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Existe-t-il un autre domaine que l’éducation où ce que produit une officine de la très libérale OCDE serait repris sans hésitation ? En ce qui concerne les sciences, Pisa donne les USA  devant la France. Or, selon une enquête rapportée par Le Monde, « Un quart des Américains (26 %) ignorent que la Terre tourne autour du Soleil et plus de la moitié (52 %) ne savent pas que l’homme a évolué à partir d’espèces précédentes d’animaux. … Sur neuf questions portant sur des connaissances élémentaires en physique  et en biologie, le score moyen des réponses exactes a été de seulement 6,5…. résultats très médiocres concernant les connaissances scientifiques ». A comparer à 20% des européens seulement (et c’est déjà beaucoup !) pour estimer qu’Homo sapiens ne s’est pas développé à partir d’espèces antérieures. Comment Pisa peut-il passer à côté d’une telle énormité ?

C’est que, très probablement, ces questions ne sont pas posées. Probablement, puisque Pisa ne donne pas accès à ses questions (de manière, dit l’OCDE, à pouvoir les réutiliser). Imagine t-on des journalistes qui accepteraient de commenter les résultats d’un sondage ou d’une enquête sans connaître les questions ? Et c’est pourtant tout l’espace médiatique du pays qui y sacrifie ! De quoi s’étonner n’est-il pas ?

On ne connaît pas les questions, mais on connaît la problématique. Il s‘agit de vérifier l’aptitude des élèves confrontées à des « questions concrètes ». Didacticien des maths et des sciences, je connais surtout ces domaines. Et pas grand-chose je l’avoue quant à l’enseignement correspondant en Asie. Mais on peut discuter du reste. En maths par exemple, il existe en France une marque, accentuée en 4ème, « la rupture démonstrative ». On démontre, et on y consacre une bonne partie de l’enseignement (du moins jusqu’à la récente réforme des collèges). Et cette exigence s’étend en amont par des demandes systématiques de « justification » de ce qu’on avance. Dans toute l’aire anglo-saxonne la démonstration est réservée aux élèves plus âgés, et encore, aux USA c’est souvent en option. Comme Pisa ne traite jamais ceci (la justification), la comparaison est difficile. Et c’est bien pire en sciences.

Mais ça ne veut pas dire automatiquement que c’est nous qui avons raison. Pisa souligne la difficulté des élèves français à s’engager dans des réponses, même fausses. Timidité et réserve. Un blocage moins présent ailleurs. Mais directement lié à cette exigence de justification. Qui est un choix socio-politique donc, mais que Pisa néglige en alignant la demande uniquement sur d’autres systèmes de choix, certes peut-être légitimes, mais différents.

Mais où l’affaire dérape vraiment c’est quand Pisa, et tous les journalistes à sa suite, traite son classement comme s’il était profondément révélateur. Mais de quoi ?

Il est noté une baisse générale inédite en maths dans tous les pays (reliée d’après l’OCDE à la crise Covid). Plus marquée en France. Mais ramenée à une note sur 20 pour que tout le monde comprenne, la différence dans la  baisse équivaut à…0.22 points sur 20.

Si on compare le gagnant, Singapour, à la France, l’écart, ramené à 20, est de 3.5 (soit par exemple, 19 sur 20 pour Singapour et 15.5 pour la France). Si on enlève les pays asiatiques (que je ne connais pas du tout sur ce sujet), l’écart entre l’Estonie (en 7) et la France (en 26) n’est plus que de 1.4 points sur 20. Imagine-t-on un professeur qui jugerait « excellente » une note à 18, « moyenne » celle à 17 et « désastreuse » celle à 16 ? On retrouve là, d’évidence, la manipulation par « l’évaluation », classique de la « gouvernance libérale », devant laquelle tout être raisonnable devrait s’incliner. Dans une classe de maths réelle,  évidemment les deux groupes Estonie et France n’en feraient qu’un.

Les autres résultats donnent les mêmes tendances que les enquêtes précédentes. En Maths, les très bons en France (Asie mis à part) le sont plus largement que les équivalents des autres pays (il y a une baisse, mais moindre que la baisse générale, notée au début). Les garçons performent un peu mieux que les filles en maths, les filles performent nettement mieux que les garçons en français (en sciences c’est équivalent).

Mais surtout la France, et c’est notre problème principal, continue à être très mal placée quant à l’écart entre les meilleurs et les plus faibles. En conséquence, le drame lui bien pesant est l’inégalité de notre système scolaire, souvent plus marqué qu’ailleurs. En effet, à méthodologie égale et scores à peu près semblables entre pays, les effets d’inégalité rapportés par Pisa sont nets en défaveur de la France.

Voici un texte qui développe le thème :

https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/051223/la-specificite-francaise-dans-les-resultats-pisa

Maintenant d’autres études beaucoup plus sérieuses (comme Timms pour les maths, enquêtes en CM1 et 4ème) montrent régulièrement une baisse en France, et oui c’est préoccupant. Evidemment pas pour les déciles supérieurs (on divise une cohorte ramenée à 100 en dix groupes, les déciles) qui s’en sortent toujours aussi bien. Le problème se concentre sur les déciles inférieurs. Pour la première fois dans notre longue histoire scolaire, une catégorie donnée de la population est de plus en plus systématiquement moins performante que les générations socialement équivalentes du passé. C’est une brisure dont la portée est considérable, et dont nous (comme beaucoup d’autres pays) allons payer le prix sur de longues durées, même si on s’attache à la résorber au plus vite.

Les attaques contre le collège unique de la part de Attal n’ont aucune chance de venir à bout des difficultés, on le sait par maints et maints études. C’est le coup classique qu’on nous fait à chaque fois ; l’Hôpital va mal on est d’accord? Il faut réformer on est d’accord? Et paf on l’affaiblit encore.

Un élément à noter quand même. La Finlande, la Rolls pour l’Europe depuis le début de Pisa, recule nettement cette fois-ci. Explication de Pisa : augmentation du nombre d’étrangers (qui ont pu avoir un parcours scolaire antérieur insuffisant) et surtout baisse de l’encadrement (du nombre de profs par élève). L’OCDE dit qu’en ce qui concerne l’encadrement c’est aussi un grave problème en France. Alors quand même, si l’OCDE le dit! Et Attal annonce un recrutement de milliers de profs supplémentaires pour ses réformes (ni faites ni à faire, mais c’est encore un débat qu’il faut traiter pour lui-même). Alors que les postes mis au concours sont de moins en moins pourvus chaque année. Et que même par job-dating, on a du mal à recruter. Faudrait le dénoncer à l’OCDE non?

samy Johsua

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