Horizons d'émancipation

Quel projet de système universel de retraites correspond réellement à nos besoins ?

Quel système universel de retraites ?

À l’heure où Macron tente de nous imposer un système unique de retraites basé sur un système à points pour répondre aux besoins du capital, l’heure n’est plus à la défensive, à la préservation d’un système existant qui a déjà largement été dégradé par des contre-réformes passées, mais à l’offensive. Quel projet de système universel de retraites correspond réellement à nos besoins ? En quoi peut-il faire évoluer le rapport de forces ?  Comment le construire dans l’unité et l’opposer au patronat ? C’est à cette démarche que vous invite aujourd’hui Cerises, ce qui nous impose immédiatement de comprendre le pourquoi du choix d’un système à points, en quoi ce système rompt avec la logique de la retraite vue comme une continuité du salaire. Des fiches signalétiques (voir aussi ici et ), une table-ronde.

Table ronde

  • Benoît Borrits, Association Autogestion
  • Danielle Montel, Syndicaliste CGT
  • Patrice Perret, Syndicaliste Solidaires 
  • Pierre Zarka, Communiste unitaire

Benoît Borrits : Poser cette question est l’exact inverse de la méthode adoptée par Macron. Pour le gouvernement, le système universel est obligatoirement un régime à points et cette question est tranchée sans que nous ayons été consultés. Ce régime à points est présenté comme étant le plus juste car il permet que « chaque euro cotisé ouvre les mêmes droits à la retraites ». Au-delà du fait que ce principe est en soi discutable et mérite en tant que tel un débat, il faut savoir qu’on peut appliquer ce même principe avec un régime à annuités, ce qui nous montre le bobard total que représente cette argumentation en faveur d’un système à points.

Définir collectivement et démocratiquement notre système de retraites

Un régime à annuités est un système dans lequel les entreprises s’engagent collectivement à payer des pensions de retraites en fonction des salaires passés. La pension de retraite est donc ici vue comme une continuité du salaire. Ceci est insupportable pour le capital qui, depuis près de 30 ans ne tolère plus aucune augmentation des prélèvements et a même réussi à les baisser. Le rapport Delevoye affiche clairement une volonté de limiter les prélèvements pour la retraite à 28 % des salaires bruts. Ceci est incompatible avec un système à annuités et c’est la raison pour laquelle le  régime à points a été imposé : ce sont les salarié.es d’aujourd’hui qui supporteront l’incertitude du niveau de leurs pensions.

Donc, le système de retraites qui correspond aux besoins des salarié.es et/ou des citoyens.nes est celui qu’ils définiront eux-mêmes avec les règles qu’ils choisiront sans les fourches caudines que représentent le système à points et un contingentement des prélèvements. Je ne doute pas que si consultation il y a, les citoyens.nes préféreront largement un système à annuités qui leur garantit un niveau de pension en fonction des salaires passés et est beaucoup plus souple car s’il permet le basique « chaque euro cotisé ouvre les mêmes droits à la retraite », il permet aussi une infinité de règles que le système à points interdit. Définir collectivement et démocratiquement notre système de retraites s’oppose frontalement aux besoins de valorisation du capital.

Danielle Montel : Quel système universel de retraites correspond réellement à nos besoins nous conduit  à nous concentrer sur nos  besoins, nos besoins de vie de tous et de chacun, nos besoins contemporains, du temps libre pour se cultiver, pour les  loisirs, pour être utile à des associations…à des  sphères non marchandes, inacceptables pour le capitalisme, à revendiquer, à revisiter des choix d’aujourd’hui et à réaffirmer ensemble la formule intemporelle d’Ambroise Croizat : « Vivre sans l’angoisse du lendemain, de la maladie ou de l’accident de travail, en cotisant selon ses moyens et en recevant selon ses besoins ». Il constitue un projet de société novateur, porteur de progrès social,  qui répond aux besoins des actifs, des salariés retraités, des étudiants, des malades, des personnes handicapées … au travail , en retraite et en congés maladie et accident , qui trouve son financement par le salaire net (individuel) brut (collectif, socialisé, solidaire). Ce projet donne sens à la rémunération du travail… au travail qui produit des réponses aux besoins, il est bâtisseur de biens communs.

