesse en face.
La France est un pays riche. Des richesses considérables sont produites chaque année.
La question n’est donc pas seulement : « Avons-nous les moyens ? ». Elle est : « Qui bénéficie de ces richesses ? ». Et : « À quoi doivent-elles servir ? ».
Lorsqu’une part considérable de l’argent public bénéficie aux grandes entreprises sans garanties suffisantes pour l’emploi et les salarié(e)s nous avons le droit de demander des comptes. Lorsque les intérêts financiers prennent une place croissante dans les dépenses publiques, nous avons le droit de nous interroger. Lorsque l’on demande des sacrifices à ceux qui vivent de leur travail, pendant que certaines fortunes et certains groupes disposent de moyens considérables, nous avons le droit de dire : « Rendez-nous notre argent. ». Et rendons-le à ce qui construit la société : à l’école, à la santé, au logement, aux transports, aux services publics…. Et à la culture.
Nous proposons de porter progressivement l’effort public consacré à la culture à 1% dès ce budget et 2 % du budget de l’État à l’horizon 2031. Mais cette augmentation ne doit pas être une simple opération comptable. Elle doit changer la vie, aller d’abord vers celles et ceux qui en ont le plus besoin, vers les territoires oubliés, les enfants, les jeunes, les artistes, les hommes et femmes de la culture, les associations, les bibliothèques, les lieux indépendants, la création, la transmission, tout ce qui permet à la culture de rester un espace de liberté.
Nous voulons une culture qui habite les territoires Il ne devrait pas être nécessaire de prendre un train pour rencontrer la culture. Elle doit pouvoir être présente là où vivent les gens. Dans les villes, les villages, les quartiers populaires, les territoires ruraux, les anciennes régions industrielles, les lieux où les services publics disparaissent peu à peu.
Une bibliothèque peut être un phare, un théâtre peut être une maison commune, un cinéma peut devenir un lieu de débat, un musée peut raconter l’histoire de ceux dont l’histoire n’a pas toujours été écrite, une association peut devenir un espace de création. Il faut reconstruire ces lieux du commun.
Il y a quelque chose de profondément politique dans une bibliothèque. Des livres y attendent celui qui ne sait pas encore qu’il en a besoin, un enfant y découvre un auteur, un chômeur y trouve un ordinateur, une personne âgée y vient lire le journal, un étudiant y travaille, un homme qui ne parle pas encore bien le français y découvre une langue nouvelle, un adolescent y rencontre une pensée différente de celle qu’il entend partout ailleurs. Et tout cela peut se produire sans qu’aucun marché ne l’ait décidé. Voilà pourquoi nous devons défendre les bibliothèques. Parce qu’elles donnent gratuitement accès à ce que le marché voudrait parfois réserver à ceux qui peuvent payer.
Il y a une contradiction profonde dans notre démocratie. Nous sommes appelés à voter puis nous retournons chez nous et les décisions se prennent souvent sans nous.
Nous devons rompre avec cette conception réduite de la citoyenneté. Être citoyen, ce n’est pas seulement déposer un bulletin dans une urne. C’est pouvoir comprendre, discuter, proposer, contester, décider, évaluer, revenir sur une décision. La culture doit être un laboratoire de cette démocratie.
Imaginons un autre fonctionnement.
Dans une commune, les habitant(e)s se réunissent. Ils parlent, disent ce qui manque :
- Une bibliothèque ?
- Un lieu pour les jeunes ?
- Un cinéma ?
- Une salle de répétition ?
- Un festival ?
- Un atelier d’écriture ?
- Un lieu pour raconter l’histoire du quartier ?
Puis ils choisissent ensemble. Une partie du budget culturel leur est confiée. Pas pour remplacer les élu(e)s mais pour leur permettre de faire vivre la démocratie.
La démocratie ne devrait pas être seulement représentative. Elle doit aussi devenir participative, délibérative et populaire.
Nous devons proposer de renouer avec l’esprit des États généraux de la culture portés par Jack Ralite. Mais pourquoi attendre trente ans pour recommencer ?
Faisons des États généraux de la culture une force permanente. Que les artistes, les salariés, les syndicats, les enseignants, les associations, les jeunes, les habitant(e)s puissent y parler.
Et surtout : que personne ne parle à leur place.
Chaque année, ces États généraux pourraient produire un état des lieux des besoins culturels du pays.
Ce document serait présenté au Parlement avant le vote du budget. Ainsi, le budget ne partirait plus seulement des contraintes comptables. Il partirait aussi des besoins humains.
