4ème de couv'

De l’art dans la vie

Il y a dans ces premiers jours de l’été 2020, un léger décalage au cœur de nos intimités. Parfois un livre, un passage de film, nous ramène à ce que nous venons de traverser (et que nous traversons encore…). Le simple fait que cette crise n’ait pas vraiment de fin (pour l’instant…) est le signe d’une transformation sociale profonde en cours.

La vie doit reprendre son cours et chacun invente à sa manière ses gestes barrières. Nous apprenons à maîtriser nos vies pour le meilleur et pour le pire. Car finalement, nos choix sont-ils toujours conscients ? Comme un engrenage huilé, nos existences prennent trop souvent l’allure d’une course folle et apprendre à peser le pour et le contre de nos décisions peut apparaître sans nul doute comme une voie d’émancipation, en “pleine conscience” diraient certains. Le risque est aussi de tout soupeser à la hauteur des risques multiples et quantifiés qui hantent nos vies modernes. Ne sommes-nous pas en train de devenir les exécutants zélés d’un ordre comptable où notre raison fonctionne comme un tableau d’épicier ? Où est la place pour le risque, l’imprévu, le poétique, l’amour ?

Les artistes, qui ne sont pas des êtres hors sols, vivant au-dessus ou à côté du réel, sont percutés par ces questions. Comme le reste de la société, ils “doivent” reprendre le travail. Alors répétitions, tournées, saisons reprennent. Seulement voilà, il y a ce léger décalage. Cette voix profonde, qui ne souhaitait pas d’un retour à l’anormal, qu’est-elle devenue ? Cette fièvre de la “croissance” à tout prix, cet engrenage qui pousse à créer un nouveau spectacle chaque année, ces milliers de kilomètres parcourus, ne font- ils pas eux aussi partie d’une spirale contemporaine qui nous mène à l’abîme ? Alors si  bien entendu “la vie continue” nous constatons aussi que les métiers de la création ressemblent à leur époque. L’art n’est pas une formule magique qui change le plomb en or. La concurrence, la course au profit, la précarité, la logique consumériste : tout ceci traverse nos quotidiens. Enfin, si ici comme ailleurs le désir d’un “autre” monde d’après s’est exprimé durant le confinement, on ne bascule pas le réel avec des formules, on ne contourne pas la complexité avec de bonnes intentions.

S’offre aux artistes oeuvriers trois chantiers à ouvrir d’un même mouvement :

  • Entrer en résonance avec le temps présent, se mêler au réel plus que jamais, ne pas être effrayé par la tâche, considérée longtemps comme secondaire, de participer au territoire, faire poésie de tout bois, faire slamer les jeunes, danser les mémés, se coltiner les affreux, les accueillir, les aimer…
  • Ne pas taire les mécanismes qui fragilisent la “culture”, dénoncer les logiques de marchandisation, faire tomber les fétiches d’un art officiel (qui est toujours celui des dominants), rendre visible les invisibles, les “petits” qui sont des géants, qui œuvrent là où la poésie n’a pas sa place, qui n’ont pas peurs de se fracasser au cœur des luttes du présent, itinérants, bateleurs de rues, conteurs de forêt, inventeurs de formes impensés, ceux et celles qui ne rentrent pas dans les cases et les labels.
  • Prendre le temps d’inventer des histoires, une langue nouvelle, une poésie de l’urgence, avoir des visées démesurées, offrir au temps qui vient des manifestes à vivre et à rêver, faire récit des peurs qui nous tétanisent, des basculements qui nous propulsent, poétiser comme d’autres boulangent, simplement être là et entraîner un mouvement, un art de vivre.

Laurent Eyraud-Chaume

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