Notre système de retraites se veut universel

Répondre à cette question, c’est réaffirmer que notre système de retraite se veut universel (dans le système de sécurité sociale) et dire cela, ce n’est pas se ranger dans le camp des archaïques accrochés au statu quo. Il est juste question de réaffirmer que le système actuel est porteur d’un financement stable capable de répondre aux besoins. Dans un premier temps, il convient d’agir sur les causes qui l’altèrent. Pour cela, on doit se rappeler les réformes à visée constante menées par les différents gouvernements de droite et/ou sociaux-démocrates. Toutes mues par une « volonté » (entre guillemets car on sait maintenant que les mots n’ont pas le même sens pour tout le monde ce qui ne facilite pas le débat politique) de le moderniser ou le sauver. Et, la réforme portée par le gouvernement (Macron, Philippe, Delevoye) est le coup de grâce porté à notre régime solidaire de sécurité sociale. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit.

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Partant de là, on peut aisément envisager l’amélioration de son efficacité en abordant ce qui manque à son financement puisque toutes les réformes menées lui ont porté atteinte, sans oublier les mesures convergentes que sont le blocage des salaires, le chômage, les inégalités femmes/hommes, les exonérations de cotisations sur l’intéressement, la participation, les heures supplémentaires …

Pour bien comprendre l’enjeu de la bataille à mener, il faut donner du sens aux mots comme aux choix politiques et leurs effets nous renvoient aux mots. Je te rejoins, Benoît sur l’importance d’un système de retraite à prestations définies. C’est celui qui a été mis en place au sortir de la guerre dans un pays à reconstruire dans un contexte de fort discrédit du patronat par la collaboration et des rapports de forces politiques et syndicaux puissants. Ce système est défendu par la CGT depuis 1945. La CGT a combattu les « réformes mortifères » et c’est pour cela aussi qu’elle ne milite pas pour le statu quo. Ce système est basé sur la solidarité prenant en compte besoins et moyens. Dans ce système, le niveau de pension est garanti au moment du départ à la retraite. A contrario, le projet de loi du gouvernement est un système de retraite par points et à cotisations définies. Dans ce système, le niveau de pension est imprévisible et sa baisse, inéluctable. Il est basé sur l’accumulation individuelle de points et la cotisation définie est dans le projet de loi fixé à 14% du PIB. Ainsi, la pension de retraite dépendra des points accumulés, et donc des salaires de toute la carrière.


Quelques chiffres…
 
17,2 millions de retraités.
 
Les pensions de retraites représentent 89 % de leurs revenus.
 
Elles représentent 325 Milliards d’euros, soit 13,8 % du PIB.
 
42 régimes existants dont deux principaux : celui du privé (deux régimes : assurance vieillesse et complémentaire Agirc-Arrco) et de la fonction publique (voir encadré sur systèmes à annuités et à points).
 
Taux de cotisation du secteur privé : 28,29 % du salaire brut.
 
Espérance de vie à 60 ans anticipée pour la génération 1960 : 28 ans. 


Il est assez simple d’imaginer la pension des femmes, des précaires, des études longues … mais aussi de l’effet du budget défini à 14 % du PIB alors qu’aujourd’hui nous en sommes à 13.8% et que plusieurs milliers de retraités supplémentaires vont impacter le budget dans les années à venir. La régulation se fera par la baisse de la valeur du point. Et la baisse des pensions concernera également la population formée des retraité.es actuels(les) si le plan du gouvernement voit le jour. Le système proposé est un système qui ne fait que des perdants.

La volonté est de faire baisser les prestations, de faire en sorte que personne n’ait une retraite pleine et entière dans la même logique que pour les services publics l’ouverture au privé par des systèmes de capitalisation et ce, aux conditions du marché à savoir pas partout et pas pour tout le monde. Pour que notre système de retraite et de santé réponde encore mieux et toujours à nos besoins, il est impératif de ne pas tarir ses sources d’alimentation que sont  les cotisations sur les plus-values du travail.