Nous proposons une trajectoire sur cinq ans.
| 2027 – Écouter, organiser les États généraux de la culture et établir, territoire par territoire, les besoins réels de la population.
| 2028 – Reconstruire, renforcer les bibliothèques, les lieux culturels de proximité, l’éducation artistique et les moyens consacrés aux artistes.
| 2029 – Créer, donner la priorité à la création indépendante et sécuriser davantage le travail des artistes et des salariés de la culture.
| 2030 – Protéger, défendre l’audiovisuel public, le pluralisme, l’exception culturelle et les créateurs face aux grandes plateformes.
| 2031 – Émanciper, atteindre l’objectif de 2 % du budget de l’État consacré à la culture et faire de la participation citoyenne une règle durable de la politique culturelle.
Il faut parfois avoir le courage de prononcer ce mot : « résistance ». Résistance à la marchandisation, à l’uniformisation, à la concentration des pouvoirs, à la précarisation du travail, à l’idée que tout doit être rentable et à l’idée que certains seraient naturellement destinés à la culture et que d’autres devraient se contenter de la consommer….
La culture résiste parce qu’elle ouvre des possibles. Elle dit : « Le monde n’est pas fini. », « Une autre histoire est possible. », « Tu peux penser autrement. ». Et parfois, une chanson, un livre, une pièce de théâtre ou un film fait plus pour la liberté qu’un long discours.
| Nous ne voulons pas d’une culture qui endorme, nous voulons une culture qui réveille.
| Nous ne voulons pas seulement une culture qui distraie, nous voulons une culture qui interroge.
| Nous ne voulons pas seulement des spectateurs, nous voulons des citoyen(e)s.
| Nous ne voulons pas seulement des consommateurs d’œuvres, nous voulons des hommes et des femmes capables de créer leurs propres représentations du monde.
C’est peut-être cela, au fond, l’émancipation. Passer du statut de spectateur à celui d’acteur.
Nous voulons un budget qui dise quelque chose de nous. Un budget qui affirme qu’un enfant vaut plus qu’un marché, qu’un artiste vaut plus qu’un algorithme, qu’une bibliothèque vaut plus que la rentabilité de ses mètres carrés, qu’un théâtre est parfois plus nécessaire qu’un produit financier, qu’une mémoire populaire vaut autant que la mémoire des puissants, qu’un citoyen(e) vaut davantage qu’un consommateur et que la richesse produite par tous doit pouvoir servir à l’émancipation de tous.
Au fond, nous ne parlons pas seulement de culture. Nous parlons de démocratie, du travail, du partage des richesses, de la liberté, de l’avenir et de cette vieille question qui traverse toute l’histoire humaine : « quel monde voulons-nous laisser à ceux qui viennent après nous ? ».
Un monde où quelques-uns possèdent et décident ? Ou un monde où chacun peut apprendre, créer, comprendre et participer ?
C’est pourquoi nous voulons reprendre le chemin ouvert par Victor Hugo, Jack Ralite et Serge Regourd.
- Avec Hugo, nous affirmons que le savoir libère.
- Avec Ralite, que la culture appartient à la démocratie et à la vie.
- Avec Regourd, que la création doit être protégée de la seule loi du marché.
Et avec toutes ces pensées, nous affirmons que la culture ne peut être séparée des rapports de travail, de propriété et de partage des richesses.
Alors oui, parlons de budget mais parlons surtout de ce que nous voulons faire de notre argent. Parlons de ce que nous voulons transmettre à nos enfants, préserver, créer. Parlons de ce que nous refusons de voir disparaître et surtout, ne laissons pas d’autres décider seuls de ce qui serait nécessaire à notre vie.
La culture n’est pas une faveur accordée au peuple. C’est un droit du peuple. Elle ne doit pas être réservée à ceux qui ont les moyens, abandonnée à ceux qui ont le capital. Elle doit être protégée par la puissance publique et construite avec les citoyens. Parce qu’une société qui donne à chacun(e) les moyens de lire, de penser, de créer et de prendre la parole est une société qui refuse la résignation et parce qu’au bout du compte, la véritable richesse d’une République ne se mesure pas seulement à ce qu’il possède. Elle se mesure aussi à ce que chacun de ses enfants peut devenir.
Alors, oui : « Rendez-nous notre argent. ». Rendons-le à l’école, à la santé, au logement, aux services publics, aux artistes, aux bibliothèques, aux théâtres, aux cinémas, aux associations, à nos territoires, à nos enfants, à notre avenir. Et à cette part de nous-mêmes qui refuse de croire que le monde serait condamné à rester tel qu’il est. La culture n’est pas un luxe, ni une marchandise. La culture est un droit, un bien commun, une force d’émancipation. À nous de la défendre, de la partager et de la faire vivre.


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