Pierre Zarka : J’ai un peu de mal à proposer un projet tout fait dans la mesure où c’est de manière collective que l’on peut construire un autre système. Je retiendrais deux éléments qui me paraissent être fondateurs pour qui cherche à participer à l’élaboration d’un projet alternatif :

1. Le montant global des retraites versées est de 325 Milliards d’Euros. Cet argent est reversé dans l’économie par la consommation et les activités des retraités. On ne peut pas en dire autant des revenus des actionnaires. Les revenus financiers des grandes entreprises et des banques représentent 320 milliards d’euros. Cet argent part sur les places financières ou dans l’immobilier pour faire de l’argent…qui à son tour, repart sur les places financières. Ponctionner ces revenus financiers, ne serait-ce qu’au niveau des cotisations actuelles des entreprises à la Sécu, rapporterait à celle-ci 84 milliards d’Euros.

Un projet novateur, porté par une majorité de la population, qui permet de franchir un pas qualitatif de progrès social

2. Les retraités ne sont pas des charges pour la société. Ils sont de plus en plus nombreux à être actifs, contribuent au développement de la société. La retraite ne devrait donc pas être faite pour rémunérer leur activité passée mais leur activité présente. Le temps passé dans des associations, à élever ses petits-enfants, à s’occuper de sa famille, se cultiver, participer à la vie de la cité, est aussi essentiel au bien commun que le temps passé dans l’emploi en entreprise, mais il n’est pas reconnu. Peut-on envisager de rémunérer une autre activité que l’emploi ? Les congés maternité ou de formation, ne sont-ils pas déjà des brèches pour viser la reconnaissance de l’activité hors emploi ? Il est donc urgent d’oser penser différemment l’activité et la rémunération autrement que soumises aux règles actuelles. Ajoutons que les profits non réinvestis que je viens de citer, l’argent de l’assurance chômage et des retraites pourraient largement financer le salaire à vie. On peut s’appuyer sur des acquis : EDF par exemple, d’où l’on ne part pas en retraite mais en cessation d’activité. Ce concept permet d’envisager une continuité salariale. On peut également prendre appui sur le statut des « intermittents du spectacle ». On n’avancera qu’en affrontant l’organisation même de la société.

Patrice Perret : Les besoins concernent essentiellement un projet novateur, porté par une majorité de la population, qui permet de franchir un pas qualitatif de progrès social.

Les systèmes de retraite étaient meilleurs, plus justes et plus égalitaires avant 1986. Ils ne reprenaient que les meilleures années de salaire (10 et non 25) dans le calcul de la pension, ils prenaient en compte des salaires revalorisés en fonction du salaire moyen et non dévalorisés, ils assuraient le taux plein (75 % du salaire pris en compte) avec 37,5 ans de cotisation, ils n’appliquaient pas la double peine de la décote, ils permettaient un départ à 60 ans et moins pour certains métiers. Mais le « c’était mieux avant » ne mobilise pas et reste incompréhensible pour les jeunes qui vivent mal les systèmes actuels. De plus, ces systèmes bâtis pour l’époque de l’après-guerre, un homme qui trouve facilement du travail, n’est pas satisfaisant pour notre société actuelle, pour les personnes aux carrières hachées, pour les femmes aux temps partiels imposés et pénalisées pour l’éducation de chaque enfant.

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La population se montre séduite par l’idée d’un système universel, mais le système à points est porteur de profondes injustices s’il accorde les mêmes droits à l’ouvrier qui meurt 6,5 ans avant le cadre et qui subit les premières incapacités à 64 ans, s’il ne permet pas aux métiers pénibles et particuliers comme le danseur étoile de partir plus tôt en retraite.

Solidaires revendique quelques droits élémentaires forts qui pourraient être la base d’un système dit universel, droits incompatibles avec un système à points : disposer à 60 ans (moins pour les métiers pénibles et à fortes contraintes notamment pour les missions de service public) d’une pension égale à 75 % du salaire à partir de 37 années cotisées (durée moyenne constatée) avec un minimum de pension égal au SMIC revendiqué, seuil que nous jugeons indispensable pour vivre décemment. Mais nous sommes conscients qu’un tel système ne résout pas toutes les injustices, la durée de cotisation de 37 ans représente une moyenne, avec des personnes en dessous, celles qui ont galéré, celles qui ont subi des interruptions notamment les femmes … et qui se retrouvent avec une très faible pension en application des principes d’un système attribuant un montant de pension en fonction d’un salaire et d’une durée de cotisation.

Un système vraiment universel ne pourrait-il pas s’inspirer du système de la maladie, où la majorité des personnes cotisent sur leur salaire, mais où tout le monde est soigné ? Cela irait dans le sens de la formule d’Ambroise Croizat rappelée par Danielle : « recevoir selon ses besoins ». Un système universel serait financé par tous les revenus distribués par les entreprises, salaires, participation, intéressement, dividendes, sans exonération ; la cotisation ne concernerait pas les investissements indispensables à la pérennité de l’entreprise. Le minimum de retraite ne pourrait-il pas être attribué à toute personne de 60 ans, et une pension supérieure pour celles qui ont travaillé pendant une période de 20 ou 25 ans ?

En quoi un tel projet pourrait faire évoluer le rapport de forces ?

Danielle Montel : Répondre à cette question c’est la lier au choix d’un projet axé  sur les besoins parce qu’il est porteur de réponses crédibles aux troubles idéologiques actuels (la finance, l’individu, la pression fiscale et l’absence de service public ou de service public dégradé ou inaccessible) Et, parce qu’il concerne et rassemble tous les salariés actifs et retraités, il met en mouvement les convergences. Cette  question renvoie au choix d’un projet collectif, novateur, guidé par le  progrès social comme le pointe Patrice.

Il est vrai que la bataille des idées est rude car le système par points est défendu par de nombreux acteurs : le gouvernement, la CFDT depuis 2008, les demandes conjointes du PS (2010), de l’UMP-LR (2013), le Medef, les références européennes (Suède, Allemagne notamment), et la plupart des éditorialistes dans les médias et les nombreux « think tanks » accrédités.

Est-ce que la réponse à la question précédente est portée partout pour faire toucher du doigt l’ampleur de la réforme et son effet dévastateur sur l’ensemble du salariat ? La réponse est non, il faut porter l’explication dans les entreprises, sur les lieux de vie (marché, transport etc.) La CGT a su par le passé mener de grandes campagnes ; elle doit participer pleinement à la construction du rapport de force comme d’autres acteurs syndicaux, politiques, associatifs convaincus de la nocivité de ce projet.

Dans ce contexte défavorable idéologiquement, mettre le travail en réponse au financement des besoins et à leurs productions dessine un projet humain de société de progrès. Une perspective qui doit faire éclater le chacun pour soi pour un ensemble structurant où chacun a sa place. Les « rotatives » doivent marcher à plein rendement, les débats de proximité multipliés et tous les militants doivent être sur le pont, porteur d’attention, d’explications et de perspectives, de neuf…

Le rapport de forces est d’abord un rapport de forces idéologique

Pierre Zarka : Dans le même esprit, on pourrait penser que refondre le système de retraites relève d’un horizon très lointain. Mais le rapport de forces est d’abord un rapport de forces idéologique, et les aspirations dépassent ce qui parvient à s’expliciter. C’est toute la limite des sondages. Donc si l’action collective dépend de ce qui mentalement est envisageable, c’est cet envisageable qu’il faut travailler. On voit qu’il faut dépasser le stade de se limiter à dire NON. Aucun des grands acquis n’a jamais été obtenu ainsi.

Un mot sur les « cotisations patronales ». C’est un abus de langage, ces cotisations sont prélevées sur la valeur ajoutée de l’entreprise créée par le travail des salariés et ne sont pas prises dans la poche du patronat. Cette « croyance » fait qu’on « oublie » de faire cotiser les revenus de la spéculation. Le rapport de forces peut donc évoluer favorablement. On peut provoquer un déclic si l’on prend l’initiative d’objectifs qui dépassent ce qui est déjà dit et vont à la rencontre d’aspirations qui ont du mal à se formuler. C’est aussi pour les individus le moyen de socialiser ce qu’ils n’osent encore espérer. Ce qui fait souvent la force du capital c’est qu’il ose se dégager des cadres habituels et pas nous. Et ce, alors que les tenants du système sont inquiets la colère dépasse le stade du refus et que le système est en cause. L’Humanité du 30 Août 2019 rend compte d’une réunion à l’hippodrome de Paris-Longchamp organisée par le Medef reconnaissant « une mise en cause violente du système » et que « l’idée libérale est remise en cause partout ». Eux sont inquiets et nous, nous sommes intimidés. C’est ce qui m’a conduit tout à l’heure à ne pas me précipiter sur un canevas de propositions clés en mains mais à mettre en avant ce qui me paraît être des clés pour penser et agir avec une nouvelle efficacité.

Benoît Borrits : Après avoir reçu les organisations syndicales, le gouvernement lance une consultation à l’image du Grand débat. Même si les termes de ce débat sont faussés, il n’est pas interdit d’y participer en martelant que nous ne voulons pas du régime à points. Mais cela est notoirement insuffisant.

Si chaque syndicat, parti politique ou même association impliquée dans la question des retraites a son opinion sur le système de retraites qui lui paraît idéal, il convient de ne pas les opposer les uns aux autres mais de soumettre ces différentes propositions aux salarié.es et à la population pour réaliser un vrai débat démocratique sur le système de retraites dont nous avons besoin. Si certains d’entre nous estiment que ce sont les meilleurs salaires qui doivent être pris en compte comme base de calcul au nom de la continuité du salaire, il faut aussi comprendre que certains salariés défendent que « chaque euro cotisé ouvre les mêmes droits à la retraites », tout particulièrement dans certaines centrales syndicales. On peut décréter que ce sont des affreux libéraux pour qui « un sou, c’est un sou », il n’en reste pas moins vrai qu’ils ont aussi des arguments entendables contre la période de référence la plus courte possible. Ce n’est d’ailleurs pas parce que la référence est plus longue – la moyenne de la totalité des revenus – que les pensions seront les plus basses : il suffit en effet que le coefficient de remplacement soit plus fort, supérieur à 75 % par exemple avec un mécanisme de plafonnement à 75 % ou 80 % du meilleur salaire (ce qui correspond quasiment au salaire net). Mais on rentre ici dans de la technique…

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Il me semble qu’il est important que la classe salariée construise elle-même un compromis entre ces différentes positions et ce compromis ne peut se faire que dans le cadre d’un régime à annuités, ce qui pose la pension de retraite comme continuité du salaire : ceci suppose donc que les moyens soient déterminés en fonction du résultat de la délibération. Pierre, tu as mentionné l’ambiguïté fondamentale que contient l’expression « cotisation patronale » et je te rejoins totalement : la valeur ajoutée n’est produite que par les salarié.es et la cotisation « patronale » provient donc du travail des salarié.es. Allons un peu au-delà. Plutôt que de diviser les cotisations entre « salariales » et « patronales » avec un effet négatif sur le salaire net en cas d’augmentation de la part « salariale », ne pourrait-on pas alors revendiquer l’abandon des cotisations sur le salaire brut pour lui préférer une simple cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises. Ce sont les salarié.es qui créent l’intégralité de cette valeur ajoutée et ils sont en droit d’en affecter la part qu’ils souhaitent au service des retraites.

Patrice Perret : Un rapport de forces se construit sur la base d’un objectif commun clair que tout le monde a envie d’obtenir, d’un idéal franchissant un pas significatif vers plus de progrès social.

Le progrès social a avancé par étapes. Avant les premières retraites, les vieux devaient être méritants pour bénéficier de la charité des riches, du clergé et de la noblesse. Des régimes de retraite ont vu le jour dans quelques professions, essentiellement pour fidéliser les personnes tentés d’aller vendre leur force de travail et leurs connaissances à plus offrant, mais le principe du droit à la retraite pour tout le monde n’a été acquis que par le loi de 1910, tout en conservant l’idée, la morale que chaque individu devait épargner pour ses vieux jours : le système mis en place, mais peu appliqué, reposait principalement sur la capitalisation. C’est à la sortie de la Libération, grâce au rapport de forces en 1945, qu’un compromis se met en place avec une retraite par répartition, les cotisations versées ne transitent pas par les marchés financiers mais servent immédiatement à payer les pensions des générations précédentes. Ces systèmes organisent les solidarités en leur sein, les cotisations sont du salaire socialisé et la collectivité décide de sa répartition, pour payer les pensions et attribuer des solidarités (près d’un tiers de la masse des pensions) aux personnes au chômage, aux femmes éduquant leur enfant, aux veuves et parfois aux veufs.

La retraite (…) un droit pour tout le monde et non un pur reflet de la vie active.

Depuis 1986, ces systèmes de retraites subissent des reculs importants, pour réduire la masse financière consacrée aux retraites solidaires par répartition, mais aussi pour décrédibiliser ces systèmes et préparer le terrain à l’arrivée de la capitalisation sur les marchés financiers.

Un nouveau rapport de forces doit reposer sur l’espoir d’un système plus juste et plus égalitaire, ce qui nécessite un changement de l’idéologie. La retraite serait un droit pour tout le monde et non un pur reflet de la vie active, plus ou moins corrigé de la prise en compte des solidarités.

Comment le construire dans l’unité et l’opposer au patronat ?

Pierre Zarka : Effectivement, un rapport de forces se construit sur des objectifs clairs mais il reste à préciser la nature de ces objectifs. Pour cela, notons que toutes les luttes au-delà des retraites – chômeurs, jeunes et aspiration à ne pas s’enfermer dans un poste de travail, hospitaliers et Sécurité sociale ou Services publics, mouvement des femmes, salaires, migrants, climat, mal bouffe – de fait ou consciemment, impliquent la mise en cause des rapports au travail ou celle de la domination des actionnaires. La construction de ce qui peut devenir ainsi un dénominateur commun au plus grand nombre nous met au-delà de la convergence des luttes si souvent souhaitée. Ce dénominateur relève de l’alternative au capitalisme. Il s’agit, de manière concrète, du sens et de l’organisation de la société. Dès lors, l’action des uns devient celle de tous. J’évoquais les intermittents du spectacle : ils auraient pu mieux défendre leur statut en proposant qu’il serve de base  pour repenser l’ensemble du salariat.

L’action des uns devient celle de tous

Est-ce trop abstrait ? Comment rendre une démarche nouvelle tout de suite accessible pour la mettre en pratique ? Je reviens sur l’enjeu : qui, des forces du capital ou des forces populaires prend l’initiative ? Dire Non n’est pas seulement défensif, c’est n’avoir pour seul horizon que les termes de l’affrontement choisis par le capital ou au mieux la défense d’un existant qui ne peut être satisfaisant.  On l’a vu : défendre un code du travail qui n’a empêché ni l’existence de 6 millions de chômeurs, ni la précarité ni encore les 400 suicides survenus dans les entreprises en 2016 n’a pas été efficace.

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Poser d’emblée une redéfinition de la rémunération comme objet de rassemblement a plusieurs conséquences :

1) faire passer les salariés du statut de victimes à celui d’acteurs et de producteurs de politique

 2) contraindre les forces du capital à dire pourquoi elles s’y opposent et alors ce sont elles qui sont sur la défensive.

3) nous faire sortir de ces négociations où lorsque l’on pense avoir évité le pire, on crie au succès…

Voilà qui changerait singulièrement le paysage de l’action.

Patrice Perret : La période du Traité Constitutionnel Européen a montré comment la population pouvait s’emparer de sujets a priori compliqués, s’enflammer dans des réflexions. L’engagement de la population représente un élément fort du rapport de forces.

Une réflexion sur un changement d’idéologie, la retraite pour toutes et tous, l’assurance de ne pas sombrer dans la misère lorsque les forces commencent à décliner, pourrait rencontrer un certain engouement. Des questions générales permettent des débats passionnants : le SMIC ou plus pour tout le monde quelle que soit la carrière ? Ou bien le minimum du SMIC puis une pension en fonction du salaire ? Avec ou sans une contrainte de durée ?

Ensuite, si la volonté n’est plus comme actuellement d’harmoniser vers le bas, comment prendre réellement en compte la pénibilité et les contraintes qui ne peuvent pas être évitées pour certains métiers ? Faut-il assurer à chaque profession la même durée de retraite en général et en bonne santé ?

Danielle Montel : La formulation de la question est réductrice, on pourrait parler de la classe dirigeante, d’oligarchie cela ne changerait pas grand-chose car cette question est une reformulation de la seconde et tout nous renvoie au projet de satisfaction des besoins. Comment construire ?

Des luttes en cours nous avons beaucoup à apprendre malgré la casse des collectifs de travail, les attaques aux droits syndicaux ou de leur absence, de la nécessité d’initiatives adaptées au travail à la fois rudes, « anarcho », « désobéissantes » et efficaces. Il y a de nombreux exemples mais celles des livreurs à vélo est emblématique. Autoentrepreneurs isolés, à quelques-uns ils ont commandé des repas à d’autres livreurs et c’est cela qui les a fait se connaître, parler de leur difficulté et agir ensemble… Il faut également tirer les enseignements des luttes passées, désamorcer les corporatismes en rassemblant autour des revendications communes et sortir des luttes défensives pour impulser des constructions actives, croisées et offensives.

Il y a un vieil adage qui en l’occurrence fait écho : « il faut manger pour ne pas être mangé ! » Un postulat primaire, un peu bestial mais efficace face à la barbarie portée par le capitalisme.

Dans ce combat majeur, il y a une dimension politique forte au-delà des réponses aux besoins ; celle de faire la démonstration de l’inefficacité, de l’ineptie, de la dangerosité des politiques publiques menées en soutien aux entreprises depuis des décennies avec comme seuls effets la régression sociale et la paupérisation et ce, alors que l’argent coule à flot.

la question alors posée est celle du dépassement du capitalisme

En cela, porter la satisfaction des besoins et son financement par le travail, c’est faire table rase du passé. Ceci s’inscrit dans une autre vision de la société qui permet à l’ensemble du mouvement de passer à l’offensive. Ceci implique de mener  une  bataille idéologique combative continue, de construire un dénominateur commun en accord avec Pierre, de mettre en mouvement les convergences, de décider ensemble, de rassembler dans l’action, de conquérir le pouvoir citoyen où salariés actifs et retraités seront moteurs.

Benoît Borrits : Le mieux serait que le maximum d’organisations associatives, syndicales et politiques s’unissent pour créer une contre-consultation à cette réforme. Une contre-consultation qui aurait pour charge de définir un projet alternatif de service universel de retraites. Il doit se préparer très en amont en élaborant un scénario de questions à poser aux salarié.es et à la population, dont certaines découlent des premiers choix qui seront fait. La première sera probablement retraites à points vs. retraites à annuités. Dans un maximum de lieux, des réunions publiques devront être organisées pour que les gens puissent échanger leurs arguments. De même, nous devrons développer un outil Internet qui permet de consigner les réactions des unes et des autres aux questions qui seront posées. Enfin, viendront plusieurs cycles de votes qui permettront de donner forme à ce projet alternatif dont nous exigerons l’application en lieu et place du projet Macron.

Construire un dénominateur commun

Nous sommes ici dans une construction démocratique totalement opposée à celle imposée par la démocratie représentative et le capitalisme. Nous œuvrons à une démocratie pleine et entière dans laquelle la population délibère de ce dont elle a besoin et cette délibération s’impose alors à l’économie, quelles qu’en soient les conséquences sur la survie des sociétés de capitaux : la question alors posée est celle du dépassement du capitalisme.

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